La tyrannie de la compétence

Dans une économie tertiaire, il y a toujours des travailleurs en position de producteurs qui peuvent jouir de circonstances de rareté leur permettant d’abuser d’autres travailleurs en position de consommateurs. Ce n’est pas l’inégalité permanente et incorrigible que la société industrielle créait entre un shylock et un travailleur, mais c’est une suite d’inégalités circonstancielles qui peuvent aussi être odieuses. Dans une économie tertiaire, Il se développe une tyrannie de la compétence.

Nous avons parlé souvent sur ce site de la complexification exponentielle de la technologie qui oblige à une division plus raffinée du travail. Une répartition plus fine des compétences qui rend chacun de plus en plus irremplaçable et qui est le moteur de l’évolution de la société vers la justice et l’équité. Cette tendance conduit d’abord à un rééquilibrage des forces et est donc bénéfique.

Elle ne n’arrête pas, cependant, quand un optimum est atteint. Chaque travailleur d’une société complexe tend à se spécialiser de plus en plus et ce sont des groupes de plus en plus restreints de travailleurs qui en viennent à monopoliser la compétence requise pour répondre seuls efficacement à chaque besoin bien précis.

Ce phénomène se manifeste dans tous les secteurs et un nombre significatif de postes de l’industrie ne pourront éventuellement être remplis aussi chacun que par un nombre bien restreint d’experts. Mais la quasi-totalité de la main-d’oeuvre se déplaçant vers le secteur tertiaire, c’est là qu’est le plus apparente cette évolution vers le « travailleur indispensable », l’expert dont le pouvoir devient énorme pour un temps, du simple fait que le nombre de ceux qui peuvent faire ce qu’il peut faire – et qui doit être fait ! devient tout à coup, aujourd’hui, MAINTENANT, insuffisant pour répondre à la demande pour les services qu’eux seuls peuvent rendre.

Le cas-limite est naturellement celui où, à une catégorie de demande, ne correspond qu’un seul expert. Celui-ci constitue alors à lui seul toute l’offre sur ce marché et peut donc, indépendamment des efforts réels qu’il lui en coûte, fixer son prix, à ce que vaut pour l’utilisateur la satisfaction du désir que lui, l’expert, est ainsi le seul à pouvoir satisfaire. Un cas purement théorique ? Il existe une foule d’exemples bien concrets de cette situation d’une offre qui domine totalement la demande.

C’est la situation des artistes, comédiens, sportifs, courtisanes et vedettes en tout genre, qui bénéficient depuis toujours d’un tel rapport de forces, parce qu’ils ne sont pas perçus comme interchangeables ; la demande perçoit chacun d’eux comme unique. Alors que la majorité d’entre eux peuvent avoir grand peine à trouver preneurs pour ce qu’ils offrent, pour quelques-uns, la demande est donc insatiable. À n’importe quel prix. C’est l’anecdote d’Albani (ou était-ce La Melba ? ) – obtenant le salaire d’un amiral pour chanter devant le Czar.

La technologie moderne a mené ce phénomène à son paroxysme prévisible. Sur les marchés de l’art et du spectacle, où les moyens de communication permettent maintenant à quiconque devient LA vedette de satisfaire la demande d’une immense masse de consommateurs, la sujétion totale de la demande a l’offre est affaire faite. La vedette peut obtenir pratiquement tout qu’elle veut, puisque la valeur marchande de son travail, multiplié par les moyens modernes de reproduction, augmente indéfiniment avec le nombre des consommateurs. La meilleure façon de devenir milliardaire, dans le monde en devenir, est de vendre à tout le monde un petit rien qui ne coûte pas grand-chose mais que vous êtes le seul à pouvoir offrir.

Qu’un joueur de soccer ou un chanteur de rock puissent commander autant de fric que tout un petit pays du tiers-monde peut présenter un problème éthique, mais ce n’est pas notre propos. Ce phénomène ne crée pas de drames, puisque la somme totale de ce que peuvent recevoir l’ensemble des chanteurs de rock ne peut pas excéder la somme totale de ce que veulent bien leur donner les consommateurs de musique de rock. Les amateurs payent ce qu’ils veulent. Les artistes se le disputent entre eux, mais les marchés sont étanches et l’on est au palier du superflu. Le vrai problème se pose si les marchés ne sont pas étanches si l’argent du pain passe en drogues, par exemple ­ ou, parlant de services, si l’on quitte le palier du superflu pour passer à l’essentiel.

Le problème se pose, surtout, quand l’effet multiplicateur n’existe pas et qu’une prestation de service exige une attention personnalisée. On tend déjà vers cette situation dans bien des domaines. En chirurgie, en particulier, des consensus se bâtissent, que véhiculent d’abord le bouche-à-oreille des initiés, puis la rumeur publique, qui conduisent à créer un brutal déséquilibre entre une demande quasi infinie et une offre strictement limitée. Une situation malsaine est alors créée où il n’y a plus d’autres limites à ce que peuvent exiger ceux qu’on dit les « meilleurs » que leur vision personnelle de l’éthique et la richesse de ceux qui requièrent leurs services.

Dans la mesure où les techniques se ramifient et où chaque service rendu inclut une composante d’interface personnelle entre l’usager et son fournisseur de service, ce sont des groupes de plus en plus restreint de travailleurs autonomes qui disposent seuls – ou sont perçus comme disposant seuls – de la compétence pointue pour répondre à un besoin. Le prix d’un service essentiel, au moment où il est essentiel, peut donc tendre vers l’infini. Concrètement, il peut tendre, comme un hold-up ou un chantage, vers tout ce que peut donner celui qui éprouve le besoin. 77% des faillites personnelles aux USA ont aujourd’hui pour cause immédiate la présentation d’une facture médicale.

On doit protéger Docteur Jekyll, le travailleur consommateur, contre le travailleur producteur qui est son Mr Hyde.

Pierre JC Allard

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