La vie secrète des entreprises

Alors que le monde de l’entreprise continue de s’enfoncer dans la crise, des histoires parfois cocasses ou cruelles, émaillent la vie des travailleurs, comme par exemple à la Poste, mais aussi ailleurs.

Une employée de cette entreprise, que nous appellerons « Martine », afin de conserver son anonymat, raconte une belle histoire.

La scène se passe dans les couloirs de l’agence d’une grande ville, et notre Martine, s’inspirant des manifs, (vidéo) aime bien de temps en temps, lorsqu’elle s’en va quérir un document, ou récupérer un paquet dans l’un des couloirs de l’entreprise, reprendre avec humour la célèbre phrase que nous avons tous entendu au moins une fois : « Tous ensemble, tous ensemble, yeah, yeah ». lien

Mais pour accompagner cette phrase culte, elle respecte une chorégraphie bien particulière : avançant le bras droit poing fermé, la jambe gauche en arrière, sur le premier « tous ensemble », pour le second, c’est juste le contraire, et enfin pour les deux «  yeah » le poing droit bascule à droite, suivi du poing gauche qui bien sur bascule à gauche.

Quelle ne fut pas sa surprise, alors qu’elle vaquait dans un couloir, d’entendre, et de voir à son insu, le directeur de son agence, un homme pourtant sérieux et rondouillard, aux antipodes du militant de base, se croyant seul, reprendre sa chorégraphie, avec la phrase qui va avec, confirmant ce qu’elle craignait : celui-ci n’avait pu que l’espionner pour reprendre si précisément cette petite phrase, avec sa chorégraphie si particulière.

Ailleurs, dans la même entreprise, une super-directrice, responsable au niveau régional, entrant dans une agence, telle une harpie froide et glaciale, comme munie d’un fouet, donne d’un regard glacial et autoritaire l’injonction au personnel d’enlever chaises et tables, les remplaçant par des hautes, style « fast Food », faisant même virer l’horloge murale pourtant là depuis des lustres, afin que le « petit personnel » et le public, se trouvent dans un environnement « moderne » et performant, ne tenant aucun compte des personnes âgées, habituées à s’asseoir en attendant leurs tours. lien

De quoi s’interroger sur la campagne de com. lancée l’été 2011 qui affirme dans les médias que 82% des français disent être « mieux accueillis » à La Poste. lien

S’il est peut être indéniable que pour les clients il y ait une légère amélioration, (lien) pour les employés, la situation s’aggrave sérieusement et l’ambiance est plutôt à la déprime ; le journaliste Claude Askolovitch se demande si la privatisation, le libéralisme, ne seraient pas responsables des suicides en constante augmentation à La Poste ? lien

En effet, le suicide n’est plus seulement l’apanage de France Telecom, où comme l’écrivent Brigitte Font Le Bret, et Marin Ledun, « pendant qu’ils comptent les morts », (la tengo éditions), les suicides continuent. lien

Plus grave, à La Poste, les directeurs des 10 bureaux les mieux notés recevant parfois une récompense financière, sont invités à Paris dans l’un de ces restaurants spectacles « paillettes et frou-frou », où des filles se dénudent. Hôtel chic, et tous frais payés sont naturellement de rigueur.

Ils ne sont pas tenus à partager leur prime avec ceux qui, dans l’agence, sont les acteurs de cette réussite, et s’ils la partagent, c’est à leur convenance, avec qui ils veulent, dans le plus grand secret.

A La Poste, devant la privatisation masquée qui avance lentement au fil des mois, la pression maximum exercée sur les employés fait des dégâts.

En un an, ce sont 70 personnes qui s’y sont suicidés (lien) et Hugo Reis, secrétaire fédéral de Sud PTT affirme que la direction de La Poste se refuse à en faire le recensement. lien

En attendant, depuis 2003, 63 000 postes ont été supprimés sur 280 000, mais ceux qui restent doivent faire le travail de ceux qui ont été remerciés, ou non remplacés. lien

Et si 55 000 emplois supplémentaires seront supprimés d’ici 2015, contrairement à une idée reçue, il y a toujours autant de travail à La Poste, car si, grâce à internet, le courrier est moins abondant, le même internet et ses achats en ligne, ont augmenté le nombre de colis. lien

Des lors, si la quantité de travail reste quasi identique, et que le nombre d’employés diminuent, la situation de ceux-ci devient de plus en plus préoccupante.

Pour les dirigeants par contre, la voie est royale :

Dans la mission que l’état a confié a Jean Paul Bailly, le grand patron de La Poste, le recrutement des cadres se fait parfois dans le privé, et ces nouveaux dirigeants, tout comme les anciens, ne tiennent pas compte des caractéristiques de La Poste, mettant les employés dans un système de compétition, les uns surveillant les autres, et les meilleurs cadres étant récompensés.

Et les récompenses ne sont pas des sucettes.

C’est en 2009, dans un article paru dans « la lettre de l’expansion  » que l’on apprenait que quelques BMW auraient été offertes à une trentaine de directeurs de l’institution nationale, pour un montant global de 900 000 euros. lien

A l’occasion, on peut signaler que c’est dans cette même entreprise, que dans un esprit « citoyen », 3000 scooters ont été commandés en juin dernier à Taiwan au moment ou l’usine de scooter Peugeot à Dannemarie fermait définitivement ses portes. lien

Mais quittons la Poste et tournons nous vers la Presse pour évoquer cette mésaventure qu’a connu le journaliste d’un quotidien régional important, lors de la venue du grand patron dans l’agence dont il était l’un des rares journalistes encartés.

Lors de cette visite, ce grand patron, faisant la tournée de toutes les agences de son journal, leur avait demandé la plus grande franchise, et les avait incités à dénoncer tout ce qui ne marchait pas, ou qui était améliorable.

Notre bon journaliste avait alors dressé une longue liste de ce qui pouvait changer, et a eu la désagréable surprise de se retrouver quelques jours après muté dans une autre agence, pour exercer une vivifiante activité dans le labo photographique.

Ces épisodes mettant en évidence l’état de suspicion qui existe dans certaines entreprises françaises, dans lesquelles le management pousse à l’espionnage du plus petit par le plus grand, montre le clivage qu’il y a entre deux types de fonctionnement d’entreprises.

Un, comme on l’a vu, basé sur un système hiérarchique autoritaire, méprisant et opprimant, provoque le stress de l’employé, afin d’en tirer le meilleur rendement, pensant que soumission et division sont plus importants que compétence.

L’autre basé sur la confiance, l’esprit d’équipe, et la cohésion du groupe, veut créer un climat favorable à la gestion la plus saine possible du groupe social, pensant que l’ambiance de l’entreprise permet un meilleur rendement.

Un classement a été réalisé pour la première fois, les employés ayant noté leurs propres entreprises.

Près de 5000 d’entre eux en ont sélectionné 41 qui ont obtenu globalement une note supérieure à la moyenne.

Il faut relativiser tout de même ce classement, car si Microsoft avec 3,47 sur 5 se place en tête, on peut noter que cette entreprise n’obtient pas la moyenne en ce qui concerne « la charge de travail  » et France Telecom, malgré ses suicides obtient la 8ème place, ce qui relativise le concept même de l’enquête qui était « 100 entreprises où il fait bon vivre ». lien

Le ministère du travail a classé en vert, orange et rouge, les entreprises qui prennent en compte « la prévention du stress », et ceux qui figurent dans le vert posent question (PSA, Thales, GDF Suez, Rhodia, Yoplait et Sodexo) (lien) et on pourrait s’interroger sur « l’orange » donné à France Télécom, qui collectionne les suicides réussis, ou ratés. lien

En effet, chez ces « champions », PSA Peugeot Sodexo, Thales, ou GDF-Suez, ceux qui s’y sont suicidés doivent ricaner dans leur tombe (lien) tout comme les employés de Rhodia. lien

Le plan « d’urgence » qu’avait lancé, en octobre 2009, Xavier Darcos afin de « prévenir le stress au travail  » a donc fait long feu. lien

Dans son film « travailler plus pour mourir plus », Paul Moreira, dont il est avec Hubert Prolongeau le co-auteur, constate qu’il n’y pas d’évaluation réelle de l’impact de la souffrance au travail, ni quantitative, ni qualitative, et même si ce n’est que sur l’entreprise « Renault » que son enquête s’est faite, le même constat s’applique, on l’a vu, à d’autres entreprises, qu’elles soient d’Etat, ou du domaine privé. lien

Quand aux grands patrons, toute l’indignation d’un Fillon ne suffit pas à les empêcher d’empocher de confortables émoluments, et s’il est choqué de voir les progressions de leurs salaires « totalement déconnectées de la réalité économique de l’entreprise », il se dit « réfléchir », préférant que les « entreprises se régulent elles-mêmes  ». lien

Sarközy, quant à lui, promet depuis son élection la moralisation du capitalisme, et chaque année il en reparle, (2008, 2009, 2010, 2011) et personne ne doute qu’il recommencera en 2012.

Comme dit mon vieil ami africain : « le crocodile sorti de l’eau ne deviendra jamais un tronc d’arbre  ».

Merci à Corinne Py de sa collaboration efficace.

Olivier Cabanel.

L’image illustrant l’article provient de : « blogborygmes.free.fr »

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