L’âge d’or était l’âge où l’or ne régnait pas. Le veau d’or est toujours de boue.

A présent que la notation des Etats-Unis vient d’être dégradée – tout au moins par une des agences majeures – et que la dette américaine est en théorie supposée représenter un certain degré de risque, y a-t-il et reste-t-il encore un placement au monde qui en soit dénué ? Cet électrochoc mettra-t-il enfin « les pendules à l’heure » dans les mentalités des investisseurs et des spéculateurs enclines au risque effréné? La chute de son piédestal du « benchmark » par excellence – à savoir les Bons du Trésor US – ramènera-t-elle une certaine discipline ou un semblant de rigueur au sein de marchés financiers débridés et aux origines de bien des fortunes virtuelles ?

 

Au demeurant, ce concept même de risque zéro – symbolisé par le prestigieux AAA conféré à un cercle très restreint de pays – est-il défendable même s’il s’agit de dette souveraine, c’est-à-dire d’obligations émises et garanties par des Etats? S’il est vrai que l’implosion européenne actuelle projette sur le devant de la scène tout en les départageant les dettes souveraines hyper solvables (celle de l’Allemagne ou des Pays-Bas), celles encore solvables (la française) et celles qui se voient contraintes de s’acquitter de taux terriblement rédhibitoires pour lever quelque fonds (Europe périphérique), l’union monétaire européenne avait énormément contribué vers la fin des années 1990 à renforcer cette thèse de l’existence d’un immense marché de la dette souveraine susceptible d’inspirer aux investisseurs une confiance absolue.

 

Car il fut un temps où les nations dites du « PIIGS » – à gouvernance souvent déficitaire et à faible compétitivité – devaient se résigner à dévaluer massivement leur monnaie nationale tout en réglant (sur leur endettement) des taux d’intérêts beaucoup plus élevés qu’aujourd’hui ! Préalablement à leur intégration européenne, les marchés exigeaient ainsi de ces nations du « Club Med » un tribut nettement plus élevé comme prime de risque pour financer leur train de vie. Ce n’est en effet qu’à la faveur de l’introduction de l’Euro que ces nations, mal aimées des marchés, purent enfin bénéficier de taux aussi avantageux que l’Allemagne qui, elle, avait rudement travaillé, épargné et sacrifié pendant des décennies pour parvenir à ce stade enviable.

 

Pour autant, ne nous y trompons pas car les marchés et investisseurs ne poussèrent pas la béatitude ou la naïveté jusqu’à anticiper que les pays d’Europe périphérique redresseraient comptes et gouvernance comme par enchantement. En réalité, la fameuse convergence – notamment dans les rendements offerts par les Bons du Trésor de ces nations peu disciplinées ou tout simplement peu compétitives – fut uniquement possible et réalisable en vertu du principe (qui s’est avéré par la suite juste) que celles de ces nations qui se trouveraient en situation financière périlleuse seraient secourues par le reste du bloc européen. L’abolition des monnaies nationales et la centralisation de la politique monétaire à Francfort achevèrent de supprimer toute pression adverse habituellement exercée par les investisseurs sur les économies et les finances publiques des nations à la traîne, lesquelles nations se persuadèrent qu’elles vivaient et évoluaient dans une bulle hermétique dont le territoire serait âprement défendu par la BCE…

 

La conséquence quasi naturelle de ce sentiment d’invulnérabilité se traduisit en des endettements et en des déficits massifs de la part de pays strictement pas en état de rembourser leurs engagements, parfois pas même les intérêts sur ces mêmes engagements. Pour autant, n’accusons pas seulement l’Union Européenne et l’avènement de sa monnaie unique de cette euphorie ayant éradiqué toute notion de risque de la surface de la planète. En réalité, ce sentiment grisant de toute puissance – selon lequel rien de très mal ne pouvait arriver et que, en définitive, la prise de risque serait en toute circonstance bien rémunérée – fut global et devait prédominer même auprès des Banquiers Centraux, pourtant ultimes gardiens du temple… C’est ainsi que de la fameuse politique Greenspanienne -consistant à ne surtout pas lésiner à réduire abruptement les taux d’intérêts- aux agences de notation qui s’auto persuadèrent que les subprimes méritaient bien leur AAA, rien ne semblait plus devoir se mettre en travers de la croissance infinie et de l’appréciation ininterrompue des marchés financiers.

 

En finalité, le seul risque était de ne pas oser prendre de risques !

 

Aujourd’hui, le charme est définitivement rompu et la dégradation de la note américaine sonne ce qui sera probablement un sauve qui peut généralisé, quoique graduel, hors des actifs à risque. Pourtant – et n’en doutez pas ! – cette aversion au risque favorisera paradoxalement … les Bons du Trésor US dont les rendements n’augmenteront assurément pas suite à cette perte de leur AAA. Eh oui, les choses sont ainsi faites que, quoiqu’il arrive, le « privilège exorbitant » des Etats-Unis – qui disposent du monumental levier de première devise de réserves au monde – est amené à pérenniser cette pyramide de Ponzi de la dette publique américaine qui attire encore et toujours l’épargne globale. Et les menaces des autorités chinoises n’y changeront rien car elles continueront à être friandes des T-Bonds aussi longtemps que leur pays bénéficiera d’un excédent commercial – très majoritairement libellé en monnaie américaine – qui aura donc impérativement besoin d’être recyclé aux Etats-Unis.

 

Conclusion : une nouvelle ère de grande frilosité et de salutaire frugalité semble devant nous même si le grand déclencheur de ce nouveau paradigme – à savoir la dégradation de la notation américaine – déroulera ses effets pervers principalement au détriment des dettes souveraines occidentales à l’exclusion cependant de celle des Etats-Unis d’Amérique, nation par qui le scandale arrive… Jusqu’à ce que, bien-sûr, l’ensemble de l’édifice vienne à s’effondrer, ce qui n’est vraiment pas souhaitable.

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