L’athée fidèle 2

Yan Barcelo, 2 octobre 2011

(Je poursuis cette semaine avec une critique, entreprise la semaine dernière, du livre L’esprit de l’athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu, du philosophe français Albert Comte-Sponville. A titre de principale critique, j’exprimais l’opinion que Comte-Sponville se méprend sur l’impulsion humaine fondamentale qui donne naissance à la religion et à la spiritualité.)

L’espérance et la foi que dénonce Comte-Sponville sont inhérentes à toutes les religions. Dans le christianisme, ces vertus théologales se fixent sur la volonté de Dieu et de son royaume, dans le bouddhisme, sur les infinies sagesses du Dharma et du lieu de repos final, le Nirvana. Peu importent les formes exaltées que prennent la projection de l’espérance et de la foi humaine, cette espérance et cette foi expriment une réalité et une interrogation fondamentales, que voici : nous sommes aux prises avec un monde difficile et extrêmement laborieux dans lequel nous sentons l’appel de devoirs moraux et d’exigences spirituelles. Ces devoirs et exigences nous imposent souvent beaucoup d’efforts, de sacrifices, de souffrances. Tout cela est-il en vain? La loi morale et l’appel de l’esprit qui nous hantent ne sont-ils que des leurres? Des illusions? Ou existe-t-il – et c’est ici la question essentielle – existe-t-il un ordre universel, cosmique, final qui « charpente » et justifie ultimement cette loi et cet appel. Et sommes-nous tenus d’harmoniser nos vies avec les exigences de cet ordre universel? Nous ne le savons pas. Nous pouvons seulement y croire, y investir notre foi. Et, y posant notre foi, cela nous donne l’appui nécessaire pour poursuivre notre laborieux et difficile chemin.

Comte-Sponville croit aussi à la valeur intrinsèque de la loi morale, mais en lui retirant l’appui des échafaudages d’arrière-monde. Pour un individu, cela peut passer. Mais pour une culture et une civilisation, c’est un jeu dangereux. Car, enlever ces échafaudages et ces points d’ancrage dans l’invisible métaphysique d’un monde divin (ou d’un monde nirvanique), c’est ouvrir la morale et l’ordre social aux menaces du relativisme, de la sophistique et du nihilisme. Comte-Sponville reconnaît volontiers la présence mortifère des deux derniers ennemis, mais il s’accommode volontiers du relativisme, reconnaissant que l’ordre moral est dépendant des sociétés et de l’éducation. C’est un terrain où aucune tradition spirituelle ne va le suivre. Toutes considèrent la loi morale comme étant universelle, intrinsèque à l’humain et non conditionnée.

Or, qu’est-ce que Dieu? (Question que me posait la semaine dernière un lecteur de mes chroniques.) Je ne sais pas. Personne ne le sait, bien que certains, parmi les plus grands mystiques, disent en avoir eu la vision. Mais quant à moi, et pour le commun des mortels, Dieu est la figure qui, en Occident, « incarne » cette justification du labeur d’une vie. Certains appellent ce point Allah, d’autres lui donnent le nom de Brahman, ou encore du Grand Manitou ou de Bouddha. Quel que soit le nom qu’on lui donne, ce point est le lieu d’accueil et de repos ultime et final où l’odyssée de l’individu moralement constitué et spirituellement troublé trouve son point d’aboutissement. Mais ce point d’accueil n’agit pas seulement comme un havre où on va finalement mettre son navire en quille, il est aussi un impératif qui appelle et exige la conformité à Sa Loi et Sa Volonté.

Le christianisme a développé un « modèle » de Dieu comme étant personnel et créateur. Pour l’hindouisme, il est impersonnel et non créateur. Pour le bouddhisme, il n’y a pas Dieu; son rôle est toutefois tenu dans par les notions de Dharma et de Nirvana.

Au fond, peu importent les attributs spécifiques qu’on donne à Dieu, à Brahman ou à Dharma. Ce qui importe, c’est le rôle que ces notions sublimes jouent dans l’orientation et l’engagement du destin individuel de chaque humain en chemin vers l’Absolu.

Cependant, la façon dont on définit l’Absolu est loin d’être sans conséquences au niveau des civilisations. La tradition judéo-chrétienne a défini Dieu comme s’inscrivant dans l’histoire et animant celle-ci d’un souffle d’amour. Et cet amour embrasse dans son déploiement tout le monde matériel et entraîne le service actif à l’endroit du prochain. Cette notion sublime est absente des autres grandes religions et spiritualités. Si elle y a fait son apparition, ce n’est que dans les 150 dernières années, au contact justement du christianisme. Mais pour ces traditions, le monde est une vallée de larmes et de souffrances dont il s’agit de s’évader, un point c’est tout. Il ne s’agit pas d’y contribuer, d’y faire œuvre scientifique, politique, éducationnel ou autre. Il faut s’en éjecter : tel est le rôle assigné à la pratique spirituelle.

Or, la spiritualité que propose Comte-Sponville est à cheval sur deux bases instables. D’un côté, il adhère aux acquis des valeurs et de la morale chrétienne, ce qui entraîne un engagement volontaire dans les œuvres de ce monde. Et il se montre à la mesure de cet engagement. De l’autre, il souscrit à une spiritualité héritée de l’Orient, tout axée sur la sortie du monde. D’un côté – le côté chrétien – il ne retient rien des arrières-mondes métaphysiques et divins qui ont accouché de l’héritage chrétien, auquel il souscrit pourtant. C’est une position bien fragile. Car enlevez les bases à un édifice, que va-t-il lui arriver?

Mais sa position est tout aussi fragile du côté spirituel. Car il ne retient pas des traditions orientales les arrières-monde du Dharma et de la métempsychose (ou les cycles de réincarnation) qui sous-tendent et structurent le labeur de cette vie humaine. D’un côté comme de l’autre, il suspend les individus et les cultures au-dessus du néant. Position très inconfortable et susceptible de créer plus de désespoir et de dépressions que d’enthousiasme et de vitalité.

Finalement, la faille essentielle du credo athée de Comte-Sponville tient à sa position héritée du relativisme nietzschéen et de la pensée de l’absurde , deux positions pratiquement incontournables pour quiconque se définit en tant qu’athée en Occident. Pour lui, l’impératif moral, auquel il souscrit par ailleurs, est sans fondement universel. À ce chapitre, il est un relativiste « soft ». Mais il y a plus : ce qu’il appelle le mal de la nature, cette prévalence omniprésente de la violence, de la brutalité et de la souffrance dans le monde animal et dans l’humanité, un « mal » sans justification aucune. Si l’esprit humain, dans ses activités de pointe de l’art, de la philosophie et de la mystique, réussit à s’élever au-dessus de ce gouffre sans fond de violence, ce n’est pas parce que l’œuvre spirituel s’inscrit dans une vaste économie cosmique où des formes de vie moins avancées font péniblement leur chemin vers la lumière divine. Non, cela tient d’une sorte de hasard évolutionniste de type darwinien lié à une quelconque mutation aléatoire.

Finalement, je salue le travail de Comte-Sponville et je crois qu’il part « d’un bon naturel » comme dit le chêne dans la fable de La Fontaine. Mais le résultat auquel il arrive est une sorte de créature inachevée de laboratoire, un monstre conceptuel en éprouvette. Il y a encore du travail à faire sur cet organisme philosophique avant qu’il puisse vivre et prospérer à la pleine lumière du jour. Je fais le pari que, lorsque ce jour arrivera, cet organisme ressemblera beaucoup à la sublime sculpture spirituelle et morale que le christianisme nous a léguée.

14 pensées sur “L’athée fidèle 2

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    2 octobre 2011 à 3 03 11 101110
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    La liberté, ce n’est pas seulement la liberté de conscience. C’est aussi la liberté d’être. Je ne vois pas, quant à moi, l’intérêt d’avoir toujours une entité au-dessus de ma tête pour me rappeler à l’ordre, si je dérive du droit chemin.

    Je pense que c’est l’éducation qui est responsable en grande partie des dérives négatives des gens, et pas leur manque de croyance. De plus, toutes les dérives déistes amènent à des comportements déviants, voire hypocrites, quand on est soi-même dans la tourmente. Par exemple, la religion n’a jamais empêché l’appât du gain. Donc, la religion n’a jamais fait son boulot correctement. Pourquoi : « Tout simplement parce que l’envie est une pulsion qui s’est transmise de génération en génération, depuis que l’homme est né sur la Terre, jusqu’à se transmettre dans les gènes de leurs descendants ; depuis ce moment très difficile où la survie impliquait jusqu’au vol de leurs proies aux grands fauves que nous côtoyions alors.

    Quand nous avons réduit la monnaie d’échange à des pièces, puis à des billets, il était d’autant plus tentant de s’accaparer des richesses des autres. Maintenant que la monnaie virtuelle se vend aussi bien que les petits pains, c’est devenu un jeu d’enfant d’escroquer ses semblables, pour qui maitrise l’outil informatique. C’est je pense un des aspects de notre société qui nous a donné l’envie de vivre dans des boites, en groupes rigides, et qui a renforcé l’aspect religieux, par voie de conséquences, pour contraindre mieux ceux qui nous servaient de vache à lait.

    Donc, si l’on veut revenir à un équilibre sociétal majeur, par l’élimination de la racaille (petite et grande confondues), il faut que nous reprenions à la base, à la fois l’enseignement scolaire et une morale ne s’appuyant en aucun cas sur une quelconque constante déiste, mais sur la nécessité de vivre en bonne intelligence avec ses semblables. Cela veut dire qu’aucun coup fourré ne sera admis, quel qu’en soit le motif. A ce moment-là nous réduirons à sa portion congrue la déviance mono maniaque de nos congénères.

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    2 octobre 2011 à 8 08 06 100610
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    Le but énoncé dans le commentaire précédent est très valable; mais il est également imprégné de l’idée de « contrôle » qui est le me^me démontré par la religion.

    « …mais sur la nécessité de vivre en bonne intelligence avec ses semblables. Cela veut dire qu’aucun coup fourré ne sera admis, quel qu’en soit le motif. »

    En réalité, même si c’est une « nécessité » pour nous, ce n’est est pas une au départ. Ce n’est que le constat incontournable d’une situation de « survie ». Il n’est pas exact de dire:

    « Tout simplement parce que l’envie est une pulsion qui s’est transmise de génération en génération, depuis que l’homme est né sur la Terre, jusqu’à se transmettre dans les gènes de leurs descendants ;… »

    La réalité est que les « Inuits » (anciens Esquimos) n’ont commencé à être « envieux » seulement après leur contact avec les « civilisés ». Auparavant, ils partageaient tout et le font encore pour les résultats de leur chasse.

    Les peuplades que l’on « découvre » en Amazonie, partagent tout. Chez eux, même les enfants « appartiennent » à tous les adultes du village.

    Ils est évident que l’homme dit « primitif » partage toujours tout avec ses semblables. C’était une question de survie de chacun. Lorsqu’il commence à ne songer qu’à lui-même, c’est qu’il est devenu « civilisé ». Le « Hic », est qu’il est exact que la religion apporte la civilisation.

    L’intérêt pour le bien-être de ses voisins est loin d’être le fruit du Christianisme ou de toute religion que ce soit. Mais peut-être que l’auteur parviendra à faire dévier ce constat; parce qu’il est évident, que ses articles que j’ai lu jusqu’ici décrivent une géographie démontrant que « Tous les chemins mènent à Rome » vérité qui fut établie lorsque la Terre était plate.

    Ce qui heureusement, une fois que l’on a compris ce prémisse, n’enlève pas du tout l’intérêt que ces articles suscitent.

    Amicalement
    André Lefebvre

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    2 octobre 2011 à 9 09 44 104410
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    Désolée, Monsieur, mais même chez les peuples moins technologiques que nous, il y a toujours eu de l’envie. Mais le monde dans lequel ils se meuvent encore aujourd’hui remet les pendules à l’heure. Dans notre Occident, au vu d’un peuplement excessif sur des territoires laminés par nos divers travaux, la nature n’est plus un régulateur efficace, et pour cause qu’on la combat à grands coups de fongicides et autres débilités exterminatrices, comme la chasse et le piégeage. Seulement, la police ne peut, sans l’aval de l’Etat, intervenir efficacement auprès des gens, sans heurter les convictions des uns et des autres.

    Je pense que c’est la concentration qui produit les déséquilibres, où en tout cas les augmente. Même chez les Inuits, il y a toujours eu des meurtres, de filles par exemple, pour des raisons de survie, puisque c’est la femelle qui met au monde, et c’est le mâle qui va à la chasse, chez l’homme du moins.
    En période de disette, on a toujours préféré supprimer le maillon faible. Ce point est un aspect consécutif du mode de vie. Et les vieux, ne servant plus à rien d’autre qu’à trainer les pieds en attendant la fin, préféraient quitter le groupe et rejoindre le monde des esprits, sans se suicider -bien que pour nous ça revienne au même- afin que les plus jeunes continuent leur marche de l’existence.
    Je n’aime pas les visions tronquées, voire irréalistes d’Hollywood et autres pervers de l’histoire des peuples. Tous ces peuples avaient des croyances, comme d’ailleurs nos ancêtres lointains les celtes et autres peuples vivant sur les territoires sauvages d’Europe, avant de faire face aux divers envahisseurs qui se sont jusqu’à aujourd’hui succédés dans ce qui devint nos pays.

    Il est vrai que résumer l’histoire de l’homme en quelques phrases est tout à fait utopique. Cependant, si l’on s’en tient aux grandes lignes, on peut dire que les religions ésotériques qui ont succédé aux croyances animistes basées sur le monde naturel sont le départ de nos cafouillages actuels. En effet, ces pensées qui se voulaient humanistes au départ, ont dévié elles aussi vers la conquête du pouvoir temporel, jusqu’à remplacer physiquement les principes les plus élémentaires sortis de notre histoire la plus lointaine, basée, elle, sur la solidarité pour survivre, et non sur la solidarité pour la solidarité, ce qui est en soi une ineptie pure, car cela fait plus appel à la branlette intellectuelle qu’au simple bon sens. Cela étant, à ce moment de notre développement intellectuel, nous avions la possibilité de dépasser ce stade prénatal de la pensée humaniste, pour devenir de vrais citoyens du monde, et non des carpettes au service d’un déséquilibre chronique entre les faiseurs d’embrouilles et les branleurs de cloches. Seulement voilà, nous nous heurtons désormais à la flemme légendaire de tous les grands prédateurs qui, lorsqu’ils sont repus, se vautrent et dorment du sommeil du juste, ou folâtrent avec une femelle compatissante sans se soucier de l’avenir, simplement pour le fun.

    Quand écrirons-nous la suite de l’histoire ?

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    2 octobre 2011 à 10 10 01 100110
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    « Même chez les Inuits, il y a toujours eu des meurtres, de filles par exemple, pour des raisons de survie,… »

    Vous affirmez vous-même que ce n’est pas par envie. 🙂

    « En effet, ces pensées qui se voulaient humanistes au départ,… »

    Encore un argument qui rejoint mon opinion. Je commence à me demander où se trouve la « vision tronquée » 🙂

    « les principes les plus élémentaires sortis de notre histoire la plus lointaine, basée, elle, sur la solidarité pour survivre,… »

    Merci encore une fois.

    « Quand écrirons-nous la suite de l’histoire ? »

    Il faudrait peut-être corriger l’histoire déjà écrite.

    Amicalement

    André Lefebvre

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    2 octobre 2011 à 12 12 08 100810
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    Nous ne sommes évidemment pas sur la même « longueur d’onde » …
    « L’impulsion fondamentale qui donne naissance à la religion et à la spiritualité », c’est, selon moi, le besoin de trouver une réponse sécurisante face à la peur de l’inconnu, aux inquiétudes métaphysiques, le plus souvent créées et amplifiées par les religions.
    Fonder « l’espérance » sur la « volonté de Dieu et de son Royaume » me semble tautologique puisque l’on tient alors pour acquise et évidente l’existence réelle de « Dieu », alors qu’elle n’est, à mes yeux, que subjective, imaginaire et donc illusoire.

    Pour un athée, la seule espérance qui soit concevable, c’est à la fois de parvenir à réaliser son propre perfectionnement, son propre épanouissement, et de contribuer, dans la mesure de ses capacités, à l’émancipation de celles et ceux qui ont été inféodés, à l’insu de leur plein gré, aux religions ou aux idéologies fondées sur la soumission.
    Nul besoin d’imaginer « un ordre universel, cosmique, qui charpente la loi morale ». Ce serait déterministe, et même finaliste, et donc anthropocentrique !
    Il n’est pas question pour autant d’ « enlever les échafaudages et les points d’appui de la culture et de la civilisation chrétiennes ». Ils disparaîtront d’eux-mêmes au fur et à mesure que les humains seront devenus capables de s’assumer, par une force intérieure suffisante, et donc de se passer de l’assistance de la foi.

    La chute de la religiosité, du moins sous nos latitudes, ne risque pas, à mon avis, d’ « ouvrir la morale et l’ordre social aux menaces du relativisme, de la sophistique et du nihilisme ». La « vérité » n’est jamais que personnelle, partielle et donc provisoire, au contact de celle des autres, mais ce « relativisme » apparent ne signifie pas que « tout se vaut ». Il existe en effet des valeurs, si pas universelles, du moins « universalisables », non négociables, parce que bénéfiques à tous et partout, indépendamment des cultures et des civilisations, telles que le respect de l’homme, de la femme et de l’enfant, de leur liberté de conscience et de pensée.

    L’athéisme n’implique pas le nihilisme, ni le sentiment de l’absurdité du monde, qui a en effet un sens : celui que nous lui donnons. Le « néant » n’est, à mes yeux, qu’une création de l’esprit, fût-il aussi éminent que celui de Jean-Paul Sartre, qui a pondu six cent pages à son sujet. L’athéisme ne risque donc pas de « créer plus de désespoir et de dépressions » lorsqu’on est libéré de toute influence religieuse, souvent inconsciente.

    «Dieu», à mes yeux d’athée, c’est la représentation imaginaire d’un père protecteur et substitutif. Le « labeur d’une vie » se justifie sans devoir être « incarné» par «Dieu». Je m’étonne que l’on puisse encore « exiger la conformité à Sa Loi et à Sa Volonté », alors que son existence apparaît comme subjective à de plus en plus de croyants et compte tenu de l’aspiration croissante à l’autonomie et à la responsabilité individuelle Comment imaginer que « l’orientation et l’engagement » de chaque individu puisse tendre vers un « Absolu », tout aussi imaginaire ? Mais c’est évidemment le droit de chacun.

    Il est vrai que « le service actif à l’endroit du prochain » est plus fréquent chez les croyants que chez les athées, sans doute à cause de la conviction que l’on gagne son « salut par les actes ».

    La spiritualité n’est évidemment pas l’apanage des religions. Ce qui caractérise la spiritualité laïque, selon moi, c’est le refus de toute aliénation religieuse ou idéologique, et donc la volonté de fonder sa réflexion et ses conceptions philosophique sur l’autonomie du jugement, sur le libre examen et donc l’esprit critique.

    Il n’y a pas d’ « impératif moral », mais seulement la nécessité de faire prendre conscience au plus grand nombre que certaines valeurs morales, découvertes et acceptées librement, sont nécessaires à la vie en commun.

    Comment l’esprit humain peut-il parvenir à « s’élever au-dessus du gouffre sans fond de la violence » ? Cela ne tient pas, à mon avis, à « une sorte de hasard évolutionniste ». Au contraire, l’animal humain, du fait de l’hypertrophie de son néocortex, est le seul capable de s’attaquer à ses semblables pour le dominer … Chez les loups, ce n’est qu’une dominance sexuelle.
    Je pense que le bien et le mal n’existent pas dans la nature. Ce sont, selon moi, des constructions de l’esprit. Le « bien », à mes yeux d’athée, c’est ce qui est favorable à l’épanouissement de l’individu et de l’espèce, et inversement pour le « mal ». Comme tous les autres mammifères, l’être humain, en présence d’un danger ou d’une menace, est d’abord régi par son cerveau « reptilien » qui l’incite à la fuite, ou à l’agression (ou à l’inhibition s’il « fait le mort »). Nous possédons toujours ce cerveau primitif, même s’il est compensé par le cerveau émotionnel et par le cerveau rationnel, heureusement en interaction constante, mais en équilibre instable …

    Si l’on excepte l’influence de certaines tumeurs cérébrales et celle de carences éducatives non récupérées, voire de violences parentales non récupérées, et si l’on se place dans une approche génétique et neurophysiologique, l’animal humain, placé dans un certain contexte éducatif, culturel, affectif, hormonal, …, a fortiori s’il a été endoctriné, reste virtuellement capable de haine et de violence.

    De nos jours, la violence actuelle est de moins en moins contenue par les interdictions religieuses d’antan (« Tu ne tueras point ! »). L’histoire confirme abondamment la piètre aptitude des religions à développer une conscience morale autonome. Elle témoigne par contre de leur remarquable aptitude à inciter, dès l’enfance, à la soumission et à l’obéissance à un texte « sacré » puis à ceux qui exploitent la soumission religieuse.

    A cet égard, soit dit en passant, je ne partage pas l’opinion fréquente selon laquelle la violence du nazisme et du stalinisme, notamment, serait due à l’ « athéisme » de ces idéologies. Au contraire, il me semble que l’absence totale de respect de la dignité humaine d’un Hitler et d’un Staline, d’un Mussolini, …, de même que la soumission et la violence de ceux qu’ils ont endoctrinés, sont explicables par leur commune éducation religieuse initiale, qui a constitué un terreau favorable à la volonté de puissance des premiers et à la soumission des seconds. Les religions, malgré le message d’amour du christianisme, et à cause de leur prétention à détenir chacune LA Vérité et LE Vrai dieu, m’apparaissent comme à l’origine de toutes les intolérances et de la plupart des violences. Hier comme aujourd’hui.

    L’actuel déclin de la religiosité, du moins chez nous, n’a hélas pas été compensé par une éducation laïque « humanisante ». Je pense en effet que la conscience morale, le sens des valeurs, le respect de l’autre et de sa différence enrichissante, loin d’apparaître spontanément, ne s’acquièrent que par une éducation familiale puis scolaire, fondées sur l’autonomie, la responsabilité individuelle, l’apprentissage des limites et du respect des autres et de soi-même, sur l’exemple des parents et des éducateurs, non pas intellectuellement, mais par des expériences affectives, vécues ou suggérées par empathie, parfois a contrario, etc …
    Mais cette morale laïque est malheureusement rétive à tout prosélytisme, ce dont profitent évidemment les responsables religieux de l’éducation …

    L’évolution de l’être humain est en effet « inachevée ». Je crains même que le fanatisme croissant, notamment entre islamistes et évangélistes, ne dégénère en de tragiques affrontements dans les prochaines décennies …

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    2 octobre 2011 à 12 12 17 101710
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    On peut croire ce que l’on veut…
    Mais comme César (dieu Romain) la réalité nous rattrapes toujours.
    Pour César ce fut un couteau dans le dos de son fils.
    Ce qui semblait être incontournable pour la bonne santé de Brutus.

    C’est pas chouette la vie!

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    2 octobre 2011 à 14 02 41 104110
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     » L’impulsion fondamentale qui donne naissance à la religion… c’est, selon moi, le besoin de trouver une réponse sécurisante face à la peur de l’inconnu,…créées…par les religions. »

    Un beau « loop » d’où on ne peut pas sortir.
    Bravo!

    « …Ce serait déterministe, et même finaliste, et donc anthropocentrique ! »

    Voulez-vous dire: péché?

    « …non négociables, parce que bénéfiques à tous et partout, indépendamment des cultures et des civilisations, telles que le respect de l’homme, de la femme et de l’enfant, de leur liberté de conscience et de pensée. »

    Un peu comme chez les primitifs qui dépendent les uns des autres pour survivre, quoi.

    « «Dieu», à mes yeux d’athée, c’est la représentation imaginaire d’un père protecteur et substitutif. »

    Et pourtant il n’est donc pas cela.

    « Comment imaginer que « l’orientation et l’engagement » de chaque individu puisse tendre vers un « Absolu », tout aussi imaginaire ?  »

    Parce que le « Je suis » est absolu et non imaginaire. Sinon vous n’êtes pas.

    « Comment l’esprit humain peut-il parvenir à « s’élever au-dessus du gouffre sans fond de la violence » ?  »

    Il ne s’en élève pas; il s’y enlise de plus en plus, malheureusement.

    D’ailleurs, c’est exactement ce que signifie votre phrase:
    « Je crains même que le fanatisme croissant, notamment entre islamistes et évangélistes, ne dégénère en de tragiques affrontements dans les prochaines décennies … »

    Amicalement

    André Lefebvre

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    3 octobre 2011 à 5 05 19 101910
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    @ Lartiste12 :
    Au-delà de la peur, qui est, selon moi, « l’impulsion fondamentale » à la religion, il y a évidemment aussi le besoin identitaire et sécurisant de faire partie d’une communauté.
    Je pense que la plupart des inquiétudes métaphysiques sont, soit imaginaires, soit levées par les découvertes scientifiques ou l’usage de la raison. Elles n’apparaissent d’ailleurs pas chez les enfants et adolescents dont les parents sont incroyants, parce qu’ils leur insufflent une force intérieure leur permettant de supporter sereinement les incertitudes actuelles de la science et à témoigner d’une confiance raisonnable dans ses futures découvertes.
    Les parents croyants au contraire transmettent, certes « de bonne foi », à leurs enfants leurs propres réponses religieuses, immédiates, sécurisantes et exclusives. Je le regrette car j’y vois une forme (inconsciente) de malhonnêteté intellectuelle, heureusement de plus compensée de nos jours par l’accès aux médias, et donc aux alternatives laïques.
    La notion de « péché » implique une culpabilité et une soumission à « Dieu », qui sont à l’origine de bien des névroses. L’athée, au contraire, n’a de compte à rendre qu’à sa conscience, qui est son seul juge.

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    3 octobre 2011 à 9 09 14 101410
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    « L’athée, au contraire, n’a de compte à rendre qu’à sa conscience, qui est son seul juge. »

    Il faudrait apporter une nuance au concept de : Athée.

    La plus grande « quiétude métaphysique » de l’Athée est que « Dieu n’existe pas! »; mais il en semble très inquiet par l’insistance et les quantité d’explications qu’il y apporte. En fait, celles-ci sont équivalentes à celle des défenseurs des « religions ».

    Les Athées ne défendent pas la laïcité, ils défendent « l’inexistence de Dieu ».

    La laïcité est défendue par ceux qui ne tiennent pas compte de l’existence ou de l’inexistence de Dieu.

    C’est comme pour la démocratie. Elle n’est pas défendue plus par les Conservateurs que les Libéraux. La démocratie est défendue par ceux qui ne tiennent pas compte des partis politiques.

    Très peu de parents éduquent leurs enfants sur la base du péché. Cette opinion farfelue est le résultat de la médiatisation de certaines sectes extrémistes des États-Unis.

    Amicalement

    André Lefebvre

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    3 octobre 2011 à 11 11 49 104910
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    @ André Lefebvre Lartiste 12 :
    Pour ma part, j’apporte une autre nuance au concept d’ « athée ».
    L’athée que je suis ne cherche pas à démontrer l’inexistence de Dieu.
    Et pour cause : il est impossible de démontrer une inexistence.
    Par contre, je constate l’absence de tout indice concret qui prouverait incontestablement l’existence réelle de Dieu. J’observe aussi l’origine psychologique de la foi et son imprégnation fréquente dans les amygdales du cerveau émotionnel des croyants.
    J’en conclus que cela prouve l’existence subjective et imaginaire de Dieu, mais ce n’est qu’une hypothèse qui commence à peine à être confirmée par l’IRM fonctionnelle.

    Il faut d’autre part nuancer aussi la notion de laïcité, ce que font les Belges, mais pas les Français : la laïcité est POLITIQUE lorsqu’elle sépare l’Etat et les religions, ce qui fait d’ailleurs l’affaire de celles-ci, puisque cette laïcité politique est défendue « par ceux qui ne tiennent pas compte de l’existence ou de l’inexistence de Dieu ».
    Par contre, la laïcité PHILOSOPHIQUE est une attitude inspirée par l’humanisme laïque qui consiste à ne se référer d’aucune transcendance, mais elle n’est pas antireligieuse. Elle vise en effet à faire découvrir aux croyants qui le souhaitent l’alternative des options laïques, occultées depuis toujours par toutes les religions.

    D’accord avec vous à propos du « péché » : cette notion obsolète n’a plus cours que chez les fondamentalistes.

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    3 octobre 2011 à 15 03 47 104710
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    Je proposerai une perception de Dieu dans mon article de ce soir.

    « Par contre, la laïcité PHILOSOPHIQUE est une attitude inspirée par l’humanisme laïque qui consiste à ne se référer d’aucune transcendance, mais elle n’est pas antireligieuse. »

    Un peu comme la laïcité politique, donc.

    Amicalement

    André Lefebvre

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    3 octobre 2011 à 23 11 26 102610
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    Il est vrai que la nature a horreur du vide, y compris du vide de la pensée. Je souhaite, quant à moi, que l’humanité sorte de ces ornières philosophiques. L’ennui, c’est que nous laissons à des spécialistes les commandes de nos sociétés. La masse, dont nous sommes issus, ne fait que suivre les érudits et les meilleurs de nos artisans, et ne bouge que dans les cas extrêmes ; là ou les limites de la déontologie ne peuvent aller sous peine de mort. Ceci est la conséquence, à mon avis, d’un dirigisme forcené mu par la volonté de garder un pouvoir hypothétique dans un cercle restreint. Je pense aussi que l’expansion de la population humaine favorise cet état d’esprit. Cela veut dire que lorsque nous nous éloignons des principes fondamentaux, je dirais même premiers, dans le sens du naturel, ou sauvage, nous devrions envisager tous les cas de figures afin de construire une société équilibrée. Malheureusement, c’est aussi notre animalité qui détermine nos actes, en fonction de la nécessité de survivre à tous prix. Donc, le déterminisme dont nous faisons preuve depuis la nuit des temps est à reconsidérer. Mais le facteur temps ne joue pas pour nous, car les désordres que nous avons induits par notre manque de réflexion sont en train de nous rattraper.

    Si je devais synthétiser ce dilemme dans lequel nous évoluons, je dirais que nous sommes dans la merde !

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    4 octobre 2011 à 7 07 03 100310
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    Bonjour André LEFEBVRE,
    Vous avez raison : ma trop brève définition de la différence entre laïcités politique et philosophique crée un malentendu. Je vous propose donc l’excellente définition de Philippe GROLLET, ancien président du Centre d’Action Laïque (CAL) belge, lors d’une conférence au Forel de Charleroi en 2005 :
    Extrait  :
    (…) « La laïcité philosophique, c’est la conscience que, vous comme moi, sommes responsables de notre vie et de ce que nous en faisons.
    C’est la conscience que la réponse à toutes nos questions ne viendra ni des dieux, fruits de l’imagination des hommes, ni de la magie, mais de la recherche honnête que nous pouvons mener avec tous les autres humains, nos frères, croyants et incroyants, religieux, agnostiques et athées.
    C’est récolter et retenir de toutes les religions et traditions les éléments épars de la sagesse humaine, la recherche du sens et le dépassement de soi, en laissant de côté les superstitions et les prétendues révélations.
    C’est la conscience que la vérité est toujours très difficile à cerner et qu’il faut sans cesse renoncer aux certitudes.
    C’est rejeter les «vérités » toutes faites et être capable de se remettre en question.
    C’est accepter que d’autres pensent et vivent autrement et c’est reconnaître qu’un monde de paix n’est possible que par l’acceptation de ces différences.
    C’est chercher la manière de vivre ensemble dans le respect réciproque. C’est favoriser l’émancipation de chacun dans la solidarité.
    C’est prendre ses responsabilités dans le groupe et dans la société. C’est être capable de se révolter face à l’injustice.
    C’est jouir de la vie. C’est aimer et sourire.
    C’est une histoire sans magie, mais c’est une belle histoire quand même…
    La laïcité philosophique est en effet athée (ou plus exactement agnostique au plan méthodologique, et athée au plan opérationnel puisqu’entre deux hypothèses également invérifiables, le laïque choisira la moins invraisemblable pour fonctionner).

    Comme j’ai été un peu long pour parler de la laïcité philosophique je serai beaucoup plus court pour définir la laïcité politique qui se traduit en termes d’impartialité ou de neutralité de l’Etat, des pouvoirs publics et de l’espace public.
    La laïcité politique, c’est la construction d’un espace public de liberté, ni religieux, ni antireligieux, respectueux de toutes les convictions et de toutes les conceptions de vie, pour autant qu’elles acceptent de même la diversité.
    La laïcité politique n’est d’ailleurs pas l’apanage des laïques philosophiques, agnostiques par méthode, et athées par pragmatisme, ce n’est pas la chasse gardée des mécréants.
    La laïcité politique est au contraire le « programme commun » de tous les démocrates, confessionnels et non confessionnels, chrétiens, musulmans, israélites, athées, agnostiques, croyants ou incroyants, préoccupés de la question du vivre ensemble dans le respect des identités des uns et des autres, unis sur un socle commun, celui des droits de l’homme et des libertés fondamentales ».(…)
    Feu Philippe GROLLET, Ancien président du Centre d’action laïque (belge).
    http://www.ulb.ac.be/cal/Documents/spiritualitesethumanismeslaiques_Forel_Charleroi061005.pdf
    Bien amicalement,
    Michel THYS

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