Le coté obscur de Fukushima

OLIVIER CABANEL

Dans notre société industrielle, les conflits d’intérêts se multiplient régulièrement et ce n’est pas une surprise de les voir toucher aussi l’industrie en général, et le nucléaire en particulier.

La corruption dans ce milieu n’est pas une nouveauté, déjà l’ancien gouverneur de la préfecture de Fukushima, Eisaku Sato, n’avait pas hésité à évoquer des « intérêts opaques » et de la « corruption ». lien

On avait appris récemment que les fonds versés pour la reconstruction des zones touchées par le tsunami avaient été gaspillés dans des projets assez éloigné de leur destination d’origine. lien

En juillet 2012 on apprenait aussi que 32 employés de la Korea Hydro & Nuclear Power  avaient été mis en examen soupçonnés d’avoir touché des pots-de-vin. lien

On se souvient aussi qu’en mars 2011, un ingénieur, Mitshhiko Tanaka, qui avait travaillé à la construction de la centrale, déclarait qu’un défaut  de fabrication dans la cuve du réacteur n°4 de Fukushima avait été habilement dissimulé car il mettait en péril  l’entreprise Hitachi.

Tanaka expliquait que la cuve avait été endommagée dans une fonderie, située à Kure, dans la préfecture de Fukushima.

Au vu des défauts constatés, la cuve aurait du être mise au rebut conformément à la réglementation nucléaire. lien

Il considérait que ce défaut de fabrication représentait une véritable « bombe à retardement » et que s’il avait fallu refaire la cuve, les 250 millions de dollars qui auraient du y être consacrés auraient menacé de faillite la compagnie Hitachi.

L’ingénieur s’en était inquiété auprès de cette compagnie, laquelle avait conclu, par la voix de son porte parole « qu’il n’y avait pas de problème de sécurité ».

Le ministère du commerce et de la sécurité industrielle, prévenu lui aussi de ce danger, s’était à l’époque refusé à tout commentaire.

Tanaka avait reçu une prime de 3 millions de yen, accompagné d’un certificat de reconnaissance, mais ce n’est qu’après avoir participé au tournage d’un documentaire sur Tchernobyl, tournage qui provoqua la mort du réalisateur, suite aux radiations, qu’il prit réellement conscience du danger, tentant par tous les moyens d’alerter la population. lien

En vain semble-t-il. lien

Personne ne sait si les cuves des autres réacteurs présentaient les mêmes défauts…mais aujourd’hui, après la catastrophe, elles sont maintenant hors d’usage.

Plus tard, en octobre 2011, l’expert nucléaire Arnie Gundersen dénonçait des pratiques contestables et l’interdépendance qu’il y avait entre l’industrie nucléaire et les autorités de surveillance évoquant une corruption hors de tout contrôle.

Il déclarait entre autre que la catastrophe de Fukushima était due en grande partie au fait que les autorités japonaises n’avaient pas supervisé comme il le fallait l’installation nucléaire.

Toute cette corruption, pour Gundersen, s’est fait aux dépens de la sécurité nucléaire. lien

Mais aujourd’hui, un autre conflit d’intérêt pointe le bout de son nez.

C’est ce qu’on a pu découvrir récemment grâce à  une information diffusée sur France Culture, dans le journal de 18h d’Antoine Marette, lors d’un reportage signé Frédéric Charles.

On apprenait que 4 des 6 experts chargés de fixer les nouvelles normes de sécurité concernant les réacteurs avaient reçu de l’argent provenant de l’industrie nucléaire. lien

En effet Akio Yamamoto, professeur de l’université Nagoya, à reçu, d’après l’autorité de régulation nucléaire japonaise, des subventions pour ses recherches sur les réacteurs nucléaires, et une partie de ces subventions, 783 000 euros tout de même, proviennent d’une filiale de TEPCO, l’exploitant bien connu de la centrale nucléaire de Fukushima.

Or  ce Yamamoto était membre de l’équipe chargée d’établir les critères de sécurité dans le domaine nucléaire.

Un autre, Akira Yamaguchi, professeur à l’université d’Osaka, membre lui aussi de la même équipe, a reçu 374 000 euros provenant de l’entreprise Mitsubichi Heavy Industries, dont l’une des activités concerne l’énergie nucléaire.

Ajoutons à la liste Yutaka Abe, professeur à l’université de Tsukuba, lequel a reçu 5 Millions de yen provenant notamment d’un laboratoire de la compagnie gérant la centrale nucléaire de Fukushima. lien

Cerise sur le gâteau, Shunichi Tanaka, président de l’autorité de régulation nucléaire, occupait auparavant l’équipe gouvernementale chargée de faire la promotion de l’énergie nucléaire. lien

De plus, l’équipe chargée d’évaluer la sécurité nucléaire, faisait partie du ministère chargé de la promotion de l’industrie du même nom. lien

Au total les 4 experts ont reçu entre 3 et 27 millions de Yen au cours des 3 ou 4 dernières années sous forme de subvention ou donation financières.

Voila qui ne va pas rassurer la population japonaise déjà durement touchée par la catastrophe, car si les normes de sécurité sont contrôlées par celui la même qui les subit, on ne peut que s’inquiéter des conséquences de ce possible conflit d’intérêt.

En France, ce n’est guère mieux puisque dans le cadre des GPI (grands projets inutiles) on vient de découvrir un probable conflit d’intérêt à Notre Dame des Landes (lien) tout comme on l’a vu récemment pour le projet Lyon Turin. lien

Dans le reste du monde, de Tihange à Doel en passant par Kori ou Wolsong, la contrefaçon et la corruption se sont invitées dans l’industrie nucléaire.

On avait appris dans le courant du mois d’aout 2012 que les cuves des réacteurs de Tihange et Doel présentaient des fissures anormales, et l’agence fédérale belge de contrôle nucléaire a attendu en vain, semble-t-il, des explications.

Quelques temps après, 22 personnes avaient été arrêtées pour avoir, en échange de pots de vin, réalisé des copies de pièces utilisées pour l’étanchéité des conduites assurant la transmission des données entre le cœur du réacteur et la salle de commande de la centrale et destinées aux centrales de Kori et Yongwang en Corée.

Plus surprenant l’entreprise lésée, Areva, n’a pas porté plainte,  et on pourrait s’interroger sur la raison de ce silence.

Il est vrai que KHNP, l’entreprise nucléaire coréenne, est partie prenante dans le capital de la société d’enrichissement de l’uranium du Tricastin, tout comme dans les mines d’uranium du Niger exploitées par Areva.

Plus inquiétant, un dirigeant de la centrale de Kori purge une peine de 3 ans de prison pour avoir confié des soupapes rouillées, destinées a être jetées, à un industriel local, lequel les a revendu à la centrale de Kori, après les avoir nettoyées.

Faut-il y voir un lien avec les pannes qu’ont connu en 2012 les centrales coréennes de Wolsong et Kori pour des problèmes de rupture d’alimentation ? lien

Rien de bien rassurant, surtout lorsque l’on constate qu’à Fukushima, alors que la situation continue de se dégrader, les mafias japonaises gèrent discrètement l’approvisionnement des ouvriers sacrifiés, de sous-traitance en sous-traitance,  lesquels disparaissent des registres, sans que l’on puisse savoir ce qu’ils sont devenus. lien

Ils seraient plusieurs centaines à avoir mystérieusement disparu. lien

En effet ce n’est un mystère pour personne : les yakuzas fournissent du personnel à l’industrie nucléaire, d’autant que les liens entre les yakuzas et le nucléaire japonais sont quasi aussi vieux que l’industrie du même nom. lien

Depuis 1966, date des premières centrales nucléaires japonaises, 500 000 travailleurs ont été employés, et ils sont seulement 20 à avoir fait une demande de reconnaissance d’accident de travail, et sur ces 20, seulement 10 ont été reconnus. lien

Les ouvriers choisis n’ont parfois pas plus de 18 ans et après une journée de « séminaire » on leur fait croire que la dose d’exposition n’est pas cumulative, même lorsqu’ils sont exposés à des doses de 1 mSv dans une journée.

Tetsuya Hayashi est l’un d’eux, et il a l’intention de déposer plainte, conscient que les travailleurs n’ont aucune formation adéquate pour travailler sur le chantier et que leur vie est en danger.

La réalité de ce qui se passe sur place est sur ce lien.

Depuis la catastrophe de Fukushima, les affaires de la pègre japonaise sont en pleine expansion.

Tomohiko Suzuki, journaliste japonais, s’était fait engager comme travailleur dans la centrale de Fukushima, afin de pouvoir enquêter discrètement, et il est l’auteur d’un livre très documenté sur le sujet : « yakuzas et centrales nucléaires ». (Éditions Bungeishunju).

Il a apporté à plusieurs reprises son témoignage que l’on peut découvrir dans cette vidéo.

Il raconte le système corrompu, les faux CV, et le drame que vivent les ouvriers envoyés sur le site.

Ces mêmes yakuzas contractent aussi sous des noms d’emprunt des prêts gratuits qui sont accordés normalement aux victimes des séismes, argent qui est réinvesti dans des trafics en tout genre.

Ceci dit, il ne fait pas bon s’intéresser de trop près aux activités coupables de cette mafia nipponne, et l’assassinat en 1997 de Yasuko Wayanabe, connu pour ses positions anti mox au sein de la société nucléaire, n’est toujours pas élucidé. lien

Comme dit mon vieil ami africain : « s’il y a des remèdes pour la maladie, il n’y en a pas pour la destinée ».

L’image illustrant l’article provient de « leconews.com »

Merci aux internautes pour leur aide précieuse.

Olivier Cabanel

Sites à visiter :

Le blog de Fukushima

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