Le gros jambon de la vieille droite

Quand Martineau parle de langue ou d’identité, ses analyses sont sensées. Malheureusement, et un peu à l’image d’autres individus aux idées tout aussi arrêtées que basées sur des préjugés, ses positions radicales et quasi d’extrême-droite sur le plan économique le rendent pénible à lire et lui enlèvent beaucoup de crédibilité. C’est encore le cas aujourd’hui alors qu’il compare, sur son blogue qui lui sert aussi de plate-forme pour jouer les scabs au Journal de Montréal, l’État québécois à un jambon. Sauf que le jambon n’est pas celui qu’on croit.

En effet, Martineau tient le même discours que tout un pan de la droite québécoise, qu’elle soit au pouvoir comme le PLQ ou qu’elle se drape de feue sociale-démocratie en parlant de réussite individuelle comme le PQ. Il oppose l’État aux citoyens. D’un côté, dit-il, les citoyens font des efforts pour boucler leur budget. De l’autre, l’État devrait faire la même chose. C’était le discours, remarquez-bien, que le gouvernement libéral tenait au lendemain du dernier budget. L’État serait devenu une sorte de monstre froid, glouton, volant nos impôts pour payer des cours de feng shui aux fonctionnaires. Plus de préjugés que cela et tu te laves les mains après avoir serré la main d’un Noir.

Dans les faits, on ne peut pas opposer l’État et les citoyens. L’État fonctionne pour les citoyens, précisément. Demander à la population de se serrer la ceinture en attendant que l’État fasse de même, c’est imposer une privation collective comme récompense d’une privation individuelle. Le gras que Martineau et les extrémistes comme lui aimeraient couper, en bout de ligne, ce serait peut-être une sortie à la piscine publique pour un enfant, une visite à l’hôpital pour un malade, une poursuite des études pour un étudiant. Ce « gras » qu’on enlève à court terme, combien nous coûterait-il à long terme? Combien de rêves brisés, de vies gâchées? Combien de morts?

Le système de santé? Trop gros, au régime! Qu’importe si un système largement privé comme celui des États-Unis coûte, per capita, un peu moins du double de celui du Canada tout en laissant sur le carreau près de 15% de la population. Et qu’importe s’il est tellement sous-performant que les citoyens étatsuniens y meurent largement plus qu’au Canada.

Le système d’éducation? Les frais sont trop bas, haussez-moi ces tarifs et faites payer les utilisateurs, pas l’État! Et qu’importe si toute hausse de frais de scolarité se traduit par une baisse de fréquentation et qu’une population moins éduquée est généralement plus malade(et coûte donc plus cher à soigner). Rien à foutre, comprenez-vous, il faut couper!

Les fonctionnaires? Foutez-moi ça à la porte. Et à coups de pieds dans le derrière SVP! Un participant du Réseau Liberté-Québec (sic) n’a-t-il pas été chaudement applaudi en fin de semaine dernière après avoir déclaré que la seule chose qui l’intéressait, c’était de les foutre à la porte? Oui, c’est à ce niveau que vole Martineau. Pourtant, comme l’a noté avec justesse sur ce blogue un commentateur, le nombre de fonctionnaires au Québec, et seulement dans la santé, a baissé de 40% à 50% entre 1990 et 2009 au même moment où la population augmentait de près de 11%! Jusqu’où ces fanatiques de la droite veulent-ils couper? Ne seront-ils heureux que lorsqu’il n’y aura plus d’État, plus de société, plus de civilisation?

Car n’est-ce pas de cela qu’il s’agit, en bout de ligne? Des pays avec un État quasi-inexistant, on en connaît: Somalie, Haïti, Afghanistan. S’agit-il là du véritable rêve de ces coupeurs de gras? Ou peut-être le retour au Moyen-Âge quand l’État se limitait au Seigneur, l’impôt à une partie des récoltes, au servage et au droit de cuissage? On aimerait savoir. La population sait ce qu’ils dénoncent – le méchant Satan étatiste québécois – mais elle est tout aussi consciente de jouir d’un des plus hauts niveaux de vie au monde grâce à lui. Elle attend seulement de voir ce qu’ils proposent.

Malheureusement, de ce côté, les réussites sont bien faibles. L’Islande? Cet ancien paradis libertarien (dixit Milton Friedman, le gourou de ces bouchers de la misère) est en faillite. L’Irlande? À peine mieux. Les États-Unis? Leur dette est si élevée et la pauvreté y est si généralisée qu’on peut difficilement en faire un exemple.

Couper dans le gras, c’est bien beau sur papier (et encore!), mais quand on ne peut pas nommer un seul pays qui réussit durablement à réduire ses inégalités sociales et que chaque État ayant tenté ces réformes de droite en a subi de lourdes conséquences, ça donne l’impression que ces idées ne proviennent pas d’une froide analyse de la situation, mais plutôt d’une idéologie anti-étatiste presque maladive, ayant peut-être davantage à voir avec le manque d’éducation sociale et les préjugés d’une minorité adoptant ce discours passéiste.

Il faut hausser les impôts des mieux-nantis

Martineau, au lieu de traiter Claudette Charbonneau de dinosaure parce qu’elle propose une hausse des impôts, devrait s’en inspirer. Car c’est la meilleure des solutions. Nous avons baissé les impôts de près de dix milliards de dollars en une décennie. Entre 1998 et 2007, par exemple, le taux implicite d’imposition du quintile supérieur est passé de 27,3% à 22,9%. C’était beaucoup trop. Les impôts des plus riches au Canada sont actuellement parmi les plus BAS au monde!

Avant de penser à affamer l’État sous prétexte d’un endettement trop élevé (alors que le Québec est exactement dans la moyenne des pays de l’OCDE à ce niveau, malgré les mensonges d’Éric Dumaine) et de s’enfermer dans le cycle décrit par Josée Legault comme une destruction programmée de la « bête étatique », il serait peut-être temps de revenir à un peu de bon sens et à reconnaître que si l’État québécois n’est pas parfait, c’est précisément l’augmentation de sa présence qui nous a permis de sortir de la Grande Noirceur et c’est sa braderie par le Parti Libéral du Québec qui ouvre la porte à la corruption.

Qu’on se le rappelle bien: ceux qui ont le plus à perdre d’une destruction de notre État-providence ne sont ni Éric Duhaime ni Richard Martineau, mais bien la classe moyenne et les moins-nantis.

Mais si on osait hausser les impôts des plus riches et mettre ainsi fin aux privilèges consentis par les deux derniers gouvernements de droite, je vous laisse deviner qui seraient les premiers à devoir se contenter d’un gros jambon au lieu de manger leur caviar volé aux lockoutés du Journal de Montréal…

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