2-Le Jugement de Dieu

1. LA RAISON DU PLUS FORT
On a souvent raison de se plaindre de notre justice, dans notre meilleur des mondes, mais il faut se souvenir qu’il y a déjà eu pire. Au Moyen-Age, quand les lois n’étaient pas toujours claires, les juges pas toujours intègres et les moyens d’exécution pas toujours efficaces, on s’en remettait souvent au « Jugement de Dieu ».

L’accusé pouvait, par exemple, tremper la main dans l’huile bouillante en jurant qu’il était innocent. Ou encore, les parties à un litige pouvaient régler leur différend les armes à la main, Dieu étant supposé prendre fait et cause pour la justice et faire triompher celui qui avait raison. On ne peut pas prouver que ça n’ait jamais marché; mais, comme devait le dire un homme célèbre : « Dieu est généralement du côté de celui qui a les plus gros canons ». Aujourd’hui nous avons des lois. L’État n’accepte pas que l’on se fasse justice soi-même, et il n’est pas question, par exemple, qu’on laisse les propriétaires et locataires vider leurs querelles à coups de poings, en espérant que le petit Jésus raffermira la droite et les crochets de celui qui est dans son bon droit. On a remplacé la force par le droit dans notre société … ou presque.

Presque, car il y a encore un domaine ou c’est la loi du plus fort qui prévaut: les conflits de travail. On peut faire des lois, mais aussi longtemps que le dernier argument reste la grève ou le lock-out, on ne peut pas parler sérieusement de droit et de justice; car on ne gagne pas une grève parce qu’on a le bon droit de son coté mais parce qu’on a été le plus fort. En relations de travail, sauf miracle, le plus faible perd toujours.

2. CHARBONNEAU ET LE METRO

Il y a des miracles. Il y a eu Mgr. Charbonneau, jetant vraiment le poids de la justice divine dans la balance du côté des mineurs d’Asbestos. Mais les miracles ne sont pas fréquents; non seulement parce que le Bon Dieu est bien occupé, mais aussi parce qu’il ne doit plus toujours savoir de quel côté intervenir.

A Asbestos, il y avait les exploiteurs et les exploités: les jeux étaient clairs. Aujourd’hui, ce n’est plus évident. Prenons les services publics. Il est inadmissible que les enfants n’aillent pas à l’école, ou que les malades ne reçoivent pas toujours les meilleurs soins possibles. Inadmissible que des employés dans le transport en commun – qui gagnent plus que la moyenne des travailleurs – fassent la grève en prenant en otages les couches les plus démunies de la population. Inadmissible, si les grévistes ont gain de cause, que ce soit une partie de bras-de-fer qui force la population – c’est-à-dire, au fond, les autres travailleurs – à payer la facture. Parfois, aujourd’hui, on souhaiterait que le Bon Dieu soit dans le coin du patron.

Va pour le secteur public, mais n’est-ce pas différent dans le secteur privé, cette arène où s’affrontent travailleurs et « capitalistes »? La vérité, c’est que cet affrontement n’a plus lieu, sauf dans l’imagination de quelques vieux doctrinaires et idéologues marxistes. C’est devenu un mythe, comme Blanche-Neige et le Père Noël. Dans une économie planétaire comme la nôtre, le capitaliste ne peut pas ramasser la facture. Chaque fois qu’il y a une grève, même dans le secteur privé, c’est toujours vous, moi, et le monde ordinaire qui perdons.

3. L’ORDRE MONDIAL? INCHANGÉ

Le capitaliste ne ramasse pas la facture, parce que la valeur de son argent dépend du taux d’intérêt. S’il ne retire pas de son investissement dans la production, en dividendes, un profit au moins égal à ce ce qu’il pourrait toucher en intérêts, il retire son argent et le place; il continue alors à toucher son intérêt, mais l’entreprise ferme. Or, le taux d’intérêt – fixé en principe par la Banque du Canada – dépend en fait de l’inflation, du taux de change, et des autres taux d’intérêt partout ailleurs dans le monde.

Le taux d’intérêt découle de règles du jeu qui sont établies mondialement et qu’aucune décision prise au niveau d’une entreprise, du Gouvernement du Québec ou du Gouvernement du Canada ne peut changer. Une grève n’a pas plus d’influence sur ces règles que n’en ont sur le coche les sautes d’humeurs de la mouche bien connue. Grèves ou non, augmentations de salaire ou non, la part du capitaliste ne change pas.

Puisque la part de l’ensemble des « capitalistes » est déjà fixée par le taux d’intérêt, la part du revenu national qui va aux travailleurs ne peut pas varier de façon significative. Vous voulez une preuve? Depuis 20 ans, nous avons perdu au pays, comme résultat des grèves, environ un milliard (1 000 000 000) d’heures de travail; c’est-à-dire, au salaire moyen d’aujourd’hui de 526 $ par semaine, plus de 13 milliards de dollars. Or, en 1970, le pourcentage du « produit intérieur » du pays consacré aux salaires était de 55%; il est aujourd’hui de 56%…. ! Ce que rapporte sur le coup une grève à un travailleur, c’est un autre travailleur qui le paye. Le capitaliste, lui, est bien à l’abri des grèves.

4. PAYE, BAPTISTE !
C’est toujours Baptiste, le travailleur qui paye. Si un secteur de l’économie est plus dynamique, si un syndicat est plus agressif, il pourra obtenir plus pour ses membres; mais alors, ce sont les véritables pauvres et les déshérités de notre société qui, par le biais de l’inflation et du chômage, en auront moins: les assistés sociaux et chômeurs, les jeunes sans emplois, tous les retraités qui vivotent sur des pensions de famine… et, bien sûr, les travailleurs non syndiqués. C’est Baptiste qui ramasse toujours l’addition. Toujours. Avec intérêt!

Avec intérêt, car il n’y a que trois scénarios de grèves « gagnées » et il sont mauvais tous les trois. Le premier – s’il y a un monopole public ou privé – c’est que l’entreprise peut simplement refiler l’augmentation au consommateur. Dans ce cas, nous payons tous.

Le second, c’est que l’employeur est une multinationale ou une compagnie qui a plusieurs usines. Dans ce cas, si on fait monter les salaires à Ste-Gudule au point où il devient plus rentable de produire à Tartempionville ou en Chine, l’usine à Ste-Gudule diminue progressivement ses activités et finalement ferme.

Le troisième est celui d’une PME qui ne peut pas transporter sa production ailleurs. L’employeur fait alors des efforts désespérés pour rentabiliser son entreprise, améliore l’équipement, emploie moins de main-d’oeuvre … et augmente le chômage! A moins, bien sûr, que la convention collective n’ait fermé aussi cette porte, auquel cas la compagnie, cessant d’être concurrentielle, fera elle aussi faillite, tôt ou tard.

Et il n’y a pas d’autres scénarios.

5. LES LIBRES ARBITRES

La grève est un moyen inefficace de résoudre les conflits de travail, un happening périodique de défoulement qui ne sert qu’à accroître les inégalités et les injustices. Il serait temps que le gouvernement prenne ses responsabilités et remplace le droit de grève par autre chose.

Par quoi remplacer la grève? Par la Justice. Par un processus de droit, de façon à ce que les litiges entre employeurs et employés ne soient plus des Jugements de Dieu où c’est toujours le plus fort qui gagne, mais soient soumis à des règles, et fassent désormais l’objet de décisions judiciaires, comme tous les autres litiges. Que la grève soit interdite et que tous les conflits de travail soient soumis automatiquement à l’arbitrage.

Tous les conflits de travail pourraient être réglés par 3 arbitres choisis parmi un collège de « Commissaires à la politique salariale », et il y aurait toujours un appel d’une décision d’arbitrage à un tribunal de 7 membres, choisis parmi les mêmes commissaires à l’exclusion des trois ayant rendu la première décision.

Les commissaires seraient élus par la population, à vie, comme des juges, et on profiterait de chaque élection générale pour remplacer les disparus. Ils auraient instruction de juger en équité, et de voir à ce que les injustices salariales soient corrigées au mieux dans notre société. Ils seraient tout à fait libres, nos commissaires, mis à part une seule contrainte qui aurait pour résultat, pourvu qu’ils soient intègres, de rendre sans importance le choix comme arbitre d’un Paul Desmarais ou d’un Michel Chartrand.

6. LA LIBERTÉ DANS L’ENCLOS

Une seule contrainte, mais tout à fait essentielle: il ne faudrait pas que la somme des augmentations de salaire accordées en cours d’année porte la masse salariale au delà de 56,5% du produit intérieur brut. On peut dire pudiquement que ce pourcentage de 56,5% est une décision politique; en fait, c’est l’expression de notre dépendance envers le système économique mondial de libre-échange et de libre-entreprise auquel nous appartenons… et dont nous n’avons pas intérêt à nous retirer. Ce système est l’enclos dans lequel nous voulons paître.

Dans la mesure où cette enveloppe salariale globale est respectée – et nous n’avons absolument pas le choix de ne pas la respecter – il vaut mieux pour le reste énoncer des principes généraux et se fier au sens de l’équité des commissaires plutôt que multiplier les règles et les procédures.

Pour que les commissaires puissent respecter cette contrainte d’un pourcentage du produit national que ne doit pas dépasser la masse salariale, c’est l’État qui devra fournir, chaque année, des indications quant aux augmentations moyennes, mais ceci sans jamais intervenir au niveau des décisions particulières.

Qu’arriverait-il si les commissaires ne respectaient pas la contrainte? Rien de grave, car la structure des impôts de l’année suivante corrigerait leur erreur en en faisant porter le poids à tous ou à certaines catégories de salariés. Rien de nouveau non plus, puisque ceci est précisément ce qu’on fait présentement, sans nous le dire, pour corriger les « erreurs » et injustices trop criantes de notre système actuel de jugements de Dieu.

7 …. ET LA PAIX SOIT AVEC NOUS

Ce qui serait nouveau, c’est qu’on pourrait atteindre ce résultat sans grèves, sans perdre une heure de travail, et grâce à un processus de droit plutôt qu’en donnant toujours raison au plus fort. On aurait la paix sociale, et la lente réduction des écarts salariaux qu’entraîne inévitable-ment un nivellement progressif des niveaux d’éducation, de formation et de compétence se ferait avec plus de sérénité.

Il en sortirait plus de justice pour les véritables déshérités de notre société et plus de prospérité pour tous. A la porte de chaque usine où un conflit aurait été ainsi réglé par arbitrage, on pourrait mettre une affiche disant « Une autre victoire du monde ordinaire ». Un message qui parlerait de la véritable solidarité entre les travailleurs…. et qui serait arboré sur des usines en fonctionnement plutôt que sur des usines fermées.

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