Le pari de Dostoïevski

YAN BARCELO

J’ai traité dans les quelques chroniques précédentes de deux paris : celui, fameux, de Pascal, et celui que j’ai appelé le pari de survie. Ces deux paris opèrent en quelque sorte sur le modèle du « quitte ou double ». Dans le pari de Pascal, si je mise sur Dieu, j’ai un bien infini à gagner : la béatitude divine. Si je ne mise pas sur Dieu, je suis quitte : je me replie sur mes quelques jouissances terrestres en tâchant de m’épargner autant que faire se peut les souffrances qui sont aussi le lot de nos pérégrinations terrestres.

Dans le pari de survie, si je mise sur le parcours secret d’une âme en cette vie et après cette vie, j’ai tout avantage à sonder la conscience morale et à adopter des façons d’être et d’agir irréprochables, car des choix malveillants que je ferai maintenant peuvent porter à conséquence fort longtemps. Par ailleurs, si je ne mise pas sur un tel parcours, suis-je quitte ? Est-il suffisant et cohérent de penser que le parcours d’une vie, bouclé par une mort radicale et définitive, me laisse quitte ? Je fais ma petite affaire tant bien que mal, en tâchant de faire mieux que mal, et je veille à extraire de cette vie le plus de bons moments possibles en évitant, autant que faire se peut, les mauvais moments ? Suis-je quitte ?

Pas certain. Notre époque a fait le pari de non-Dieu et de la non-survie. Bien sûr, les préoccupations de Dieu et d’une après-vie ne sont pas, aujourd’hui, complètement effacées, mais elles ont définitivement été mises à la marge. Notre époque fait un autre pari, celui que le grand écrivain Fyodor Dostoïevski formule dans son roman Les frères Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis », dit un des personnages principaux. Dostoïevski ne le précise pas, mais on peut soupçonner que lorsqu’il dit « tout est permis », il veut surtout dire que « le pire est permis ». Et je vais aller plus loin que Dostoïevski : si Dieu n’existe pas, il ne peut que nous rester le pire, de plus en plus.

Bien sûr, notre époque n’en croit rien. Nous croyons que, devant les grandes alternatives métaphysiques que nous proposent les paris de Dieu et de l’après-vie, faire l’évacuation de Dieu et de l’après-vie nous laisse quitte. Il suffit d’effacer ces grandes illusions qui ont tenu l’humanité en sujétion pendant des millénaires et voilà, nous gagnons la Terre, nous tombons dans le programme du philosophe Nietzsche de la transvaluation des valeurs, par-delà le bien et le mal. En fait, nous renversons les termes des paris de Pascal et de l’après-vie. Avec ces paris métaphysiques, nous perdions tout et nous ne le savions pas. En oubliant ces chimères, nous gagnons tout : le sens de l’unicité absolue de cette vie individuelle abolie dans l’éternel recommencement de la Vie.

En réalité, nous oublions combien le programme nietzschéen qui inaugure notre ère postmoderne tient à une vision hautement mystique, qui est aussi exigeante finalement que n’importe quelle ascèse d’un sage hindou ou d’un saint chrétien. Dans une grande mesure, elle est d’une même nature. Mais notre tiédeur nous le fait oublier, commodément.

Bien sûr, nous tenons encore à la morale. Il le faut bien. Sinon, ce serait le bordel, n’est-ce pas ? Mais cette morale est « humaniste », elle est le fruit d’un acte de raison convenu entre nous tous, les humains de bonne volonté. Elle est la mesure de l’homme, mesure de toutes choses. C’est pourquoi, on préfère évidemment parler d’éthique : le code moral semble ainsi délesté des vieilles contraintes et strangulations de la « morale » d’antan. Nous jugeons qu’il suffit de nous rallier autour de quelques valeurs communes engoncées dans des chartes constitutionnelles et des déclarations de droits et libertés : égalité, démocratie, individualisme, universalité. Il n’y a plus de bien ou de mal, il n’y a que ce qui est sain ou malade. Il n’y a plus de justice divine secrète et mystérieuse, il n’y a que le droit, les tribunaux, la poursuite et la défense. Il n’y a plus de communauté spirituelle qui unit les êtres dans des obligations et devoirs dictés par une loi naturelle et un ordre divin, il n’y a que des contrats et des ententes consentis entre des individus libres et autonomes.

Laissez faire que dans ce « monde », sur cette « Terre » encapsulée sur elle-même, 90% des crimes les plus malveillants n’atteignent jamais la « lumière » des tribunaux. Laissez faire que les puissants et les riches sont plus égaux que les autres et ont accès plus facilement à la « justice ». Non, notre credo éthique, hérité du siècle des Lumières, nous mène à croire qu’il s’agit tout au plus de quelques difficultés de parcours, de quelques blocages politiques ou administratifs qu’il suffit de surmonter et d’aplanir entre nous au cours des prochaines années, des prochains siècles, des prochains millénaires. À la rigueur, si quelques-uns s’impatientent, on peut soupçonner qu’ils auront recours, comme ce fut déjà le cas, aux armes de la terreur et des goulags pour forcer le consentement de tous aux béatitudes du grand avènement démocratique…

Or, il est paradoxal que cet idéal d’humanisme qui anime les classes intellectuelles, surtout du côté des agnostiques et des athées, est issu de notre héritage chrétien commun. Les penseurs à l’époque des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau) ont en quelque sorte extrait la substantifique moelle de cet héritage et l’ont laïcisé. On a conservé les valeurs précieuses des droits, de la raison, de l’égalité, de l’individu, et on les a mises en éprouvette, bien à l’abri de la terre fondatrice de la foi chrétienne dans lesquelles elles s’enracinaient. On a séparé le bon grain de l’ivraie. Croit-on.

Et maintenant, on vit dans l’attente que le meilleur advienne comme conséquence inéluctable de cette fine distillation des valeurs humanistes. Mais on se leurre. En isolant les valeurs humanistes de leur terre nourricière chrétienne, on les a condamnées à faner et à s’assécher. Devant les grands principes de justice, d’égalité et de vérité acquis par la triple avancée du judéo-gréco-christianisme, la synthèse de ce triple héritage s’étant opérée dans le creuset chrétien, se dresse maintenant le grand principe pré-chrétien et maître du monde avant l’avènement du Christ, un principe dont Nietzsche a été le chantre : celui de la force. Sur la base de ce principe, la vérité est celle du plus fort, l’égalité est dissoute et la justice n’est plus qu’un pugilat entre puissants. Chevauchant ce principe, le pire est à venir. Il est déjà en chemin depuis plus d’un siècle. Il prend tout particulièrement la forme de trois grandes religions contemporaines : l’hédonisme triomphant, la totale marchandisation des choses et des personnes dans la logique du libre marché globalisé où le principe de plaisir est instrumentalisé, et le matérialisme scientiste.

C’est sur la logique de ces trois grands rouleaux compresseurs idéologiques que j’élaborerai dans ma prochaine chronique.

Ce texte est la reprise de l’article de Yan Barcelo du 19 juin 2011

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