Le pouvoir dans la société civile

PRÉAMBULE

Ceux qui ont quelque peu navigué sur ce site en ont peut-être retiré l’impression qu’une Nouvelle Société aurait pour but de rétablir la démocratie et d’apporter une meilleure distribution de la richesse. Ceci est vrai, mais ce n’est pas tout à fait exact, car redistribution de la richesse et démocratie ne constituent pas la finalité d’une Nouvelle Société: elles n’en sont que les conditions préalables essentielles. Le but ultime d’une Nouvelle Société, c’est de rendre à l’individu sa liberté.

Qu’est-ce que l’individu attend d’une société?  Qu’elle assure l’ordre et la sécurité, qu’elle lui fournisse un maximum de biens – nourriture, habitat, vêtement – et un maximum de services – communications, santé, éducation, loisirs – qu’elle fasse régner la justice et l’équité, et qu’elle lui laisse sa liberté.  Pas seulement la liberté comme concept métaphysique – dont chacun peut bien prendre ce qu’il en comprend – mais une liberté “au quotidien” qui lui permette de jouir de ces biens et services dont il dispose, d’évoluer à sa guise et de devenir tout ce qu’il choisit de devenir.

Nous en sommes rendu là. Il y a quelques milliers d’années que les gens se “mettent en société” – comme on se met en ménage, et pour les mêmes raisons – et on a fait quelques progrès. On sait depuis quelque temps déjà comment assurer l’ordre et la sécurité; la société industrielle qui s’achève y a ajouté l’abondance des biens, sinon des services, tout en rendant la démocratie incontournable. Une Nouvelle Société va nous fournir plus des services qui nous manquent, plus de justice et d’équité et plus de LIBERTÉ. La liberté est au-delà de la démocratie.

Dans les autres textes de la Section 7 de ce site, j’apporte des propositions bien concrètes de changement; le gouvernement qui le voudrait pourrait suivre les étapes qui y sont indiquées et mettre en place de nouveaux systèmes parfaitement opérationnels de santé, d’éducation, d’allocation des ressources humaines, etc. Ici, ce n’est pas le cas. Tant de forces indépendantes concourent ou convergent aujourd’hui pour nous libérer qu’il n’est pas possible de préciser comment viendra la liberté ni comment fonctionnera une société en liberté.  Ce texte, qui traite des modalités de la structure du pouvoir après ce changement, tient donc plus de la prophétie que de la proposition. Je prie le lecteur de m’excuser si j’y digresse plus qu’à l’ordinaire et si les thèmes que j’y aborde ne constituent pas un tout aussi bien ficelé que je l’aurais souhaité.

PJCA

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0. INTRODUCTION

Parler de liberté, c’est parler de pouvoir. La liberté est indissociable du pouvoir et n’est qu’une facette du pouvoir.  Ne serait parfaitement libre que celui qui serait tout-puissant et la nature, comme la condition humaine, sont là pour nous rappeler que ce rêve est impossible.   Illusion en soi, la liberté parfaite l’est doublement au sein d’une collectivité, où ce rêve deviendrait cauchemar si aux limites qu’impose la nature ne s’ajoutaient celles que pose une société au pouvoir de chacun pour garantir la liberté des autres.

Nous ne serons pas parfaitement libres dans une Nouvelle Société.  Heureusement, car le désir de toute-puissance est encore assez vivace dans le cœur des hommes pour que la liberté des autres leur apparaisse souvent comme un joug auquel ils souhaiteraient se soustraire.  On devra encore limiter le pouvoir (liberté) de chacun dans une Nouvelle Société, car ce qui distingue essentiellement l’homme du chimpanzé n’est pas que l’homme ait plus de liberté mais qu’il ait entrepris, en créant une société de droit, de restreindre son pouvoir et de respecter la liberté des autres, un projet, d’ailleurs, qui reste à compléter.

Une Nouvelle Société n’accordera pas toute licence à l’individu; elle supprimera cependant chaque contrainte qui n’est pas indispensable. Elle libérera l’individu non seulement du besoin, mais aussi du servage industriel, de la tyrannie de la majorité, de l’omniprésence bureaucratique, de l’isolement qui nous a été imposé par la société qui s’achève et qui est devenu aliénation, puis exclusion.  Une Nouvelle Société libérera l’individu de toute obligation sauf celle du respect des autres. Une Nouvelle société sera libertaire et va donc se doter d’une nouvelle structure du pouvoir.

Mais qu’est-ce qu’une société?  Et qu’est-ce que le pouvoir?  Une société, c’est une collectivité qui s’organise, se fixe un but, et se dote des moyens de l’atteindre en optimisant la complémentarité des apports de ses “sociétaires”.  Optimiser cette complémentarité exige des règles du jeu sans lesquelles il n’y a pas d’effort commun efficace; une société détermine donc des normes de comportement: préceptes moraux, lois, règlements, coutumes, interdits, étiquette, etc…   La mission de ce qu’on appelle le “Pouvoir” dans une société est d’édicter et de faire respecter ces normes.

Pouvoir et liberté sont les deux faces d’une même réalité. En société, chacun appelle “Liberté” le pouvoir dont il dispose et “Pouvoir”  la somme des contraintes qui encadrent sa propre liberté au nom du respect de celle des autres. En quoi consiste ce pouvoir? Qui l’exerce?  Comment est-il structuré?  Pourquoi et comment une Nouvelle Société changera-t-elle la structure du pouvoir que nous connaissons?

La structure du pouvoir, c’est d’abord une hiérarchie bien visible qui inclut l’État, bien sûr, mais aussi les administrations régionales et locales ainsi que certains corps constitués dotés de pouvoirs de réglementation. La structure du pouvoir, c’est également, lovés à tous les niveaux dans les interstices de cette hiérarchie visible, tous ceux qui restent invisibles mais à qui leur richesse, leurs connaissances, leur prestige confèrent une autorité.

Qui exerce le pouvoir? Ceux qui ont la force de trouver et de prendre leur place dans les coins clairs ou sombres de cette structure.  On peut parler de “force”, mais il ne faut pas ici penser “muscles”, ou même “armes”; dans une collectivité quelque peu complexe, la seule véritable force vient des appuis dont on dispose (Texte 401) et ceux qui détiennent le pouvoir au sein d’une société sont ceux qui bénéficient d’un certain consensus. Personne ne garde sa place, ni le pouvoir dont il peut disposer dans la structure du pouvoir, s’il n’est en quelque sorte adoubé derechef chaque jour par ceux sur l’appui desquels il compte pour maintenir sa position.

Ce qui est vrai pour chacun l’est aussi pour la structure elle-même. Non seulement les uns sont-ils constamment remplacés par les autres qui viennent occuper la place que ceux-là croyaient posséder dans la structure du pouvoir, mais des volets entiers de cette structure peuvent être mis au rancart, ou leur importance relative être dramatiquement augmentée ou réduite. Être pape ou brigand n’a pas le même sens aujourd’hui, au temps de Pablo Escobar, qu’à l’époque de Jules II…

Parce que toute cette structure du pouvoir repose sur des consensus, le pouvoir, dans une société, tend à se déplacer lentement mais sûrement, vers ceux qu’une “majorité effective” de la population (Texte 402) croit les plus aptes à diriger cette société et à vaincre les obstacles auxquels celle-ci est confrontée.  Le pouvoir n’est jamais un acquis; il vagabonde. Quels sont les facteurs qui amènent ce déplacement du pouvoir?

Une collectivité évolue en fonction de sa dynamique interne – ses principes, ses critères, l’impact de ses mythes fondateurs, etc. – mais elle réagit aussi à des influences “externes”.  La plus significative de ces influences est la technologie dont une société dispose.  Ceci va de soi, puisque chaque nouvelle avance technologique offre à la collectivité de nouveaux moyens d’atteindre le but implicite qu’elle s’était fixé et suggère donc que soit modifié cet agencement des apports complémentaires de ses sociétaires qui est la première raison d’être d’une société. Quand, de découvertes en découvertes, le but que s’était fixé une collectivité est atteint, elle s’en fixe un nouveau.  Ce nouveau but réclame de nouveaux moyens, un nouvel agencement des ressources, une nouvelle division du travail; on peut alors parler d’une “nouvelle société”.

Quand le but de la “vieille société” est atteint, ce qui était jusque-là prioritaire devient tout à coup trivial et de nouvelles priorités font consensus.  Ceux qui ont la compétence de relever les nouveaux défis et de diriger la société vers le nouveau but implicite que celle-ci se fixe utilisent ce nouveau consensus pour souder de nouvelles alliances et accéder au pouvoir.  Ceux qui viennent ainsi apporter de nouvelles réponses à de nouvelles questions organisent alors, pour leurs fins et à leur convenance, une hiérarchie formelle différente. Visible, mais qui aura aussi ses coins obscurs où viendront se nicher discrètement ceux que la population craint ou révère et qui en tirent autorité; on peut alors parler d’une nouvelle structure du pouvoir.

Pourquoi une Nouvelle Société remplacera-t-elle la structure du pouvoir que nous connaissons par une structure plus libertaire?  Parce que la structure actuelle du pouvoir est devenue désuète avec l’abondance. La liberté est devenue inéluctable parce que la richesse rend libre, que nous sommes devenus incroyablement riches et que nous sommes sur le point de nous en apercevoir. On bâtira une Nouvelle Société dès que nos yeux se seront ouverts et que nous aurons accepté d’être riches. Parce que nous avons acquis la richesse nous aurons la liberté.  La société industrielle nous a rendu riches et, pour compléter, les techniques d’information et de communication modernes permettent maintenant de distancer les contrôles du pouvoir et d’accroître la diversité de notre collectivité sans que celle-ci perde sa cohésion. Nous serons libres.

Nous ne serons pas parfaitement libres dans une Nouvelle Société mais, aux yeux du Système actuel, nous serons dangereusement plus libres qu’aujourd’hui.  Dangereusement, parce que, dans une société comme la nôtre bâtie sur le renforcement positif du besoin non satisfait, on peut craindre que celui qui a moins de besoins n’obéisse plus: la richesse rend libre… mais elle peut créer l’anarchie. Le Système a peur de la liberté parce qu’il ne sait pas comment survivre à l’abondance; c’est pour ça que le Système nous veut pauvres. Quoi que veuille le Système, toutefois, il n’empêchera pas qu’émerge une nouvelle structure du pouvoir qui tienne compte de l’abondance et qui permette la liberté.

1.  LE DÉFI DE L’ABONDANCE

1.1  Un temps pour s’enrichir…

Un nouveau but, de nouveaux outils, un nouveau leadership, une nouvelle structure… Ce n’est pas la première fois qu’on change de paradigme. Les buts changent, le pouvoir vagabonde. Dans un monde médiéval de communautés isolées, quand la sécurité était le premier souci, le pouvoir appartenait sans grande contestation à qui avait la force de le prendre et dont on pouvait donc espérer qu’il aurait celle d’assurer au mieux la sécurité de tous.  Il en est résulté un système féodal.  Le système féodal favorisait la concentration du pouvoir et a donc permis que des espaces plus vastes soient créés où régnait l’ordre; on en est ainsi arrivé à des États-nations où l’ordre régnait… mais où la misère et la famine étaient encore omniprésentes.  Un problème étant résolu, un autre devenait prioritaire; l’ordre et la sécurité étant assurés, c’est d’échapper à la pauvreté qui devenait la nouvelle priorité.

Dans ce nouveau contexte, l’usage de la force brute n’avait plus d’avantages sociaux évidents et devenait un vice; il a donc cessé de paraître légitime que le plus fort commande.  Révolution américaine, Révolution française… on en est venu vite à la démocratie et à l’État de droit.  Hélas, le nouveau paradigme, qui mettait l’accent sur l’industrie et la production de richesse, a voulu fermer les yeux sur les moyens que pourraient prendre et sur les abus – voire les crimes – que pourraient commettre ceux dont on croyait que, ayant l’astuce et la détermination de produire et de s’enrichir, ils trouveraient peut-être opportun de nous enrichir un peu du même coup. Ce choix que nous avons fait en réponse au défi de la misère de privilégier coûte que coûte l’abondance a donné la société libérale actuelle.

Le défi de la production a été relevé avec succès dans l’Occident industrialisé. En ce qui a trait aux produits manufacturés – et c’était la cible qu’on avait fixée à la structure industrielle – nous avons créé, en deux siècles, des sociétés de relative opulence. Le progrès réalisé par la structure de production industrielle pourrait se comparer, en fait, à une généralisation de celui apporté auparavant par l’imprimerie. Produire industriellement, c’est “imprimer” des biens – c’est-à-dire imprimer la richesse – et la contrainte n’est plus la disponibilité du travail mais celle de la matière première et des idées.

Il y a bien 40 ans qu’il n’y a plus carence de production dans notre société: tout ce que nous savons produire, nous pouvons maintenant le produire en quantité suffisante pour satisfaire les besoins de tous. La capacité de production dont nos sociétés industrialisées disposent désormais est largement suffisante pour mettre tout le monde à l’abri du besoin.  Nous sommes riches.

Bien plus riches qu’il n’y parait, d’ailleurs.  Car, même si nos actifs visibles sont considérables, ce ne sont pas ces actifs mais notre capacité de production elle-même qui est un estimateur réaliste de l’augmentation de notre richesse depuis deux siècles. Or, cette capacité est colossale.  Une façon d’en saisir l’importance est de comparer le Produit National Brut d’un État moderne avec l’évaluation qu’on fait de ses actifs.  On constate alors, avec une certaine surprise, que si quelque cataclysme faisait table rase de tous nos avoirs, il ne faudrait en théorie – (problèmes logistiques et valeur culturelle mis à part, évidemment !) – que l’équivalent de 3 à 6 ans de notre production actuelle pour tout rebâtir.

Notre capacité de production est impressionnante, mais s’y limiter pour estimer notre richesse sous-évalue cependant encore grossièrement le chemin que nous avons parcouru au cours de l’ère industrielle. La désuétude accélérée des équipements de production, en effet, a pour conséquence que notre vraie capacité de production doive se mesurer maintenant à un palier supérieur à celui du stock des équipements; il faut la mesurer au palier de la capacité de conception de ces équipements eux-mêmes. Or, il n’y a pas de machine à concevoir des machines; ce sont nos CONNAISSANCES qui permettent de le faire

Notre véritable capital social, ce n’est plus nos actifs ni même nos machines, mais la somme des connaissances que nous avons accumulées; la véritable mesure de notre enrichissement depuis deux siècles, c’est le rapport de ce que nous savons maintenant à ce que nous savions AVANT la révolution industrielle.  Pour avoir une idée de ce que ceci signifie, disons qu’on estime aujourd’hui que la somme totale de nos connaissances double à tous les douze ans et que le rythme s’accélère.  C’est ce capital-connaissances que n’avait pas l’Homme des cavernes qui fait qu’au lieu de cinquante millénaires pour vulgariser la roue il ne nous faut plus que quelques mois pour organiser un voyage vers la Lune… et qu’il ne nous faudrait, comme nous l’avons vu, que quelques années pour tout rebâtir…

C’est une idée bien saugrenue de penser à tout rebâtir, mais qui suggère, ce qui l’est déjà moins, que l’on pourrait doubler nos actifs en 3 à 6 ans si on le voulait vraiment.  Ou, ce qui n’est plus absurde du tout, qu’on pourrait augmenter notre richesse collective à un rythme qui défie l’imagination si on s’y mettait sérieusement, “s’y mettre sérieusement” n’exigeant rien de plus que d’établir la liste de nos besoins réels, de faire appel à ce capital-connaissance que nous possédons pour former les travailleurs aux compétences requises… et de les mettre tous au travail à produire les biens et services que nous voulons.

On peut faire appel à notre capital-connaissance et mettre tout le monde au travail.  Dans le cadre de grands projets collectifs, mais aussi en suscitant la créativité de chacun, comme travailleur autonome, pour que chacun conçoive, produise ou distribue des biens et surtout des services (Texte 701). On peut créer une société qui favorise la mise à la disposition de tous des connaissances de chacun. Dans une telle société, il est évident que, tout le monde travaillant et produisant plus, chacun peut recevoir plus des biens et des services de son choix.  C’est ça, la vraie richesse.

On peut aussi laisser ce réservoir de connaissances en dormance, en ne permettant pas qu’il soit activé par le travail.  C’est ce qu’on fait présentement, pour éviter d’apporter à la structure du pouvoir les changements que l’abondance imposerait. De la même façon qu’après l’invention de l’imprimerie il n’y avait plus de raison technique pour que chaque paysan n’ait pas sa Bible – et que les véritables défis étaient devenus, d’abord de convaincre les clercs de laisser lire le bon peuple, puis d’enseigner à celui-ci à lire – de même, aujourd’hui, la production de richesse est devenue triviale. Les défis sont devenus, dans l’ordre, d’arracher aux capitalistes-shylocks qui nous possèdent et nous gouvernent le droit à la richesse pour tout le monde… puis d’enseigner à tout le monde à vivre sans angoisse avec l’abondanc

1.2  Le pouvoir en déshérence

Nous sommes riches. Même ce qui réussit à transpirer de notre richesse en dormance a suffi à changer radicalement nos objectifs sociaux implicites. La pauvreté existe encore dans nos sociétés industrialisées, mais comme une singularité, une inégalité dans le processus de distribution, volontairement maintenue comme facteur de motivation et outil de pouvoir (Texte 402). Parce que la pauvreté n’est plus une calamité naturelle mais un moyen de renforcement – et donc un choix politique –  les objectifs du citoyen d’aujourd’hui ont changé.

Le citoyen d’aujourd’hui qui, confusément, est tout de même conscient de cette abondance en puissance, tient toujours pour essentiel que la société lui assure l’aisance, bien sûr, mais il ne perçoit désormais cet objectif que comme une étape et non plus comme une fin en soi. De la même façon que “vivre en sécurité” était toujours à la fin du XVIII ème siècle une condition préalable à une vie civilisée mais n’était plus, comme au Moyen- Âge, le défi omniprésent qui obnubilait tous les autres. Le citoyen d’aujourd’hui veut la richesse.. et autre chose.

Quand l’abondance est tenue pour acquise, l’ambition effrénée qui a permis le développement accéléré de l’industrie – (comme avant elle la brutalité qui avait permis qu’on passe des “seigneurs guerroyant” à l’État-Nation) – n’a plus de valeur sociale qui justifie qu’on en accepte les inconvénients. Elle n’est plus qu’un vice et la structure de pouvoir actuelle, comme le système qui la sous-tend, est donc devenue anachronique. La consommation ostentatoire dont parlait Veblen comme marque du succès et qui va de paire avec cette ambition n’a donc pas plus de sens aujourd’hui que n’en pouvait avoir, à la fin de l’Ancien Régime, la violence gratuite d’une chasse à courre à travers des champs cultivés quand des monarchies absolues, issues du pouvoir féodal, régnaient encore sur des États dont les priorités étaient pourtant devenues la production, le commerce et l’industrie.

Ambition effrénée et consommation ostentatoire soulignent aujourd’hui un anachronisme similaire à celui qui a mené aux grandes révolutions du XVIII ème siècle. Cet anachronisme, c’est que le pouvoir qui commande à notre société et manipule notre destinée est encore entre les mains d’une oligarchie issue de la révolution industrielle, alors que celle-ci ne jouit plus du consensus pour l’exercer.  Cette oligarchie ne jouit plus du consensus qui donne sa légitimité au pouvoir, parce que le but initial implicite de la société industrielle – l’abondance collective – a été atteint… puis perverti pour devenir uniquement celui de satisfaire à une demande effective.

Non seulement avons-nous atteint et dépassé le seuil de l’abondance telle qu’on pouvait l’imaginer lorsque ont été fixés les objectifs implicites de la révolution industrielle, mais, en posant comme article de foi qu’il est juste et bon de ne satisfaire une demande que si elle procède d’un acheteur solvable, la société libérale a fait l’impasse sur toute possibilité qu’on puisse aller plus loin dans la voie de l’abondance collective par la voie de l’industrialisation, puisque toute demande effective semble désormais satisfaite… et que toute demande encore insatisfaite n’est pas effective.

Produire a donc cessé d’apparaître comme une priorité aux yeux du citoyen riche d’une société industrielle et “savoir produire” – au sens de la production de masse qui est l’essence du capitalisme industriel – a du même coup cessé de lui apparaître comme un talent justifiant que ceux qui le possèdent puissent prétendre aussi détenir le pouvoir et nous gouverner.

L’oligarchie issue de la révolution industrielle ne jouit plus d’un consensus pour nous gouverner. Elle a même abandonné toute excuse à prétendre le faire en renonçant d’elle-même à cette activité de production dont elle tirait sa légitimité. Cette oligarchie, en effet, ne s’enrichit plus désormais en produisant mais uniquement en spéculant, en contrôlant l’émission des instruments financiers et en manipulant les termes du crédit.  Paradoxalement, les héritiers de ceux qui se sont prévalus d’un consensus priorisant la création de richesses pour nous gouverner sous prétexte de savoir produire… ne produisent plus rien!

Comment ne pas voir le parallèle entre ces industrialistes devenus spéculateurs et les marquis poudrés de la cour de Versailles, qui gardaient le titre mais n’avaient plus l’allure, la force ni surtout l’utilité de leurs ancêtres en armures, lesquels s’étaient bien acquis quelques privilèges sur les manants et roturiers, mais en offrant le “service” de protéger les marches du Royaume?

Les héritiers de ceux qui ont bâti notre société sur la production ne produisent plus rien et ne gouvernent pas davantage, ne gardant du pouvoir, comme les marquis de salon de naguère, que les apparences et ses avantages les plus grossiers.  Le problème le plus grave que nous causent ces producteurs qui ne produisent plus – mais qui prétendent toujours détenir le pouvoir et nous gouverner – c’est justement qu’ils ne gouvernent plus.

Ils ne gouvernent pas ni ne laissent personne gouverner, parce que “gouverner c’est prévoir” et que le “capitalisme spéculatif” qui a succédé au capitalisme industriel ne prévoit rien au-delà de ce qui est nécessaire au maintien de son activité spéculative. Nos “gouvernants” élus – avec l’accord indispensable des vrais maîtres financiers – ne le sont donc plus désormais pour leur capacité de prévoir et de gouverner mais pour leur seul charisme cosmétique… et ils ne le sont qu’après être passés sous les Fourches Caudines de l’adhésion aux valeurs libérales et avoir dénoncé comme le Mal toute transformation sociale.

Il n’y a plus de gouvernement dans nos sociétés; il n’y a plus qu’une administration courante qui se fait au jour le jour des taux d’intérêt, de l’inflation, de la valeur de la monnaie et des cours boursiers.  La gestion du reste est confiée à des fonctionnaires, d’autant plus tatillons que leur mandat se limite à gérer la continuité et à prévenir le changement.  Les héritiers des “capitaines d’industrie” qui ont fait la révolution industrielle ont refusé la succession du vrai pouvoir qui est d’orienter l’évolution d’une société vers une fin et ils ont annoncé la “fin de l’Histoire”. Il n’y a plus de capitaine à bord; seulement une procession de barreurs amateurs qui modifient le cap en fonction des vagues. Le pouvoir est en déshérence. Le pouvoir appartiendra à ceux qui susciteront en leur faveur un nouveau consensus parce qu’ils apparaîtront capables d’apporter des réponses nouvelles et de relever de nouveaux défis

1.3  La liberté au quotidien

Le défi n’est plus de produire. De plus en plus de gens en prennent conscience chaque jour et réclament autre chose.  Cette prise de conscience n’est pas un développement récent; c’est une tendance sociale lourde, profonde et irréversible qui va s’amplifiant depuis les années “60.  Nous sommes maintenant prêts pour “autre chose”.  Une Nouvelle Société va se fixer de nouvelles priorités, ce qui imposera l’avènement d’une nouvelle structure du pouvoir. Peut-on d’ores et déjà visualiser cette structure?

On ne peut pas préciser aujourd’hui la structure mature de la Nouvelle Société en gestation. Pas plus qu’on n’aurait pu, au début de la révolution industrielle, concevoir les détails du “capitalisme spéculatif” que l’on connaît maintenant, basé sur une richesse virtuelle et des produits boursiers dérivés transigés dans un système financier mondial intégré, contrôlé par un Fonds monétaire international. On ne sait pas ce que deviendra la Nouvelle Société au stade adulte, mais on peut en voir les exigences de départ: on se rend compte assez vite du pot et du terreau dont la plante a besoin.

Ainsi, une industrie sérieuse naissait à peine en France, à la fin du XVIII ème siècle, qu’on pouvait déjà rejeter l’absolutisme, énoncer les Droits de l’Homme et, moins de 20 ans plus tard, créer la Banque de France, établir un État centralisé avec préfectures et sous-préfectures et créer un milieu favorable à la société industrielle. Nous ne pouvons pas en définir aujourd’hui tous les détails, mais il est déjà possible d’indiquer le but et les exigences à partir desquelles le pouvoir évoluera dans une Nouvelle Société.

Le but d’une Nouvelle Société, c’est de rendre à l’individu sa liberté. La “vieille société” industrielle, nous a donné l’abondance; le défi d’une Nouvelle Société, c’est d’apporter la liberté. Pas la liberté comme concept métaphysique – en principe nous l’avons déjà – mais une liberté “au quotidien” que limite uniquement le respect par chaque individu du droit des autres et de ses engagements envers eux. Cette liberté au quotidien a des exigences que nous n’avons pas habitué de considérer.

Elle exige, par exemple, que l’on puisse affranchir l’individu du joug du travail salarié tout en lui assurant la satisfaction de ses besoins matériels. Elle exige, aussi, qu’on permette la reconstitution d’un réseau d’appartenances propre à l’individu, mais tout en s’assurant que ce réseau d’appartenances soit bien désormais celui de son choix et non pas, comme par le passé, un encadrement qui lui soit imposé par d’autres. Cette liberté exige le respect strict des spécificités culturelles et des droits des plus petites minorités, bien au-delà de ce qu’on considère aujourd’hui un seuil acceptable de tolérance.

1.3.1 Travailler en liberté

L’individu doit d’abord reconquérir la liberté de son travail. Pour affranchir l’individu du besoin, la société industrielle a pris la liberté de l’individu en gage en lui imposant le travail salarié.   L’individu moyen d’une société industrielle occidentale de 1999 – contrairement à celui de 1799 – a maintenant un toit et mange à sa faim: la société industrielle a apporté l’abondance.  L’individu, toutefois, a dû payer un prix pour cette abondance: il a dû accepter une discipline de production et l’enrégimentement dans le cadre d’un emploi, jougs frustrants auxquels il a dû se soumettre pour gagner son pain.

Pour le citoyen d’un État occidental en voie d’industrialisation, il y a deux siècles, troquer une part de sa liberté pour se mettre à l’abri du besoin était un marché raisonnable. Maintenant que l’abondance matérielle est là, toutefois, le travailleur qui a maintenant gîte et couvert voit mieux à quel point le servage industriel auquel il a consenti a limité son évolution en lui faisant perdre la liberté de travailler et de produire à son gré comme celle, qui en découle largement, d’évoluer à sa guise.

Sans cette liberté de s’écarter des voies tracées pour produire autrement et devenir “autre chose”, l’individu, en effet, ne peut pas vraiment créer ni “se” créer. Quoi qu’il fasse en stricte exécution d’un modèle externe, le résultat n’est jamais que le développement prévisible et donc aliénant de ce modèle, comme la conclusion d’un syllogisme ne peut qu’expliciter, sans rien y ajouter, ce qui était déjà implicitement connu au départ. L’individu doit échapper au servage de l’emploi salarié pour laisser s’épanouir sa créativité.

L’individu le sait fort bien, d’ailleurs. Dès qu’il prend l’aisance pour acquise, il cherche un optimum plutôt qu’un maximum de bien-être matériel – 78% des travailleurs à temps partiel le sont par choix – mais souhaite en jouir dans une société qui ne lui imposera plus qu’un minimum de contraintes.  D’où la tendance vers le travail autonome, laquelle n’est qu’en partie la conséquence de la disparition des emplois; ce que veut l’individu, c’est retrouver la liberté du travail autonome tout en conservant la sécurité d’un revenu garanti. CECI EST POSSIBLE: ce sera la première clause d’un nouveau contrat social.(Texte 701)

1.3.2. Le droit d’appartenance

De même qu’il doit pouvoir travailler librement, l’individu doit pouvoir se créer un encadrement à sa convenance; il doit pouvoir trouver un sens transcendant à son existence. Grégaire de nature, il y parvient en s’identifiant à des groupes – famille, peuple, patrie, etc – qui lui survivront et qu’il peut ainsi considérer comme les bénéficiaires ultimes de ses efforts, efforts qui autrement lui paraîtraient vains.

Ce besoin de s’identifier et d’appartenir est si naturel que l’individu, plus souvent qu’autrement, travaille et économise encore aujourd’hui “pour ses enfants” – même si souvent il n’a plus avec eux que des relations épisodiques – et vibre encore par habitude au symbolisme de l’hymne national et du drapeau, même quand ceux-ci ne représentent plus des collectivités dans lesquelles il se reconnaît mais des entités abstraites qui ne lui inspirent plus de vraie passion.

La société industrielle a négligé ce besoin d’appartenance essentiel à l’homme. La concentration urbaine entraînant le déracinement du travailleur – et la mobilité du travail exigeant sa ré-localisation fréquente – le citoyen d’une société industrielle a perdu son appartenance à un réseau familial, vicinal, paroissial et professionnel qui lui servait jadis d’encadrement pour la vie. Emplois, habitats, amis, conjoints ne font plus qu’un temps; le citoyen de la société industrielle a dû sacrifier jusqu’à l’espoir d’établir des relations durables.

On ne lui a offert rien qui vaille pour remplacer cet encadrement dont la nécessité est encore plus affective que matérielle; l’individu s’est seulement vu assigné à des fratries d’occasion sans vraie fraternité: syndicats, loges, associations charitables, etc. La seule relation vraiment permanente qu’on lui a laissée, c’est celle bien inégale qu’il doit entretenir avec l’État et ses contraintes administratives vexatoires… et “Big Brother” n’est PAS le frère qu’il se souhaite.  L’individu dont la société industrielle a détruit les valeurs traditionnelles d’appartenance et d’identification veut mettre fin à cette solitude.  L’individu a désespérément besoin d’une nouvelle structure d’appartenance, d’où la priorité qui peut sembler contradictoire qu’une société libertaire doit accorder à la constitution d’un nouvel encadrement.

L’individu doit pouvoir créer librement; il doit aussi pouvoir assumer librement des engagements et fonder des appartenances, s’identifier à des groupes pour y réaliser les apparentements, les fusions, les gestalts qu’il désire, bâtir des lieux de symbiose et de synthèse qui aient la signifiance de l’investissement qu’il y commet et de l’autorité qu’il leur consent. C’est dans ces appartenances qu’il trouvera la motivation et le dynamisme qu’il faut pour se réaliser et se dépasser.  Familles, clans, tribus sont des concepts indissociables de l’humain et donc bien d’actualité; il faut gérer les inconvénients qui en peuvent en découler – partisanerie, chauvinisme, népotisme, etc –  mais on ne peut pas en nier la réalité ni l’utilité.

1.4. Les quatre (4) paliers du pouvoir

Il y a 40 ans, déjà, que le citoyen de la société post-industrielle nous dit qu’il veut devenir autre chose qu’un “producteur”, qu’il veut appartenir de nouveau à des groupes à échelle humaine et redonner un sens à sa vie … et il y a 40 ans que le Système mène une lutte d’arrière-garde pour empêcher ce changement de paradigme qui rend désuète la structure du pouvoir fondée sur la production. Le Système est en guerre contre ceux qui priorisent l’autonomie accrue de l’individu face à l’État, la création de nouvelles appartenances librement consenties et la recherche d’un sens à la vie.

C’est une guerre qui amène des résultats navrants, car c’est souvent l’individu qui ne peut s’identifier à un groupe de ses pairs et y confronter ses idées et ses pulsions à la réalité qui se réfugie dans l’identification à une “cause” pour faire contrepoids à sa solitude et à la présence oppressive de l’État.  C’est la frustration constante par le Système de cette quête de sens dans le cadre de l’appartenance à des groupes à dimension humaine qui nous a conduit à la montée progressive des nationalismes et du fanatisme religieux. Le cirque des “preachers” américains, l’intégrisme en Iran, en Inde ou au Japon, les commandos suicides du GIA en Algérie et le bombardement des cliniques d’avortement en Illinois, sont des manifestations parmi d’autres de cette frustration.

Sans sacrifier les acquis des siècles passés que sont la sécurité et l’aisance, une Nouvelle Société va faire la paix avec ceux qui veulent chercher “autre chose”. Elle va remettre l’État à sa juste place, offrir à l’individu le contexte libertaire au sein duquel il pourra affirmer ses propres objectifs et créer son propre encadrement.  C’est dans ce contexte libertaire que se mettra en place, pour affronter de nouveaux défis maintenant que l’abondance est acquise, une nouvelle structure du pouvoir à quatre (4) paliers fondamentaux.

À la base, il y aura l’individu “souverain”, plus libre qu’il ne l’a jamais été et conservant par dévers lui tous les pouvoirs qu’il ne déléguera pas. Dans le respect des droits des autres, le citoyen d’une Nouvelle Société libertaire se réservera le droit de faire seul, à sa convenance et de son plein gré, tout ce qu’il se croira capable de faire seul.

Ce que l’individu souverain ne voudra pas ou ne croira pas pouvoir faire seul, il aura le droit inaliénable de déléguer à d’autres individus ou à des groupes de son choix – dans le respect toujours de la liberté des autres – l’autorité de le faire en son nom, lieu et place.  Ceci entraînera le développement d’une vaste structure multidimensionnelle d’organismes issus de la volonté des individus eux-mêmes.  Ces organismes disposeront d’une autorité et de pouvoirs bien concrets que leur auront conférés “contractuellement” les individus.

Ces organismes auront eux-mêmes le droit de déléguer à d’autres organismes tout ou partie des pouvoirs que l’individu leur aura accordés, de sorte que les organismes plus petits et plus proches de l’individu s’imbriqueront souvent, comme des tables gigognes, dans des organismes plus vastes dont l’autorité sera d’autant plus grande qu’ils représenteront un plus grand nombre de citoyens.  Ces organismes émanant de la volonté de l’individu, s’associant et s’enchevêtrant, formeront une “structure-gigogne” qui, au-dessus de l’individu souverain, constituera le deuxième palier du pouvoir.

Ce sont ces organismes reliés en une structure-gigogne qui encadreront “l’espace libertaire” de la société: l’espace où l’individu exprime sa spécificité, son droit d’être différent des autres, ses appartenances multiples et le “droit à la dissidence” qui est une condition sine qua non de la liberté. Pourvu qu’elles respectent la liberté des autres, l’État n’interviendra pas, sinon pour les faire respecter, aux ententes qui seront conclues entre ces organismes eux-mêmes ou entre ces organismes et leurs membres.

Au-dessus de cette structure-gigogne multidimensionnelle qui encadrera un espace libertaire en expansion, existera l’État, créature de consensus. L’État et ses créatures régiront un “espace démocratique”, complémentaire de l’espace libertaire.  L’espace démocratique recouvre les droits et obligations sur lesquelles il faut s’entendre entre citoyens d’un État de droit; c’est l’espace de la “loi égale pour tous”.  Quiconque n’accepte pas de se soumettre aux contraintes qui assurent ici le respect de la liberté des autres n’a pas sa place dans la société.

Cet espace est essentiel, et il est plus que jamais essentiel qu’y prévale la démocratie. Mais cet espace “démocratique”, au troisième palier, doit être réduit, justement, à l’essentiel.  La démocratie d’une Nouvelle Société cessera de s’identifier aux mécanismes par lesquels une majorité, manipulable à merci, peut imposer sa loi à toutes les minorités, tous les dissidents, tous les agents de changement. L’État aura son mandat strict qui est de faire respecter un “contrat social” et il devra s’en tenir à ce mandat.

Il doit exister un quatrième et dernier palier à la structure du pouvoir, mais dont nous ne parlerons pas dans ce texte. Ce quatrième palier, dont il faut bien reconnaître la nécessité, c’est celui de l’État Global, d’un “métapouvoir” auquel les États céderont, dans les domaines qui transcendent nécessairement leurs frontières, le pouvoir supra-étatique qui est devenu incontournable sur une planète dont la technologie et l’abondance ont rendu tous les habitants solidaires.

Ce pouvoir supra-étatique n’est pas une utopie, il existe déjà: c’est le pouvoir financier qui  contrôle actuellement la planète. Quand on parle aujourd’hui d’un pouvoir supra-étatique, il ne s’agit pas de le créer, il s’agit d’en reprendre possession pour en faire un autre palier démocratique de gouvernance. Le mandat et les pouvoirs du “quatrième palier” doivent correspondre à la logique du monde contemporain, plutôt qu’aux fantasmes d’une caste d’exploiteurs dont la contribution à l’effort collectif n’est plus qu’une mystification et dont le maintien en poste n’est donc plus souhaitable. Nous ne parlerons pas du métapouvoir dans ce texte, mais nous y reviendrons prochainement.

2.   LE CONTRAT SOCIAL

L’individu naît libre. Faux. L’individu naît totalement asservi aux lois de la nature et aux cruelles insuffisances de sa condition humaine. Il naît avec une toute petite parcelle de liberté, mais il veut, il peut et il doit en tirer le meilleur parti possible. L’individu naît donc avec le droit inaliénable d’aller librement par les chemins qu’il choisit vers les buts qu’il se fixe sans que ses compagnons d’infortune n’y mettent à plaisir des entraves. C’est ça la liberté, au sens que nous lui donnerons dorénavant dans ce texte.

2.1  Démocratie et anarchie

Quand on parle de liberté, nous avons accoutumé d’entendre “démocratie”. Une Nouvelle Société sera démocratique, en effet, parce que, le temps aidant, il est devenu incontestable qu’une structure de pouvoir peut gérer plus efficacement l’État si elle adopte, comme principes de gouvernement, l’appât du gain plutôt que la menace et la participation à la décision (démocratie) plutôt que l’autoritarisme (voir Texte 402). Malgré un parcours en zigzags qui n’exclut pas des périodes de dictatures, la tendance profonde de l’évolution des sociétés restera donc vers la démocratie, laquelle met en évidence tout au moins l’impression de participer à la prise de décisions. Une Nouvelle Société – comme l’immense majorité, sans doute, des sociétés de l’avenir – sera démocratique.

La démocratie, toutefois, ne règle pas tout. Comme tout autre système de gouvernement, la démocratie suscite les moyens d’en abuser. Le pouvoir n’a pas tellement moins de chances de brimer la liberté dans une démocratie ni moins d’occasions d’y exploiter les faibles; les moyens qu’il prend pour le faire sont seulement différents. En démocratie, ces moyens sont la manipulation de l’opinion et la corruption des consciences.  La démocratie n’est jamais – on l’a dit souvent – que la moins mauvaise des formes de gouvernement.  C’est la notion même de gouvernement qui pose problème.  Au fond de chaque être humain il y a le rêve de l’anarchie.

Vous dites, l’anarchie?  Bien sûr, comment le diriez-vous? Anarchie signifie “absence de commandement” et c’est abusivement que le mot est devenu synonyme de désordre (le mot correct pour désordre serait “ataxie”).  Ce n’est pas une mince tâche que de réhabiliter un mot dont le sens a été perverti, mais faut-il que ceux qui souhaitent plus de liberté pour l’individu et moins de “gouvernement” n’aient d’autre recours que la périphrase pour le dire, sous peine d’être identifiés à la bombe et au couteau entre les dents?  La vérité, c’est que nous sommes tous des “an-archistes” au sens étymologique du terme et que chacun ne souhaite confier à l’État que le minimum de pouvoir sur sa propre vie.

L’être humain est cet animal “à la nuque raide” dont parle la Bible, qui ne se veut pas de maître et ne courbe pas facilement la tête. Il n’accepte quelque gouverne que ce soit qu’à son corps défendant ou s’il y trouve clairement son profit. Quand il se résigne à la tutelle de l’État, c’est pour permettre l’arrimage de ses efforts à ceux de ses co-sociétaires en vue d’un bien commun dont il comprend pouvoir tirer plus de richesse et autres avantages personnels que d’un travail solitaire. Quand il s’est lié par un contrat social, il cherche avant tout à protéger sa propre liberté des empiétements des autres et sa bonne volonté à obéir à l’État varie donc en fonction directe de son insécurité et en fonction inverse de sa perception de son propre pouvoir. Sa tendance naturelle est de ne céder sa liberté qu’avec parcimonie.

La structure de pouvoir qui domine une société, au contraire, veut le plus de pouvoir possible.  Parce qu’il est dans la nature de tout pouvoir de vouloir s’agrandir, mais aussi parce que ceux qui détiennent le pouvoir ne dédaignent pas d’en retirer eux-mêmes des avantages bien tangibles; ils cherchent généralement, autant que le leur permet la force dont ils disposent, à exploiter la société à leur profit et à aménager les règles de distribution de la richesse en leur propre faveur.

Pour cette raison, Il y a dans toute société une partie ininterrompue de souque à la corde entre l’individu et l’État pour déterminer les pouvoirs de ce dernier. Compte tenu de cet antagonisme, la première question que doit trancher toute société, avant de choisir la démocratie ou de se soumettre à quelque autre forme de gouvernement, c’est de départager ce qui doit demeurer une décision personnelle de ce qui doit être une décision dite collective, prise par cette structure du pouvoir dont la partie la plus visible est l’État.

Ce partage des pouvoirs entre l’individu et l’État n’est pas immuable et ne doit pas être pris pour acquis; la lutte pour en décider est constante et chaque péripétie du développement social ou scientifique en remet en question le dénouement. L’État ayant la force pour lui, il existe toujours un biais systématique qui favorise un accroissement progressif des pouvoirs de l’État au-delà de ce que suggérerait le simple arbitrage entre les désirs et pouvoirs divergents des sociétaires. Il est donc opportun de corriger ce déséquilibre en maintenant constamment un préjugé favorable envers la liberté.

Cela dit, si on veut qu’une société fonctionne, il faut bien parfois que cesse le bras-de-fer et qu’on se mette d’accord pour un temps sur la part de l’anarchie, sur les limites du droit d’intervention de la collectivité dans la vie de l’individu et donc sur les obligations et droits de celui-ci comme de celle-là.  La société industrielle ayant atteint ses objectifs, le temps est venu de redéfinir la part du collectif et celle de l’anarchie, les espaces que nous avons dénommés “démocratique” et “libertaire”.  À partir de quels principes allons-nous le faire ?

Posons d’abord comme principe que l’individu est libre.  Seul, et si son geste n’a pas d’impact sur les autres, chacun a bien droit de faire ce qui lui plaît…. mais ne peut pas faire grand chose.  Quand on est deux ou plusieurs, les forces s’ajoutent, les résultats se multiplient… mais il peut y avoir alors des volontés qui s’opposent et des comportements incompatibles.  Dans une société, il y a des différends à résoudre.  Pour les résoudre, on peut dire qu’il y a la voie de la force et celle de la justice.

On peut le dire, mais il faut comprendre que la voie de la justice ne s’applique que si elle a la force de son côté, c’est-a-dire si un consensus se créé autour du droit, de la “loi”, ou d’un principe moral qui fera qu’une majorité effective de ceux qui peuvent influer sur la conclusion d’un différend se rangeront dans le camp de l’une des parties, sans égard à leurs intérêts personnels, du seul fait que celle-ci a le “bon droit” de son côté. Quand on peut raisonnablement s’attendre à ce que ce consensus se manifeste, la démocratie devient le soutien de la liberté. On vit dans un État de droit.

l’État de droit est le rempart de la liberté.  Mais attention !  Il n’y a qu’un virage logique à rater pour passer de l’idée que la démocratie soutient la liberté à celle que la démocratie est une condition de la liberté; ou pire, à celle totalement fausse que la démocratie garantit la liberté. Ce n’est pas vrai.  C’est si faux que la justice de l’État de droit, quand on y réfléchit, repose elle-même sur une triple entorse à la liberté.  1. La loi qu’on applique a rarement été édictée sans qu’une minorité s’y objecte de l’opinion de laquelle la majorité n’a pas tenu compte; 2. l’interprétation qu’on en fait, dans une situation donnée, n’est pas toujours unanime et passe donc outre à la volonté de ceux qui pensent autrement et, pour finir, c’est la force de la majorité effective et rien d’autre qui impose le respect de cette décision au perdant, faisant alors bien peu de cas de sa “liberté” à lui.

Même dans un État de droit, quand la société applique sa loi à l’individu, elle le fait en brimant bien des libertés. Pour répondre à cette critique de brimer la liberté et de ne s’appuyer en définitive lui-même que sur la force, l’État de droit pose comme a priori logique à son intervention le libre consentement préalable de l’individu aux restrictions qui lui sont imposées: chaque citoyen est présumé avoir investi l’État du pouvoir de faire des lois et avoir accepté de laisser sa propre liberté au vestiaire le temps que l’État les fasse appliquer.

C’est un a priori qui peut se défendre. Cette liberté qui est sienne, l’individu peut bien, à sa guise, déléguer l’exercice des pouvoirs qui s’y rattache. L’individu a le droit de passer des contrats: c’est l’expression bien tangible de sa liberté.  L’individu peut donc faire usage de sa liberté en s’engageant à des obligations – dont chacune devient une limite concrète à sa liberté – donner mandat à l’État de faire des lois et s’engager à s’y soumettre. On ne peut mieux décrire les rapports qui devraient exister entre la société et l’individu qu’en considérant que celui-ci a passé un “contrat” avec la société, l’État étant le fondé de pouvoir de la société.  Cette idée de “contrat social” n’est pas nouvelle…!

Cette fiction du contrat social et du “consentement” préalable de l’individu est bien pratique quand on veut justifier l’intervention de l’État au soutien de la loi, surtout qu’elle est étayée de cette autre fiction que “nul n’est censé ignorer la loi”. L’individu – ou ses parents ou tuteurs pour lui s’il est né citoyen – est ainsi présumé avoir donné son libre accord à des normes qu’il connaît dans leurs moindres détails et n’être jamais pris par surprise. Le contrat social est censé fixer parfaitement la frontière entre la démocratie et l’anarchie.

C’est une fiction et elle n’est pas parfaitement satisfaisante, mais quand il s’agit du respect des lois et de l’application de principes existants, on peut s’en accommoder.  Là où cette approche crée problème, c’est quand la même fiction du consentement préalable éclairé vient justifier les interventions de l’État au nom du bien commun.  Il faut se méfier de cette notion de “bien commun”.  C’est au nom du “bien commun” que la démocratie peut devenir un obstacle bien réel à la liberté.

2.2  Liberté et bien commun

L’État qui sous couvert de démocratie veut imposer sa volonté à l’individu allègue généralement, dans une même phrase, qu’il défend la liberté de chacun et travaille pour le “bien commun”. Pourtant, ce n’est pas du tout la même chose. La liberté de chacun est une réalité bien tangible; chacun a la sienne, en est conscient à la mesure des empiétements dont elle est victime et la protège comme la prunelle de ses yeux.  Le “bien commun” est une construction mentale; chacun le voit sous un angle différent, en est conscient à la mesure des sacrifices que ce “bien commun” réclame et, tout en n’en disant jamais que du bien, préférerait, après y avoir bu son saoul, que ce calice s’éloigne. Les notions de “bien commun” et de “liberté” sont souvent incompatibles.

Quand on touche au “bien commun”,  on risque de susciter un débat acrimonieux entre les tenants de la “justice sociale” (Gauche) et ceux de la “liberté” (Droite), comme s’il y avait entre ces deux valeurs une opposition irréconciliable.  Or ce n’est pas vrai. Cette opposition n’existe pas; c’est un faux débat créé de toutes pièces par ceux qui ne veulent pas qu’il y ait plus de liberté ni plus de justice sociale, mais simplement une continuité dans l’exploitation.  L’incompatibilité n’est pas entre la “liberté” et la “justice sociale” – laquelle doit être définie comme le respect d’un ensemble de droits fondamentaux – mais entre la liberté de l’individu qu’il faut protéger à tout prix et une notion toujours floue du “bien commun” dont l’État prend prétexte pour assouvir son désir d’arbitraire.

Parlons d’abord de liberté. “Liberté” étant le nom qu’on donne au pouvoir qu’on a et “Pouvoir” celui qu’on donne à la liberté des autres, protéger la liberté de tous dans une société pourrait apparaître comme un jeu à somme nulle (Zero-sum game), où la somme des pertes des uns est nécessairement égale à la somme des gains des autres.  En pratique, heureusement, ce n’est pas le cas.  Les divers enjeux de la liberté ont des valeurs subjectives différentes pour chacun des sociétaires, de sorte que ce qui est un gain énorme de liberté pour l’un n’est souvent pour l’autre qu’une perte négligeable de pouvoir. On peut donc s’entendre et l’expérience prouve, en effet, qu’il y a bien un consensus large dans notre société pour protéger les libertés de chacun. La majorité vole au secours de la liberté et la protection de nos libertés semble en sécurité dans l’espace démocratique.

Elle l’est… avant qu’on ne parle de “bien commun”.  Lorsqu’on commence à discuter de “bien commun”, c’est une toute autre histoire; car le “bien commun”, étant perçu avant tout comme l’affectation du patrimoine collectif, est vraiment un jeu à somme nulle et on évite rarement une lutte à finir entre les intérêts particuliers que cache le “bien commun”.  Ce serait une insulte à l’intelligence de prétendre qu’il existe un “bien commun” dont chaque application puisse faire l’objet d’un consensus démocratique équitable.  Le “bien commun”, par définition, ne peut être défini qu’à l’UNANIMITÉ.

Quand c’est une majorité qui définit démocratiquement les exigences du “bien commun” et que l’État peut imposer des règles péremptoires en s’autorisant de cette définition, que reste-t-il de la liberté de l’individu et de celle de toute minorité? Quand on confie à l’État la responsabilité du “bien commun”, on donne à l’État le pouvoir discrétionnaire de brimer la liberté de l’individu. Toute décision prise par l’État pour le “bien commun” brime la liberté de tous ceux au détriment desquels cette décision s’applique, non seulement des trois façons que nous avons vues ci-dessus lorsqu’il s’agit de l’arbitrage de tout différend, mais aussi d’une autre façon que ne peut pas justifier la notion de contrat social et de consentement préalable.

Quand l’État applique une norme clairement établie, on ne parle pas de “bien commun”: on dit qu’il applique la loi. On parle de “bien commun” quand il s’agit d’un nouveau principe ou d’une interprétation toute nouvelle et controversée d’un principe existant.  On parle de “bien commun” quand l’État choisit de changer les règles du jeu. Or, quand il le fait, l’État applique rétroactivement à l’individu des règles auxquelles celui-ci n’a jamais consenti et dont, au contraire des lois, il n’a même pas été avisé au préalable.

L’État qui, au nom du “bien commun”, change les règles du jeu, porte une grave attente à la liberté de tout individu qui n’est pas d’accord avec cette décision, et pire encore si l’individu en souffre un préjudice.  L’État ne peut pas raisonnablement prétendre que l’individu l’y a autorisé en acceptant en bloc les conditions d’un contrat social implicite. L’individu libre peut passer des contrats, mais il ne peut pas avoir consenti, ni personne en son nom, à subir – sous prétexte qu’il en découle un profit pour d’autres, ce qui est bien ce que “bien commun” signifie – des dommages dont il ne pouvait auparavant même soupçonner ni la nature ni l’étendue.

Une Nouvelle Société va réviser les termes du contrat social.  Elle sera totalement commise à la justice sociale, mais n’en apportera pas moins plus de liberté et un respect plus grand de la liberté. Elle mettra fin à la dérive des pouvoirs vers l’État, accordera à l’individu la liberté de prendre par et pour lui-même de plus en plus de décisions et, surtout, ne lui imposera rien auquel il n’ait consenti. C’est ça, la liberté que l’individu réclame.

Une Nouvelle Société supprimera de son vocabulaire la notion ambiguë de “bien commun” dont l’État abuse aujourd’hui et dont il peut tirer prétexte pour s’arroger des pouvoirs arbitraires et changer les règles du jeu. Il est inconcevable que, mis à part des pouvoirs d’urgence lui permettant de faire face à une catastrophe imprévue, une société libertaire investisse l’État d’une autorité et de pouvoirs généraux lui permettant de prendre, au nom du “bien commun”, des décisions qui s’appliquent à tous sans que tous y aient consenti.  L’État de droit doit reposer sur un contrat social, mais un contrat lie les parties: les deux parties doivent en respecter les conditions sans les modifier.

Est-ce que ceci veut dire qu’au nom de la liberté l’État renoncera à corriger dorénavant l’inégalité et les injustices?  NON !  Ceci veut dire que les résultats qu’on veut atteindre et les moyens qu’on veut prendre pour corriger cette inégalité et ces injustices doivent être inscrits au contrat social. Ils doivent être clairement indiqués au départ et toutes les parties concernées doivent y avoir consenti. Le contrat social comportera des clauses d’équité et protégera donc, comme la liberté elle-même, des droits fondamentaux de l’individu qu’on s’est abstenu jusqu’à présent de reconnaître comme tels. C’est parce qu’elles contreviennent à ces droits fondamentaux de l’individu que les injustices doivent être corrigées.

Quand le contrat social aura été accepté avec ses clauses d’équité, les injustices seront corrigées selon les normes et au rythme dont toutes les parties auront convenu. En contrepartie, tous les signataires seront à l’abri des caprices ultérieurs de la majorité, ce qui est essentiel dans un véritable État de droit. La démocratie régnera dans “l’espace démocratique” qu’on aura délimité.  Le reste sera “l’espace libertaire”.

Il n’y a rien d’original à parler de contrat entre l’individu et la société. Ce qui le sera, dans une Nouvelle Société, c’est qu’il ne s’agira plus seulement d’un contrat implicite ni, comme c’est le cas pour toutes les “Chartes des droits et libertés” qui existent présentement, d’une déclaration unilatérale bien sommaire des règles que l’État, dans sa mansuétude, entend respecter dans ses rapports avec ses “sujets”; il s’agira de la libre adhésion de l’individu à un véritable contrat.  Pas d’une figure de style, mais d’un véritable contrat précisant les droits et les obligations des parties. Le contrat social doit être EXPLICITE.

2.3  La citoyenneté d’adhésion

Les chartes des droits et libertés ne sont pas vaines; elles ont apporté un premier élément tangible à ce “contrat social” qui n’était auparavant qu’une entente tacite et bien fragile. Elles sont insuffisantes, cependant, et ont un vice majeur: ni vous, ni moi, ni personne du “monde ordinaire” qui sommes présumés être partie prenante à ces “contrats” n’y avons formellement donné notre consentement. On présume de notre adhésion, mais nous n’avons jamais signé le “contrat social”.

Il faudrait le faire si on veut donner une forme cohérente à l’ensemble des rapports entre l’individu et toutes les autorités qui prétendent lui dicter sa conduite. Dans une Nouvelle Société qui se veut libertaire,  il est important d’introduire  la notion d’une citoyenneté librement acceptée. Il est essentiel de poser à la base de la société cette prémisse que l’État, non plus qu’aucune autre entité, n’a sur l’être humain d’autres droits ni pouvoir que ceux que celui-ci leur a librement consentis: l’individu naît libre; il devient citoyen. Rien mieux que la signature d’un document formel ne peut marquer ce point.

Présentement, il n’y a qu’à l’étranger qui devient citoyen qu’on demande de poser le geste symbolique de se joindre à la société, et encore ne s’agit-il que d’une déclaration bien vague…   Celui qui est né au pays se voit assigné d’office la qualité de citoyen sans connaître vraiment les droits ni surtout les devoirs qui se rattachent à cette dignité.  C’est une erreur. Une Nouvelle Société exigera de tout individu arrivant à l’âge adulte qu’il adhère formellement à la société en signant le contrat social.

Le contrat social doit énoncer et décrire les droits fondamentaux que l’État garantira à tous les citoyens et les lois qui s’appliqueront à quiconque veut appartenir à la société, de même que les modalités de leur exercice et toute autre information qu’on jugera nécessaire pour dissiper toute ambiguïté quant aux relations qui doivent exister entre l’État et les citoyens et les citoyens entre eux. Le contrat social délimite l’espace démocratique, celui où l’individu accepte de soumettre sa liberté à la décision d’une majorité.

Demander la signature du contrat social paraît simple, l’individu n’ayant que des avantages à le signer; le contrat social n’exigera rien de l’individu qui ne fasse déjà l’objet d’un large consensus et, en revanche, lui garantira des droits comme jamais aucun citoyen n’en a eu, dont celui à un revenu en échange d’un travail et, comme nous le verrons plus loin, un “droit à la dissidence” allant bien au-delà de la démocratie traditionnelle. Pourquoi l’individu ne signerait-il pas le contrat social?

Sauf pour ceux que les clauses d’équité du contrat social semblent prévenir d’un manque à gagner éventuel et dont nous parlerons plus loin, cet engagement peut même sembler superflu, car qui pourra refuser de devenir citoyen?  Qui pourra prendre le maquis ou la haute mer, partir pour une terre d’accueil qui le recevra? On se souvient des déboires de ce Davis qui, après l’adoption de la Charte des Nations Unis, avait détruit son passeport américain et se prétendait citoyen du Monde…

Mais c’est là, justement que le bât blesse. IL FAUT QUE L’INDIVIDU AIT LE CHOIX. Le contrat social marquera le seuil important à partir duquel le citoyen ne sera plus soumis aux lois parce qu’on les lui a imposées mais parce qu’il aura choisi librement de s’y soumettre.  Il ne faut pas que son consentement apparaisse vicié au départ. On fera tout pour qu’il ait un choix réel. S’il ne veut pas spontanément adhérer à la société, on lui facilitera la documentation requise pour émigrer ou obtenir un statut de réfugié. La coutume internationale voulant que l’on soit toujours citoyen de quelque part, on pourra même, par entente bilatérale, lui obtenir un passeport étranger. Mais il faudra qu’il signe et, s’il ne signe pas, il faudra qu’il parte.

Cela dit, on signera généralement le contrat social sans hésiter.  Il y aura des contestataires et il y aura des migrations, mais il y en aura peu. Pour cette immense majorité qui l’acceptera, cette adhésion volontaire à la société et à ses normes deviendra la pierre d’assise de toute la nouvelle structure du pouvoir et la protection de toutes ses libertés.

Quand on est citoyen par contrat, en effet, il est clair qu’on n’a accordé à l’État que ce que le contrat stipule. Cette approche “contractuelle” de l’idée de gouvernance restreint le pouvoir de l’État, comme de toute autre autorité, à l’espace précis et aux seuls domaines où l’individu a accepté que ce pouvoir s’exerce. Les pouvoirs de chaque palier de gouvernement sont SPÉCIFIQUEMENT établis et tout ce qui n’a pas été délégué par l’individu reste de la seule compétence de l’individu. Le pouvoir dit “résiduel”, dont on ergote tant entre Québec et Ottawa, retourne alors simplement à qui de droit: l’individu souverain.  L’État gouverne en vertu d’un contrat. Ce contrat a ses stipulations et ses conditions. Il doit être respecté et, s’il ne l’est pas, il peut être révoqué.

Sa liberté étant inaliénable, l’individu doit pouvoir révoquer le mandat qu’il a donné à la société si on veut éviter le sophisme de la “liberté de ne pas être libre” qui découlerait d’une délégation de pouvoir à laquelle l’individu ne pourrait pas mettre fin. Comment concilier cette liberté inaliénable de l’être humain qui lui permettra de révoquer son contrat de citoyenneté avec le caractère sacré du contrat et les exigences d’une permanence raisonnable du statut de citoyen? En faisant de la citoyenneté un contrat assorti d’une clause de dédit.

En fixant un dédit au contrat de citoyenneté – une pénalité exprimée en monnaie que payera le citoyen s’il décide sans raison valable de mettre fin à son contrat de citoyenneté – on ne fait pas que garantir le sérieux de son engagement; on s’assure que l’individu n’exploitera pas la collectivité en soutirant de celle-ci des avantages sous promesses de remplir des engagements que sa rupture du contrat ne lui permettrait pas de respecter.  Le financement de son éducation – qui peut représenter une somme considérable – en est un exemple évident (Texte 704).

La clause de dédit, cependant, ne servira pas principalement à empêcher que la collectivité soit exploitée par certains de ses membres; elle servira surtout à protéger les individus contre le comportement inacceptable qu’ont parfois les collectivités, car elle prévoira aussi les conditions d’un dédommagement si c’est l’État qui ne remplit pas ses obligations. Il faut que non seulement l’individu, mais aussi l’État, assume la responsabilité de ses actes.  Le vieux principe de droit anglais que l’État ne peut faire de mal (The King can do no wrong) est désuet. L’État fait beaucoup de mal, on le voit tous les jours, et une Nouvelle Société doit lui montrer à être plus prudent en l’en tenant responsable.

Ce qui est une énorme responsabilité pour l’État car, quand la relation entre l’individu et l’État repose sur un contrat, l’individu peut faire tout ce qui ne lui est pas interdit par les termes de son contrat et ce contrat ne peut être modifié sans son accord. Aucune volonté de l’État ne peut lui imposer légitimement par la suite de nouvelles interdictions. Si l’État veut changer le contrat et y ajouter de nouvelles règles, il faut qu’il en convainque les citoyens en leur montrant clairement les avantages qui en découleront. Tous les citoyens. Chaque citoyen.

Même si une majorité de la population en est convaincue et donne démocratiquement au gouvernement le mandat de changer les règles pour l’avenir, ceci ne doit pas rendre caduques les ententes antérieures entre l’individu et la collectivité représentée par l’État.  L’individu garde tous ses droits.  Comme, toutefois, il serait intolérable que la volonté de quelques-uns ou d’un seul puisse s’opposer à l’évolution de toute une société, il faut bien qu’il existe une alternative. Il faut qu’on puisse dédommager le citoyen… et aller de l’avant.

Pour le faire dans le respect de la liberté que garantira le contrat social, il faut donc que ce contrat ait une clause qui permette légitimement d’y mettre fin. Cette clause stipulera que tous les efforts devront être faits pour que la minorité qui s’oppose à un changement puisse continuer à jouir du statu quo ante sans être soumise aux nouvelles règles. Elle stipulera que si ce statut particulier est impossible, le choix doit rester à l’individu qui refuse de se rallier à la majorité de dénoncer cette décision unilatérale de son co-contractant l’État, laquelle équivaut à la rupture sans motif valable de son “contrat”, de renoncer à sa citoyenneté… et de partir après avoir touché des dommages dont le montant sera fixé au départ.

Si l’on croit que cette responsabilité impose à l’État une obligation exorbitante, il faut penser aux circonstances où elle s’appliquerait. Il faut penser aux circonstances où elle aurait pu s’appliquer.  Est-ce qu’on ne voit pas que le droit d’un “Parlement souverain” de légiférer et d’imposer à ses citoyens de nouvelles règles auxquelles certains d’entre eux ne consentent pas  est incompatible avec la notion de liberté dont nous faisons pourtant si grand cas? Lorsque l’État de droit déclare que tout ce qui n’est pas interdit est permis… mais déclare du même souffle que l’État a bien le droit d’interdire quoi que ce soit, il ne respecte pas la liberté; il poursuit des schèmes de pensée napoléoniens, lesquels ne sont pas si différents de ceux d’Ivan Groznyï… ou de Gengis Khan.

Il faut que l’État accepte une responsabilité contractuelle envers ses citoyens. Envers chacun de ses citoyens. C’est seulement quand cette vision contractuelle de la citoyenneté aura été acceptée que le monde se sera vraiment mis au diapason d’une Nouvelle Société. C’est quand nous en serons là que nous aurons acquis la rectitude morale de nos prétentions; nous pourrons alors critiquer, sans baisser les yeux, l’Expulsion des Juifs d’Espagne, la Révocation de l’Édit de Nantes, la Déportation des Acadiens, la Purification ethnique en Yougoslavie et au Ruanda et autres horreurs.

On peut rétorquer que l’État qui veut commettre une infamie n’y renoncera pas du simple fait qu’il pourrait encourir des dommages. Ceci n’est pas si sûr dans un “monde de droit” où un méta-pouvoir disposerait de la force requise pour faire exécuter ses décisions; mais même si, comme toujours, ceux qui sont vraiment puissants pouvaient se croire encore au-dessus des lois et du droit, le temps passe et les temps changent… et les victimes trouveraient bien utile de revenir un jour présenter une facture en règle aux ayant-droit du gouvernement coupable plutôt que de devoir quémander à genoux une vague compensation.  Il a fallu 55 ans pour qu’on remette aux Juifs allemands une parcelle de ce qu’on avait pris dans leurs comptes de banque suisses.

Tant que nous n’accepterons pas d’être irrévocablement lié par un contrat social, c’est sans vraiment y renoncer que nous dénonçons les abus d’un despotisme qui reste encore latent.  Nous restons ainsi à la merci d’un Parlement “souverain” qui peut, dans un moment d’égarement, le temps d’un “Sieg Heil!”, rendre légale toute abomination perpétrée contre l’individu.  Qu’on ne vienne pas parler de majorité démocratique; la plupart des abus de droits de l’Histoire ont été perpétrés avec l’appui d’une majorité. Seul l’individu est souverain, le reste est tyrannie.

Pourquoi, peut-on penser, ceux qui n’en tireront pas un avantage matériel mais qui, au contraire, pourraient subir une perte découlant de la redistribution de la richesse qu’il annonce consentiraient-ils à signer le contrat social?  Parce que le signer et s’acquérir la protection qui en découle sera pour eux un moindre mal et donc une décision avisée. La situation économique et sociale actuelle rend précaire le pouvoir financier dominant et la perspective d’un krach financier est toujours présente. Une Nouvelle Société qui propose un contrat social avant la faillite globale du système financier n’offrira pas les mêmes conditions que si un accord intervient après la catastrophe. Un contrat social qui permet en quelque sorte de monnayer aujourd’hui contre une valeur ferme les titres, actions, billets de banque et autres  “jetons »  dont on ignore si demain ils auront encore cours au jeu d’une Nouvelle Société n’est pas nécessairement une mauvaise affaire.

N’oublions pas non plus que, quand le contrat social est rédigé, c’est nécessairement parce qu’une majorité s’est prononcée pour qu’il le soit. La même majorité qui, en l’absence de contrat social, a tous ces pouvoirs discrétionnaires dont ce contrat va protéger l’individu, dont celui d’imposer sans contraintes une redistribution de la richesse selon les termes dont cette majorité peut décider. L’équilibre des forces est différent. Les données distributives bien tangibles d’un contrat social, ce sont un revenu garanti contre travail effectué et une quote-part de l’enrichissement collectif qui retourne au citoyen; ceci n’exige pas des transferts de richesse confiscatoires. C’est une bonne affaire. On devrait pouvoir s’entendre.

Nous avons déjà parlé d’une trêve sociale qui a prévalu dans notre société quand les gains à réaliser d’une source externe au système et le potentiel de croissance du système lui-même étaient conditionnels à cette trêve entre les joueurs, et paraissaient si importants que le bilan des échanges entre les joueurs eux-mêmes en devenait négligeable (Texte 405).  Ce n’est plus la situation qui prévaut aujourd’hui, mais il n’est pas exclus que la signature d’un contrat social en soit l’équivalent à long terme.

Il suffit qu’une redistribution de la richesse apparaisse incontournable et que l’on comprenne comment tout le monde gagnerait à un contrat social qui réduirait la violence et le désordre au moment de cette redistribution – maximisant ainsi les gains des uns en minimisant les pertes des autres – pour que le contrat social devienne une option réaliste.   Même le pouvoir éminent du système financier – auquel on peut s’attaquer pour d’autres raison et d’autres façons – n’a pas à être supprimé avant qu’un contrat social n’intervienne.  Chaque chose en son temps. C’est l’espoir d’une telle compréhension qui justifie la publication de ce site.

2.4  L’espace démocratique

Que veut-on dire par “espace démocratique”?  L’espace démocratique, c’est l’ensemble des activités des citoyens dont chacun a convenu, en signant le contrat social, qu’elles doivent obéir à des règles communes sous peine que ne puisse fonctionner la société ou que ne puissent en être obtenus les résultats qu’il est de l’intérêt de chacun qu’on en obtienne.  Ce qui appartient à l’espace démocratique est entièrement défini par le contrat social, et tout ce qui est défini par le contrat social comme nécessaire au bon fonctionnement de l’espace démocratique est du domaine d’intervention légitime et parfois exclusif de l’État.  Les décisions qui s’appliquent à l’espace démocratique sont prises par la majorité, selon les règles… de la démocratie.

Les pouvoirs que l’État exerce ainsi dans l’espace démocratique ont pour objet d’énoncer et de faire respecter des normes: celles qui permettent le fonctionnement courant de la société et celles qui protègent et rendent efficaces les droits fondamentaux du citoyen. Pour s’acquitter de cette mission normative, l’État et ses créatures – régions, municipalités, etc – doivent avoir les ressources et les structures qui leur permettent de prendre des décisions législatives et réglementaires démocratiques ainsi que le contrôle efficace des forces militaires et policières.  Ainsi l’État peut imposer légitimement à ceux qui en sont mécontents comme aux autres qu’il faille stopper aux feux rouges, ou interdire à tous le stockage de nitroglycérine dans un sous-sol de banlieue.  L’État peut aussi prendre les mesures nécessaires et utiliser la force requise pour permettre à un citoyen la libre jouissance de tous ses droits.

Accessoirement à cette mission normative, l’État et ses créatures peuvent jouer le rôle de fournisseurs de services divers. Quand ils le font, toutefois, autrement que pour assurer la protection des droits fondamentaux de l’individu (ex: services policiers), ils ne sont pas dans le cadre de l’espace démocratique mais dans celui de l’espace libertaire. Le contrat social déterminera quels services doivent ou peuvent ainsi être offerts par l’État et si le prix doit ou peut en être imputé aux dépenses générales de l’État ou aux utilisateurs. Le contrat social prévoira que l’État ne peut utiliser son pouvoir normatif pour imposer à l’individu l’utilisation d’un service et lui en faire supporter le coût; il peut seulement offrir au citoyen-client l’opportunité discrétionnaire de l’utiliser.

L’État peut faire des règlements et parfois offrir des services, mais sa mission “noble” c’est d’abord la protection des droits fondamentaux de l’individu. Quels sont ces droits fondamentaux? La sécurité sous toutes ses formes, d’abord, mais aussi un accès efficace à la justice, à l’éducation et aux ressources de la santé, un revenu découlant de la contribution de l’individu à l’effort productif commun, sa quote-part de l’enrichissement collectif qu’apporte le progrès, son droit démocratique à participer au processus d’orientation de la société…. et sa liberté.

De ces droits, aucun n’est parfaitement assuré dans la société actuelle. On peut distinguer entre ceux qui le sont mal … et ceux qui ne sont simplement pas reconnus, ces derniers étant le droit au travail/revenu et à l’enrichissement collectif. En plus des droits que personne aujourd’hui ne lui conteste, l’individu qui signe le contrat social aura donc celui de recevoir un revenu de la collectivité sous condition, s’il veut se prévaloir de ce droit et est apte au travail, de contribuer à l’effort productif (Texte 701) Il aura droit aussi à sa part de l’enrichissement collectif qui nous vient de l’essor de la science et de la technologie et la touchera par le biais d’une fiscalité distributive. (Texte 706.

Nous avons parlé abondamment de ces changements dans d’autres sections de ce site. Ce n’est pas de ça qu’il s’agit ici. Ce dont il est question ici, c’est de liberté. Comment prévenir l’arbitraire de l’État et la tyrannie de la majorité, même dans l’espace démocratique où doivent s’appliquer à chacun les décisions prises démocratiquement par tous. On y arrivera en éliminant les relents totalitaires de l’agenda de l’État qui ont incité ce dernier à accoler insidieusement des exigences superflues à ses obligations. La liberté n’est pas négociable; la vigilance qu’on exige de l’État qui assure le libre exercice des droits fondamentaux de l’individu ne doit pas lui servir de prétexte pour dicter à l’individu les modalités d’exercice de ses droits.

Comment briser le lien malsain entre l’obligation qui incombe à l’État d’assurer à l’individu la jouissance de ces droits et la mauvaise habitude qu’ont les gouvernements d’y poser des conditions arbitraires, conditions qui leur permettent de s’arroger un droit abusif d’intervention dans la vie des citoyens?  En identifiant sans complaisance les tentacules de l’État là où elles se glissent … puis en les tranchant sans pitié.  Voyons quelques exemples d’une liberté qui reprend sa place même dans l’espace où l’État a obtenu le droit d’intervenir.

Prenons la justice. L’individu a droit d’avoir accès à une justice prompte et efficace et l’État doit lui assurer gratuitement ce service. Mais si les parties à un litige choisissent librement de s’en remettre à un arbitrage, l’État n’a pas à ergoter mais doit leur faciliter la chose. (Texte 702). La liberté au quotidien, pour le citoyen d’une Nouvelle Société, c’est, entre autres choses, celle de pouvoir régler en quelques jours et pour un coût nominal la plupart de ses différends avec ses voisins et relations d’affaires.

Prenons l’éducation. L’individu a droit à l’éducation, mais l’État, qui a la responsabilité de mettre à la disposition de la population des ressources éducatives adéquates et celle d’assurer gratuitement cette éducation à la hauteur du volet qui en est obligatoire pour tous, ne doit pas en profiter pour imposer à l’individu le carcan d’un programme d’enseignement spécifique au-delà de ce qui est essentiel pour s’assurer que l’individu assume correctement son rôle de citoyen.  L’État ne doit pas obliger l’individu à un apprentissage inutile qui n’est souvent que l’expression des vieux préjugés des pédagogues mais seulement inciter l’individu, en lui offrant au besoin certains avantages, à prendre le chemin qui optimisera la complémentarité de nos efforts (Texte 704).

Dans le secteur du travail et de l’emploi, l’État DOIT offrir un emploi et un revenu à chaque adulte apte au travail: c’est le droit fondamental dont la reconnaissance changera définitivement notre société; mais il ne doit pas tomber dans le piège de lui imposer a priori quelque tâche que ce soit, permettant au contraire à l’individu de trouver sa propre niche avec toute l’intelligence et la diligence dont celui-ci est capable. Ce n’est qu’en dernier recours que l’État offrira au travailleur un poste de travail spécifique, et ce sera en contrepartie d’un revenu conforme à ses compétences. L’État doit être le “filet sous le trapèze” et surtout, s’il procure au travailleur un revenu dans le cadre d’un emploi salarié, ne pas lui interdire pour autant de mener en parallèle une autre activité rémunératrice comme travailleur autonome.(Texte 701.

De même, l’État a l’obligation de bâtir le meilleur système de santé gratuit possible pour tous, mais n’a pas à empêcher que des services privés connexes en améliorent la qualité.  Il doit plutôt affecter les ressources nécessaires et former les effectifs requis pour que la médecine publique n’ait rien d’essentiel qui lui fasse défaut.  Il y a quelque chose de surréaliste à ne pas comprendre qu’il n’y a rien d’asocial à une médecine privée exercée en parallèle à la médecine publique… pour autant que l’État ait le courage de faire la ponction fiscale et de former les ressources suffisantes qui lui permettent de garder la qualité des services publics au même niveau que celle les services privés (Texte 705).

Et ainsi à l’avenant pour les autres obligations de l’État. L’État n’a pas à tirer prétexte de l’exécution de ses obligations envers l’individu pour lui imposer des directives qui ne sont pas essentielles au respect du droit des autres. Une Nouvelle Société interprétera de façon restrictive le concept de “bien commun” qui sert aujourd’hui de prétexte aux d’interventions intempestives de l’État-touche-à-tout. Le bien commun, au sens où on l’entendra dorénavant, se limitera à une interdiction de nuire à la sécurité ou au patrimoine collectif – (conduite en état d’ivresse, déchets dans l’environnement, protection de la faune, etc.) – et aux obligations éthiques, au sens le plus large, qui pourraient faire l’objet d’un consensus et qui apparaîtraient alors clairement au contrat social, telle par exemple (sans présumer qu’elle y apparaîtra), celle de porter assistance à une personne en danger.

Il est abusif de prétendre que tout ce qui est utile ou agréable à une majorité de la population est nécessaire et doit être acceptable à tous. La réalité d’une société moderne, au contraire, c’est que seule la sécurité, l’environnement, les communications et l’optimisation de la production des biens et services exigent une orientation sociale unifiée et donc un encadrement normatif. L’importance relative de ce dernier volet décroît même, d’ailleurs, au fur et à mesure que s’accroît l’abondance collective. On en arrivera peut-être à limiter la responsabilité commune directe en ce domaine à des interventions assurant la disponibilité universelle de ces biens et services plutôt qu’au palier de leur production elle-même.

Le reste n’est pas dans le domaine légitime d’intervention de l’État et ne devrait pas être inclus dans l’espace démocratique. Naturellement, si on faisait signer demain un “contrat social”, on ne pourrait guère faire signer qu’une adhésion en bloc à la Constitution, à toutes les lois et à tous les règlements en vigueur. Comment assurer autrement le respect des droits acquis?  L’esprit d’une Nouvelle Société, toutefois, n’est pas de faire signer ce contrat demain mais d’émonder d’abord ce corpus de tout ce qui n’est pas justifié et, en acceptant une période de transition, de ramener au plus vite la loi à son vrai rôle et l’État à sa vraie mission qui sont d’assurer la jouissance des droits fondamentaux et le respect de la liberté des autres. Le défi d’une Nouvelle Société, c’est de réduire l’espace démocratique et d’agrandir l’espace libertaire.

2.5  L’espace libertaire

La démocratie, malgré tout le bien qu’on en dit, n’a qu’un rôle supplétif à la liberté des individus, lesquels doivent pouvoir prendre eux-mêmes les décisions qui ne regardent qu’eux-mêmes. Une Nouvelle Société va rénover la démocratie (Texte 6. et seq) mais, même si on lui donne sa forme optimale, évitons le piège de croire que la démocratie va tout régler.  La démocratie ne suffit pas à garantir la liberté au quotidien, car la pression de la majorité peut limiter indûment la gamme des choix concrets que l’individu peut faire à l’aune de sa propre spécificité.

La démocratie doit occuper l’espace que nous DEVONS mettre en commun mais, au-delà de cet espace, c’est la liberté personnelle qui doit primer.  Au-delà de l’espace démocratique doit exister un “espace libertaire”, parce que la démocratie n’offre qu’un premier niveau bien sommaire de liberté et qui est désormais insuffisant. Nous pouvons faire mieux. Au respect de la démocratie qui permet que l’individu participe au mieux à la prise des décisions collectives, il faut ajouter, pour que la liberté y trouve pleinement son compte, la volonté de réduire la masse de ces décisions collectives qui sont imposées à l’individu par une majorité dont il n’est pas toujours partie prenante.  La liberté se situe maintenant au-delà de la démocratie.  Une Nouvelle Société élargira l’espace de “non-gouvernement”, l’espace de “l’an-archie”.

Il y a des choses qu’il faut faire ensemble et nous venons de mentionner; le contrat social confiera à l’État la responsabilité de gérer ces activités collectives. Ces activités, toutefois, ne représentent qu’une bien petite part de toutes celles auxquelles s’affairent quotidiennement les citoyens d’un État postindustriel.  La plus grande partie de ces autres activités n’exigent pas cette unité de direction qui est le rêve des États totalitaires mais peuvent très bien, au contraire, s’accommoder de la diversité.  Ceux qui s’objectent à ce que l’on accepte cette diversité le font pour deux raisons. Parce qu’ils craignent de mettre en péril la cohésion de l’édifice social ou parce qu’ils reculent devant le problème logistique de traiter la population autrement que comme un tout homogène.

Ce sont deux objections qu’il faut revoir à la lumière de la technologie moderne. Une société moderne dispose de moyens de captage de l’information, de stockage des données et de communication qui rendent incommensurablement plus facile qu’autrefois le contrôle par l’État de ce qui est vraiment essentiel à la collectivité.  Ces mêmes moyens rendent possible, sur le plan organisationnel et financier, la mise en place et le fonctionnement simultané de multiples modes administratifs distincts. L’exceptionnel est apprivoisé et est devenu moins onéreux.

Il y a une propension universelle à utiliser les connaissances que l’on a et les moyens qui en sont l’application pratique. Si les moyens plus efficaces de contrôle dont nous disposons ne sont pas mis à profit pour gérer une diversité accrue, ils serviront, du seul fait qu’ils existent et que leur effet n’est pas compensé, à imposer une conformité plus grande. C’est l’approche totalitaire et nous croyons que le totalitarisme est un cul-de-sac dont doit nous préserver une Nouvelle Société. Il y a aussi l’approche libertaire que nous préconisons: tolérer et même encourager le développement parallèle de schèmes d’action distincts au sein de la société.

Vu les moyens de contrôle dont nous disposons maintenant, cette diversité ne met plus en péril l’essentiel collectif qui correspond à l’espace démocratique, ni donc la cohésion de la société. Une Nouvelle Société accordera donc droit de cité à tout mode de vie, tout schème d’action et tout comportement pour autant qu’il ne contrarie pas la liberté des autres. Ceci exigera certains arbitrages et on les fera, mais le pouvoir de l’État de les faire devra apparaître clairement au contrat social. S’ils n’y ont pas été prévus, ils ne pourront se faire que de l’accord des parties ou moyennant compensation.

C’est quand plane une certaine ambiguïté quant à la pertinence d’une intervention de l’État dans un domaine que cet arbitrage prête à controverses. Le contrat social doit donner à l’État démocratique le mandat formel de s’occuper d’un champ d’activité … ou de ne plus s’en mêler. Ceci touche, en particulier, tout le volet culturel de nos activités. C’est un domaine où l’État peut facilement se percevoir comme le parrain de la collectivité ou son maître à penser, comme le protecteur d’une “certaine vision” historique et culturelle qui exige que soient privilégiés certains choix plutôt que d’autres. C’est un danger si cette perception ne fait pas consensus.

Comme il n’y a pas de logique formelle à ces choix mais uniquement des préférences – et que ces préférences peuvent susciter des passions violentes – la paix sociale exige que la liste et les limites précises des interventions dans le domaine culturel que l’État DOIT faire et de celles qui lui sont interdites soit fixées par le contrat social. Ce qu’il faut éviter, c’est d’accorder à l’État un pouvoir discrétionnaire dont les gouvernements successifs se serviront ensuite pour des fins électorales, créant des majorités d’opportunité qui imposeront leurs vues jusqu’à ce qu’une nouvelle majorité se constitue. Le partage des pouvoirs entre l’État et les individus est la base de nos libertés: il doit rester au-dessus de ces manœuvres électorales.

La défense de la culture se situe-t-elle dans l’espace démocratique ou dans l’espace libertaire? Une collectivité parfaitement homogène tendra à en faire une mission de l’État, une collectivité hétérogène, non.  L’important est qu’une décision intervienne. Une société peut survivre qu’elle soit uni ou multiculturelle, mais elle ne le peut pas s’il n’y a pas un très large consensus sur le fait qu’elle soit l’un ou l’autre.  Si on propose à la population un contrat social qui exige de tout citoyen qu’il accepte un modèle culturel ou s’en aille, le choix a le mérite d’être clair et de mettre fin une fois pour toutes aux récriminations entre ceux qui le signent; si on considère qu’il est inacceptable d’imposer ce choix à la population, il faut alors accepter que la culture n’est pas dans l’espace démocratique mais dans l’espace libertaire… et exiger de l’État, non seulement qu’il soit impartial en matière de culture, mais qu’il se retire de ce champ d’activité sauf lorsque certains éléments en sont inextricablement liés à d’autres activités auxquelles il doit intervenir.

Quelles que soient les spécificités culturelles que le contrat social donne pour mandat à l’État de promouvoir – et qui deviennent donc des éléments de l’espace démocratique obéissant aux décisions d’une majorité – il y en aura d’autres et sans doute beaucoup plus qui demeureront dans l’espace libertaire.  Ces spécificités ne seront pas brimées, mais, même si leur droit à exister et à s’exprimer sera total, leur capacité concrète à le faire dépendra de facteurs bien pratiques et essentiellement financiers.  Comme nous le verrons plus en détail au prochain chapitre, une Nouvelle Société reconnaîtra le “droit à la dissidence” et acceptera sereinement l’inconvénient de permettre un comportement dissident aux minorités qui pensent “autrement”. L’État, toutefois, n’acceptera pas d’obligations financières excédant les responsabilités qui sont les siennes dans l’espace démocratique.

Ainsi, il est oiseux de se demander à partir de quel pourcentage de la population ou de quelle masse critique, par exemple, un segment de la population pourra pour des raisons religieuses prendre congé le samedi ou le vendredi plutôt que le dimanche, avoir droit à des services hospitaliers en anglais… ou en chinois, refuser l’école religieuse ou laïque…, etc.   Cette question n’a pas de sens; on est dans l’espace libertaire et une minorité de dix personnes n’a pas moins de droits qu’une minorité de dix mille.

Il faut distinguer clairement, toutefois, entre le droit de l’individu ou d’une minorité de faire un choix … et le privilège d’exiger de la collectivité qu’elle prenne en charge les frais que ce choix implique.  Le principe de base devrait être que ceux qui veulent des services sur mesure – distincts de ceux que souhaite la majorité – devraient en assumer les coûts supplémentaires, mais avoir le droit de “se retirer avec compensation” du programme auquel ils substituent ainsi à leurs frais leur propre solution de rechange.  Une minorité pourra ainsi disposer à son gré de tous les services dont elle estimera que son nombre et la volonté concrète de ses membres justifient économiquement la mise en place et l’entretien.  Ce sera sa décision et elle en assumera les frais.

La démocratie ne joue idéalement son rôle que si on choisit simultanément de faire la part belle à ce qui peut demeurer le domaine réservé de l’individu.  Quand on accepte de le faire, on répond aux vœux des individus qui, comme nous l’avons vu, ne souhaitent jamais qu’un contrôle de l’État aussi léger que possible et aux vœux de multiples groupes minoritaires auxquels on n’a plus à imposer d’autre contrainte que le respect des préférences des autres. Ceci a pour conséquence qu’au soutien de la liberté par la démocratie dans l’espace libertaire correspond le soutien plus spontané de la démocratie dans l’espace démocratique par une population dont aucun élément ne se sent marginalisé. C’est un gain pour la démocratie.

Ceci est d’autant plus important à préciser que, si la démocratie fait consensus, l’objectif libertaire, lui, est souvent contesté, à tort, par ceux-là même qui devraient en être les ardents défenseurs. Quand ceux qui veulent protéger les faibles croient qu’un État “fort” le fera et sera leur bouclier contre ceux qui les exploitent, ils se ferment les yeux pour ne pas voir qu’un État n’est jamais que l’expression de l’équilibre des forces qui prévaut dans la société et que l’État ne protège “fortement” que ceux qui sont forts.

Ce qui protège les faibles, ce n’est pas le pouvoir arbitraire d’un État et de ses suppôts; ce sont des droits clairement énoncés et protégés par un État de droit et le consensus à soutenir cet État de droit qui découle de l’intérêt bien compris de chacun à le soutenir.  C’est ça qui protège les faibles et tout le monde.  Ça, un contrat social clair… et la liberté.

3. LA SOCIÉTÉ-GIGOGNE

Dans une société qui a atteint la sécurité et l’abondance et dont le premier défi n’est plus de produire mais de faire un pas vers la compréhension et le bonheur, une structure du pouvoir exclusivement territoriale – et visant donc à assurer d’abord la protection physique puis le mieux-être des citoyens – est toujours nécessaire mais n’est plus suffisante; la nécessité s’impose d’un encadrement complémentaire des relations humaines. Ce nouvel encadrement doit avoir le caractère permissif et volontaire qui correspond au désir de liberté qui a toujours été là en chaque être humain et dont il semble bien que l’heure soit enfin arrivée. C’est la structuration de l’espace libertaire qui va fournir cet encadrement à une Nouvelle Société et, bien sûr, ce n’est pas l’État mais l’individu qui va bâtir cette structure. Spontanément.

Comme nous l’avons déjà dit: anarchie ne veut pas dire désordre. “La liberté absolue n’est pas ce qui convient à l’homme, car il se perd alors dans l’indéterminé” – disait déjà le sage Fo-Hi (I Ching, Hex. 60), il y a bien 4 000 ans…  Quand l’homme se sait et se sent libre, il se crée des attaches, car la liberté n’est pas de n’être lié à rien mais de ne se lier qu’à ce qu’on choisit. Le citoyen d’une Nouvelle Société évoluera dans un espace libertaire élargi dont l’espace dit démocratique n’apparaîtra que comme l’assise indispensable mais presque invisible; quand il aura ainsi recouvré sa pleine liberté, l’individu fera seul tout ce qu’il veut faire seul, puis il s’empressera d’utiliser sa liberté pour affirmer ses multiples appartenances en s’insérant dans un réseau d’encadrement multidimensionnel de son choix.

La création de ce réseau d’encadrement multidimensionnel va transformer l’espace libertaire en une énorme structure-gigogne qui deviendra elle-même une composante essentielle de la nouvelle structure du pouvoir.  Cette structure-gigogne ne s’érigera pas en rivale de la structure étatique traditionnelle; cette dernière demeurera toujours indispensable, d’abord comme ultime arbitre des situations où un choix commun doit intervenir – et où le droit n’est bien servi que si cette décision est démocratique – puis comme gardienne de la FORCE, sans laquelle il n’y a pas de droit qui prévaut. La structure-gigogne qui va occuper l’espace libertaire va plutôt s’occuper de tout le reste. Tout ce qui n’exige pas un arbitrage et/ou le recours à la force va se discuter, se décider et se faire dans l’espace libertaire.

Quelle forme prendra cette structure qui encadrera la vie quotidienne du citoyen d’une Nouvelle Société bien plus étroitement que ne le feront les organismes de l’État dont les interventions apparaîtront plutôt comme un dernier recours?  Les possibilités sont infinies; ce que j’en peux dire ici de précis n’est donc qu’une illustration et relève du procédé littéraire. Je suis convaincu, toutefois, pour les raisons que j’indique ci-après, qu’il se constituera une telle structure, qu’elle sera multidimensionnelle et qu’elle jouera un rôle important; pour le reste, à chacun d’utiliser sa propre imagination pour en concevoir les détails.

La structure-gigogne qui va recouvrir l’espace libertaire pourrait logiquement s’organiser autour de trois (3) axes. 1) des “groupes d’affinité”, 2) des “associations d’encadrement” créées par les citoyens eux-mêmes et auxquelles ceux-ci accorderont un pouvoir normatif que l’État se bornera à faire respecter et, enfin, 3) des “administrations exceptionnelles”, mises en place au profit des minorités et dissidents, que l’État trouvera opportun de considérer comme émanant de la souveraineté de l’individu lui-même et donc de traiter comme des composantes de l’espace libertaire.

Autour de chacun de ces trois axes se développeront des entités qui exprimeront, chacune à sa manière, la multiple appartenance qui est la caractéristique la plus distinctive – et la plus troublante – du citoyen d’une Nouvelle Société. Parlons d’abord de cette multiple appartenance telle qu’elle se manifeste à travers les groupes d’affinités

3.1  Les groupes d’affinité

Pourquoi un réseau multidimensionnel d’appartenance multiple se manifestant à travers des groupes d’affinités ? Parce que c’est ce que l’individu veut… et parce que ce réseau existe déjà; il ne reste qu’à le laisser grandir.

3.1.1 Le prochain éloigné

Il fut un temps où l’on était Berrichon, Poméranien, Aragonais. Puis, on est devenu Français, Allemand ou Espagnol et on a cru que, l’ayant affirmé, on avait dit qui on était et que l’on avait vraiment tout dit.  C’était une époque simple, quand chacun ressemblait plus à son voisin qu’au quidam du village d’à côté, mais bien plus à ce dernier qu’à l’étranger venu d’ailleurs.  Les variables étaient solidement liées et l’on était normalement, tout ensemble: blond, Suédois et Luthérien ou, en Espagne, “catholique ou rien”. On se reconnaissait et on n’avait vraiment à accepter pour prochain que ceux dont on était proche.  L’appartenance allait de soi.

Ce n’est plus le cas, bien sûr.  Allez donc vous “reconnaître” sur le Boulevard Saint-Michel à Paris ou sur la rue Saint-Laurent à Montréal !  Il faut maintenant aimer un prochain qui est là tout proche, en effet, mais qui garde ses distances, encore étranger, parfois étrange…. alors que le prochain qui nous ressemble peut être loin, ailleurs…  L’identification au voisin ne va plus de soi.

Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a plus besoin d’appartenance.  Ceux qui nous ressemblent sont au bout du monde, peut-être, mais, l’essor des communications aidant, ils ne sont jamais qu’à un “clic” d’être rejoints.  Fraternité universelle ?  Vivement… mais on n’en est pas encore là.  Pour l’instant, il faut d’abord s’apercevoir qu’on a remplacé la réalité bien concrète du voisinage – qui imposait le contact quotidien avec un « autre » qu’on devait accepter comme un tout – par des relations sélectives et discontinues avec des individus qu’on ne veut connaître que par cette facette de leur personnalité qui s’ajuste à la nôtre.

Les amis pour la vie, que l’on conservait pour le meilleur ou pour le pire, ont été remplacés par des “partenaires de bridge”, des “compagnons de voyage” des gens qui s’intéressent comme nous à la philatélie ou à l’art étrusque, ou qui partagent avec nous un phantasme sexuel qui peut être d’autant mieux cibler qu’augmente le bassin de population au sein duquel on peut chercher une “âme sœur”. On n’établit plus des liens d’appartenance avec des groupes composés d’êtres humains dans toute leur complexité, mais avec des “groupes d’affinité”, des groupes d’aficionados qui, pour les fins de leur appartenance au groupe, se définissent entièrement par un seul critère: un intérêt commun ou une idée qu’ils partagent.

Ce qui est bien gratifiant. Il est bien agréable de s’associer à un prochain qui partage une même passion ou qui, pour le moins, bat le rythme à la même mesure que soi. Tout ça a commencé quand l’individu a mis à profit les facilités de transport que lui offrait la société industrielle pour échapper à la contrainte de la proximité et se créer une vie qui déborde de son voisinage.  À l’impermanence de ses relations que lui imposaient le déracinement et la mobilité industrielle, l’individu a répondu en se créant des appartenances distinctes liées à son habitat, à son travail, à sa famille, à son éducation, en se construisant des “groupes de pairs” souvent étanches au sein desquels il pouvait donner libre cours à divers aspects parfois contradictoires de sa personnalité.

Puis est venu l’Internet. Ce n’est pas l’Internet qui a permis qu’on soit sergent-major la semaine et chasseur de papillons le dimanche, mais c’est certainement l’Internet qui permet le plein épanouissement de cette tendance.  Sur le Web, on trouve facilement où se reconnaître. Trop facilement car, sur certains forums du Web – qui prétendent pourtant brasser des idées – on ne se parle souvent plus qu’entre croyants; on ne discute pas, on renchérit et l’on surenchérit. On a si bien exclu les contestataires et les sceptiques, qu’il ne s’y manie plus que le dithyrambe et qu’on croit parfois entendre un chœur revival répondre “amen!” en contrepoint quand l’un des participants trouve une façon ingénieuse de dire, encore une fois autrement, qu’il aime bien ce qu’ils adorent tous.

Très gratifiant. Et quand l’internaute s’est rassasié de partager avec des inconnus une passion commune pour les vieilles bagnoles ou un soutien inconditionnel aux idées de Sartre, l’anonymat du Web permet à tous les vieux Césars de se prétendre Marius, aventuriers et séducteurs… ou pourquoi pas Fanny et de parler chiffon!  L’individu a découvert le plaisir de porter des masques et ne plus s’identifier comme un élément d’un seul ensemble mais plutôt comme l’intersection de plusieurs ensembles. Il a développé une multiple appartenance.

L’identification de l’individu à un groupe et un seul, le plus souvent basé sur la proximité, était une impérieuse exigence de la défense en commun quand le danger était partout.  Maintenant, ce danger n’est plus là; l’instinct grégaire n’est pas disparu, mais il n’est plus une nécessité, seulement un choix aussi discriminant qu’on peut le souhaiter: il y en a pour tous les goûts.  C’est l’identification à un seul groupe, laquelle nie son caractère unique – et, comme un uniforme, le rend interchangeable – qui apparaît à l’individu comme un danger: celui de son asservissement à une volonté autre que la sienne alors que l’évolution sociale et technique lui permet de plus en plus d’être libre.

Dégagé de la contrainte de l’adhésion inconditionnelle à un seul groupe, l’individu optimise sa liberté nouvellement acquise en accordant sa loyauté temporaire à divers groupements, lesquels bien souvent, d’ailleurs, n’existent plus tant pour orienter sa volonté d’action au service d’une cause que pour lui offrir des services. Il leur accorde cette loyauté en se gardant précieusement le pouvoir de la leur retirer, de sorte que, même si on se réfère encore à “ses appartenances” – car chacun en a désormais plusieurs – il ne leur “appartient” plus vraiment; il considère plutôt ces groupes d’affinité comme sa propriété: ils font partie de son propre patrimoine.

3.1.2  Le citoyen-image

Pour l’individu, ce phénomène de la multiple appartenance est une évolution et une source de gratification; pour la société qui doit s’y adapter, c’est  un problème. En prêtant sa loyauté à divers groupements, l’individu se situe au cœur d’un énorme faisceau d’appartenances et, plutôt que par le fait qu’il soit catholique ou protestant, allemand ou français, c’est par la conjoncture de toutes ses appartenances que l’individu se définit dorénavant comme être social.  Ceci apporte trois (3) conséquences dont il faut tenir compte.

La première, c’est que l’individu qui a remplacé l’identification viscérale de jadis à un concept simple (race, patrie, nation, etc.) par une myriade d’identifications à des causes parfois transcendantes mais souvent triviales – et qui semble y avoir gagné d’être maintenant une “personne” unique et non plus un simple citoyen comme les autres – devient paradoxalement pour son voisin cette somme de ses croyances et de ses prises de position… et rien d’autre.  Comme être social, il n’est plus perçu par les autres, occupés eux-mêmes de leur propre identification à leurs propres appartenances, que comme le faire-valoir des groupes auxquels il s’est identifié.

Qui est Maurice? Maurice, pour son voisin, c’est le Belge qui a deux caniches, une vieille Peugeot et la maison verte dont la pelouse est mal tondue, qui participe au Comité de parents de l’école, qu’on voit parfois à l’église et qui recueille des fonds pour Centraide. Maurice, pour son collègue de travail, c’est le magasinier qui habite en banlieue et qui a des idées radicales sur les droits des travailleurs. Pour son frère, Maurice ne fait pas assez de fric et est trop permissif avec ses enfants.  Maurice, pour les autres, n’est qu’une collection d’images. Il n’est substantiel que dans la mesure où ses engagements sont formels et qu’il représente “quelque chose”.

Maurice, s’il veut être incontournable pour les autres, doit donc s’efforcer d’exister réellement en “signifiant” quelque chose, idéalement en devenant un mythe petit ou grand du seul fait de se situer à une intersection que seul lui peut occuper. Si, plutôt qu’un simple sympathisant de gauche ou un Chrétien d’occasion, il était militant communiste ou bénédictin il serait plus “réel” dans son environnement. S’il devenait prêtre-ouvrier, il serait encore plus intéressant, complexe à la mesure de la diversité de ces engagements et représentant une intersection rare qui offre la promesse implicite de résoudre une contradiction, voire de réaliser une synthèse.

Maurice, qui n’est pas prêtre-ouvrier, ne se voit pas unique dans les yeux de ses voisins, de ses collègues ni de son frère.  À ses propres yeux, il se perçoit comme un militant de gauche impliqué concrètement dans des gestes de fraternité et d’éducation populaire. Les autres l’ignorent, mais il fréquente assidûment les sites Internet où l’on parle encore de Grand Soir et y contribue à l’occasion une prose vitriolique; des gens du monde entier lui demandent à l’occasion son avis. De plus – et ça, les camarades des sites d’action révolutionnaire l’ignorent tout autant que ses voisins – Maurice poursuit avec diligence sur Internet des études en pédagogie qui lui vaudront  un jour le diplôme d’une vague université américaine. Il s’en sort bien, son tuteur le félicite, il échange des notes avec des Suisses, des Roumains et des Philippins …

Comment voulez-vous que Maurice ne s’intéresse pas plus à l’Internet qu’à ses voisins, ses collègues ou son frère?  Maurice n’est plus intéressé à interagir avec la réalité. La réalité est trop exigeante et les autres trop difficiles à impressionner de façon durable. Clic j’arrive, je fais mon numéro sur la vaste scène du Web… et clic, je pars. Gratifiant. Mais la société a un problème

Une autre conséquence de cette désincarnation de l’individu dont la définition sociale se réduit désormais à ses appartenances, c’est que l’individu en vient à ne plus même percevoir cette partie de lui-même qui préexiste et peut survivre à ses engagements et donc à croire qu’il peut se changer sans travail sur lui-même, en changeant seulement ses memberships, une illusion que renforce la créance qu’accorde assez naïvement à ces métamorphoses la masse des gens qui l’entourent

L’individu à “appartenances multiples” a mis des œufs dans bien les paniers.  La proximité est devenue pour lui un facteur secondaire et son “prochain” n’est plus le type d’à côté mais l’une ou l’autre des “acquaintances” avec qui il partage l’appartenance à un groupe.   C’est dans ce contexte qu’il trouve ceux qui le connaissent sous le jour qu’il a choisi de montrer, c’est là qu’il est apprécié et qu’il peut trouver des appuis.

Cet individu n’a donc plus une réputation mais “des” réputations, non plus un “groupe de pairs” mais “des” groupes de pairs. Il peut abandonner impunément tout un pan de sa vie – et les responsabilités et obligations qui s’y rattachent – et en créer un autre qui le remplacera, amenant d’autres relations, d’autres engagements, une autre loyauté.  Chaque divorce en est un exemple.

Il peut même laisser derrière lui tout son passé ou presque et se réfugier sur le tard dans une seule appartenance, s’identifiant uniquement désormais à ce qui n’avait été auparavant qu’une partie de lui-même, limitant ses relations à ceux avec qui il partage cet engagement et à qui il peut facilement offrir cette seule facette de lui-même dont il est satisfait.  Maurice peut obtenir un diplôme, devenir consultant PNUD au Mali et oublier à la fois sa banlieue et jusqu’au nom de Marx, mais s’il n’y parvient pas il deviendra peut-être Secrétaire Général d’une quelconque Internationale et pourra défiler a Seattle ou ailleurs sous le regard admiratif de gens pour qui il sera important.

Et même ce repli sur l’équivalent émotif d’un paradis fiscal n’a pas à être définitif. On peut le refaire et le refaire encore; l’individu qui a investi sagement dans de multiples appartenances n’est plus vraiment responsable de rien, puisqu’il peut toujours sortir de son image comme un serpent de sa peau et devenir quelqu’un d’autre.  La collectivité fait face à ce danger de ne plus pouvoir se percevoir comme un groupe d’individus bien réels mais comme une collection de fantômes. Une procession d’entités juridiques et de personnalités virtuelles évanescentes à irresponsabilité illimitée.

La troisième conséquence de cette évolution – et qui les résume toutes – c’est que l’individu, ayant cent loyautés n’en a plus aucune mais seulement des engouements passagers et que, se définissant comme l’intersection de ses innombrables appartenances, il devient si totalement unique qu’il risque de ne plus se sentir vraiment solidaire de personne. La question n’est pas d’aimer ou de haïr cette évolution: il faut vivre avec elle et une Nouvelle Société doit en tenir compte.

3.1.3   Le pouvoir des fratries

Quels que soient les problèmes qu’elle nous pose, cette identification de l’individu à ses multiples affinités offre le modèle d’un des axes de la nouvelle structure du pouvoir dans une société libertaire. Une partie de la structure-gigogne tirera sa force de l’intérêt que suscitent les groupes d’affinités qui la composent. Tous ces groupes auxquels l’individu adhère, en effet, ont en commun de l’intéresser prodigieusement et de pouvoir compter sur son dévouement, au moins de façon précaire, plus que quelqu’autre organisation traditionnelle; c’est en contact avec ces groupes d’affinité que l’individu se sent vivre.

Être “Européen” n’intéresse pas vraiment l’individu moyen, mais seulement celui dont le hobby est la pensée politique. Pour les autres, pour celui dont la politique n’est pas la marotte, l’important n’est plus qu’il soit Français ou Européen, puisque l’appartenance est une fonction directe du sentiment de similitude et que, de toute façon, il ne s’y reconnaît plus, pas plus aux Halles qu’en Laponie. L’important, c’est qu’il soit bègue ou cardiaque, d’ascendance morave ou kurde, fétichiste du pied, golfeur ou philatéliste à ses heures. Autant de groupes d’affinités auxquels il appartient de plein droit: il n’a qu’à se manifester et à être ce qu’il est. Il y a sa place. Il y est chez lui. Le “patriotisme” envers de grands ensembles multiethniques, quand il existe encore, apparaît fragile, comme un succès d’endoctrinement ou une construction médiatique.

Ce qui intéresse l’individu, c’est sa spécificité. C’est ça l’important, parce que son “prochain” c’est celui avec qui il partage un problème ou une passion.  Il n’a plus de vraie “patrie” – puisqu’il ne s’y reconnaît plus – mais, en revanche,  il se considère partie prenante d’une foule de communautés d’intérêt dans chacune desquelles il est accueilli.  Mettant en contact des gens qui partagent un intérêt commun dans un monde qui semble s’homogénéiser, ce sont ces groupes d’affinité, ces “fratries”, qui vont commander désormais la vraie loyauté de l’individu.

Ce qui va conférer à ces groupes une importance énorme, parce que le pouvoir est dans les alliances et que les alliances ont la force de la loyauté qu’elles suscitent.  L’individu, en assurant un groupe de sa loyauté, lui donne un mandat de fait de parler en son nom … qui comporte une menace implicite au gouvernement de porter, lui l’individu, sur ce gouvernement, au moment de vérité électoral, le jugement que le groupe véhiculera. Ces groupes d’affinités vont devenir en fait d’énormes groupes de pression, des « lobbies » au sens américain du terme.

Des lobbies mais avec une différence. Alors que le lobby américain traditionnel est un groupe de pression créé pour un but avoué – vendre quelque chose ou obtenir un avantage – le groupe d’affinité est un monstre qui s’auto-suffit, sans finalité externe permanente apparente. Il peut s’animer et frapper dans n’importe quelle direction. On peut chercher à le manipuler – on inventera les techniques pour le faire et on en créera certainement toute une science – mais le groupe d’affinité gardera toujours un caractère essentiellement imprévisible. Or, dans une société branchée (Texte 708) où la communication est quasi parfaite et instantanée, ce sont des millions d’individus qu’un groupe d’affinité peut rapidement mobiliser pour ou contre n’importe quoi et, en particulier, contre toute action gouvernementale.  La démocratie ne peut qu’être extrêmement vulnérable au pouvoir de ces lobbies.

D’autant plus que les groupes d’affinité vont nécessairement tendre à s’apparenter pour promouvoir des intérêts communs ou faciliter à leurs membres respectifs l’élargissement de leur domaine d’intérêt, créant des blocs quasi-permanents encore plus puissants.  Cette tendance est déjà bien perceptible sur le Web, les sites d’affinités se renvoyant sans cesse l’ascenseur.  Ainsi une “Fédération mondiale des Échecs” et une “Fédération mondiale du Go” ont tout à gagner à s’échanger la liste de leurs membres.  De même une Association pour la promotion du Jazz avec toute association pour la promotion de quelque forme de musique que ce soit, ou même avec une association pour la promotion de toute forme de culture.

Les groupes d’affinité ont d’autant plus une propension à s’agglutiner qu’ils sont plastiques, adaptables aux circonstances et ne rendent de compte à personne. Le pouvoir de ces groupes d’affinité qui s’unissent est plus grand que la somme des pouvoirs de leurs parties. Ce n’est que question de temps avant que ces groupes ne commencent sérieusement à utiliser leur pouvoir. Ce phénomène va devenir important.  Il va déferler sur le monde et devenir quelque chose avec lequel il faudra compter.

Quels sont les groupes d’affinités qui prendront de l’importance?  Ceux qui pourront résoudre la contradiction apparente entre une expansion débridée – nécessaire pour leur donner le pouvoir du nombre, – et l’encadrement personnalisé qui assure la loyauté des membres et qui n’est possible qu’à l’intérieur de groupes restreints de taille “familiale”, quand un réseau de liens personnels peut s’établir entre les participants.

Les groupes d’affinités qui réussiront le mieux seront ceux qui sauront mettre en place une structure par paliers, comme l’ont fait au cours de l’Histoire toutes les organisations qui ont réussi. Il faut donc s’attendre à ce qu’advienne simultanément une fusion des petits groupes apparentés qui voudront se donner une image plus convaincante… et une “fission” des grands mouvements d’envergure mondiale qui, dès qu’ils sentiront l’odeur du pouvoir, se hâteront de créer des structures nationales, puis des chapitres locaux pour encadrer et utiliser ce potentiel de bonne volonté et de pouvoir qui leur échoit. Et on ne structurera pas qu’en fonction de la dimension territoriale, mais aussi par secteurs ou en privilégiant tout autre critère qui semblera opportun;  L’ordinateur permet de traiter cette multi-dimensionnalité.

Imaginez, d’une part, des “Associations internationales” visant la promotion d’un sport particulier et regroupant les organisations nationales idoines de chaque pays, chacune de celle-ci structurée en autant de groupements locaux que la situation pourra en suggérer.  Imaginez simultanément, d’autre part, des “Fédérations nationales” regroupant toutes les organisations sportives d’un même pays, dont chacune fait la promotion d’un sport particulier, mais partageant aussi ses membres, selon les besoins, en autant de sous-ensemble qu’il y a de variantes à ces divers sports.  Coupez dans une autre dimension en regroupant, sans référence à un sport ou un pays en particulier ni à quelqu’autre critère, les “jeunes sportifs”, “les femmes sportives”, les Jaunes, les Noirs, les Handicapés, les Gais, les Adventistes du 7e jour, les Gauchers  etc, etc…. tous “sportifs ».  Le résultat est une appartenance sur mesure où chacun peut prioriser ce qui le motive.

Imaginez maintenant une “Confédération mondiale des sports” qui regroupe tout ça et qui peut lancer des messages ciblés à tous ces gens. Il fallait, jusqu’à tout récemment, bien du temps et du travail pour faire signer une pétition; une structure utilisant l’Internet et la loyauté des gens envers leurs groupes d’affinité respectifs pourra unir derrière une revendication, en quelques jours, 10, 20, demain 100 millions de personnes. Elle pourra prouver, par exemple, avant que les médias officiels n’aient pu manipuler l’opinion publique, que les “sportifs du monde” s’opposent au boycottage des Jeux Olympiques… ou que sais-je.  Si tous ceux qu’intéresse un sport ou un autre peuvent ainsi recevoir un mot d’ordre, le nombre de gens que cette initiative pourrait mobiliser est tel qu’il n’y a pas un gouvernement démocratique au monde que ce lobby ne fera pas trembler.

Et ce qui est vrai pour le sport peut l’être dans tous les domaines.  Les groupes d’affinité vont constituer un aspect incontournable de la structure-gigogne qui encadrera les activités dans l’espace libertaire. Ils en représentent la composante émotive, passionnées, enthousiaste, innovatrice… et irrationnelle.

3.2  Les associations d’encadrement (AE)

L’individu est seul devant l’État. Quels que soient les secours qu’on prétende lui apporter et l’expertise qu’on met à sa disposition, il reste trop faible face à un État trop puissant et même les corps constitués qui tirent leur autorité de l’État héritent de celui-ci un pouvoir démesuré face à l’individu. L’individu va donc chercher à raffermir sa position face à l’État.

Poursuivant dans la voie que lui trace sa multiple appartenance à des groupes d’affinité auxquels il accorde son intérêt, mais utilisant cette fois la discrétion de le faire que lui accorde une société de liberté où le contrat est vraiment la loi des parties, l’individu va créer – non plus avec des inconnus du bout du monde mais avec des gens qu’il connaît bien – des entités juridiques sur mesure auxquelles il n’accordera plus seulement son “intérêt”  mais une autorité et des pouvoirs réels: des “associations d’encadrement” (AE).

L’individu va ainsi passer des contrats et déléguer à une autorité de son choix l’exercice des pouvoirs qui se rattachent à sa liberté; les décisions prises par cette autorité seront alors pour lui exécutoires.  Le pouvoir que pourra acquérir chacune des associations d’encadrement qu’il aura ainsi créées – et celui qu’elles pourront exercer ensemble à l’occasion, dans le cadre des diverses alliances d’opportunités qu’elles formeront – servira à l’individu de protection contre la puissance exorbitante de l’État et de ses créatures.

Une grande partie de ce qui se fera dans l’espace libertaire se fera dans le cadre d’entités juridiques que créeront ainsi les individus et qui les relieront les uns les autres et ces entités avec eux et entre elles en un réseau dense d’obligations réciproques.

Une “association d’encadrement” (AE), comme une compagnie ou un organisme sans but lucratif (OSBL), c’est au départ une entité juridique que l’on crée pour atteindre un but en utilisant les ressources que ses membres ou actionnaires y investissent. Ce qui caractérise l’AE, c’est qu’il s’y ajoute aux pouvoirs que l’on accorde généralement aujourd’hui à ces entités juridiques une délégation spécifique de pouvoir de ses membres à l’AE qui confère à celle-ci une autorité et un droit de contrôle sur leur comportement futur. Il s’y greffe aussi, selon les besoins, un échange d’engagements mutuels entre l’AE et ses membres et les membres entre eux, chacun  pouvant commettre du temps et des argents à la cause commune selon les termes de son engagement tout en conservant la responsabilité de ses actes et la gestion de son patrimoine.

Les formalités de constitution d’une AE seront simples et une clause incontournable d’arbitrage garantira, entre autres, que l’interprétation qui est donnée des termes de l’entente en cas de différend  l’est toujours “’ex æquo et bono”, la bonne foi, le bon sens et la véritable intention des parties étant les critères fondamentaux à partir desquels on décidera.  L’individu libre d’une Nouvelle Société va signer ainsi une multitude de contrats d’encadrement, une façon commode pour lui de réunir des ressources, de doter de permanence ce qui autrement pourrait être éphémère … et d’acquérir le pouvoir du nombre.

Ces entités retireront du pouvoir qu’il leur confère en les mandatant la légitimité de discuter en son nom et celui de ses associés avec des entités plus larges. Non pas tant avec les créatures de l’État – l’individu aura son cicérone qui s’en chargera (Texte 119) – qu’avec les autres associations et, surtout, avec ces grandes entreprises impersonnelles – téléphonie, transports, distributeurs, etc. – dont l’arrogance tend à croître avec  la nécessité qu’on a de leurs services.  Ces AE qu’il créera et dont il sera partie prenante traiteront l’individu de façon plus humaine et jouiront elles-mêmes d’un respect et d’une attention qu’il est de plus en plus difficile d’obtenir si on ne représente que soi-même.

Les AE, toutefois, ne se limiteront pas à discuter. Dans une société libertaire, plus que jamais, on ne sera si bien servi que par soi-même. Les AE agiront directement dans le cadre des mandats que leurs membres leur confieront, se substituant dans toute la mesure du possible à ces entreprises impersonnelles dont nous venons de parler et aux créatures de l’État pour se doter des services qui correspondront parfaitement à leurs besoins.

Les AE pourront faire beaucoup, car leurs membres voudront prendre et prendront les mesures requises pour que les AE s’associent et s’imbriquent comme ces poupées russes dont on met dix ou vingt de taille croissante les unes dans les autres.  Elles se délégueront, palier par palier tout ou partie des pouvoirs qu’elles auront reçus de leurs membres, que ceux-ci soient les individus eux-mêmes ou d’autres AE.  Chaque AE – et la chaîne des AE elle-même – y gagneront à chaque palier en pouvoir, en autorité et en légitimité. C’est ainsi que se bâtira de bas en haut, par libre choix, cette “structure-gigogne” dont nous avons parlé.

L’individu souverain se soumettra sans réticence à cette structure dont il aura défini la forme et les pouvoirs avec d’autres individus en qui il a confiance.  Il le fera d’autant plus allégrement  que le principe de base, à travers toute la structure-gigogne recouvrant l’espace libertaire, sera que les relations entre une AE “x” et les entités de niveau immédiatement inférieur qui la constituent et dont elle surveille les activités dans le champ de sa compétence seront elles-mêmes soumises au contrôle de l’AE de niveau immédiatement supérieur dont l’AE “x” fait partie.  Nous en verrons plus loin des exemple. Ceci garantira à chaque individu  qui participe à une AE qu’il est sous la protection d’une longue chaîne d’arbitrage, consistant à chaque palier en une autorité personnalisée qui réagit sans frais et sans délais à tous les problèmes et qui est parfaitement au fait des questions à résoudre. C’est à ce genre de structure que l’individu veut confier une autorité et des responsabilités.

Ces associations d’encadrement (AE), tout comme les groupes d’affinité devenant groupes de pression dont nous avons parlé plus haut, seront une manifestation bien tangible de la multiple appartenance de l’individu. Elles se distingueront, cependant de ces groupes d’affinité sous deux aspects essentiels. D’abord, l’appartenance à un groupe de pression est informelle et précaire; l’adhésion à une AE, au contraire, est un contrat ferme liant les parties et celles-ci ont la responsabilité de rédiger, de conclure, de respecter et au besoin d’imposer le respect de ces contrats. Ensuite, le pouvoir d’un groupe de pression est indirect, ne pouvant se manifester que par pression sur l’État pour modifier le comportement de ce dernier dans ce qui constitue “l’espace démocratique” de la société. Le pouvoir d’une AE est direct, structurant une parcelle de ce que nous avons appelé “l’espace libertaire” de la société.  Les AE  produisent des réalisations tangibles. Dans le champ de leur compétence, les AE les plus “globales” auront acquis, sinon le pouvoir physique, du moins toute la légitimité de s’affirmer au besoin face à l’État lui-même. La structure-gigogne deviendra la caution de la liberté et de la démocratie.

Il est évident que les AE agiront souvent elles-mêmes comme des lobbies; quant aux groupes d’affinité, il n’est pas impossible, bien au contraire, que certains de ceux-ci évoluent pour devenir des associations d’encadrement, mais la finalité des unes comme des autres change alors et de même leurs moyens d’action.  AE et groupes d’affinités  représentent des modalités différentes de la structure-gigogne et répondent à des besoins différents.  Ils offrent à l’individu des avenues distinctes pour exprimer sa multiple appartenance.

Les AE répondront à une multitude de besoins.  L’individu utilisera le véhicule légal de l’AE pour encadrer ses relations affectives au sens le plus large – allant de l’amour qu’il éprouve pour son conjoint au fait qu’il craque pour les vieux Portos ou les timbres postes – aussi bien que pour donner une forme pratique aux relations qu’il doit si souvent d’établir avec d’autres pour défendre et promouvoir les intérêts bien matériels de toute nature qu’ils ont en commun…  ou affirmer simplement une communauté de pensée et d’intentions.

3.2.1  Les contrats d’intérêts affectifs

Il existe déjà des contrats qui tentent de répondre à ce besoin d’encadrement des intérêts affectifs.  On les a faits si complexes au départ et ils le sont si bien restés dans l’esprit du droit traditionnel, cependant, que l’individu qui se sent devenir libre cherche désormais à éviter ce genre de contrats.  Le plus évident de ces contrats traditionnels en voie d’extinction pour cause d’inadaptation est le mariage.

Il y a parfois dans la vie des engagements qu’on veut prendre, des relations stables qu’on veut créer en considération de l’affection qu’on se porte. Il y a le mariage, bien sûr, mais il y en a d’autres: testaments, rentes, pensions, participation aux dépenses domestiques… et il y en aurait encore bien plus si les mécanismes légaux existaient et étaient vulgarisés qui permettaient de les encadrer commodément.

Dans un État libertaire qui favorisera l’éclosion de multiples appartenances – dont certaines affectives – auxquelles on voudra donner une forme contractuelle mais pour lesquelles les structures légales traditionnelles sont mal adaptées, il sera opportun de peaufiner le concept de “contrat d’intérêts affectifs”. Un contrat d’intérêts affectifs créera une AE.  Ce pourra être un engagement unilatéral, à deux ou à plusieurs, le point commun à ces contrats d’intérêts affectifs étant que le but que semblent viser les contractants n’est pas de faire une bonne affaire mais, le mot le dit, de manifester qu’ils s’aiment, s’estiment, se veulent du bien ou  partagent un même intérêt.  Ce sera la version mise à jour de l’organisation ou association sans buts lucratifs que nous connaissons aujourd’hui.

Il y a et il aura toujours une demande pour ce genre d’entente. Quand une Nouvelle Société rendra l’individu libre et lui permettra de se constituer un encadrement de son choix, son premier geste sera de recréer l’équivalent de l’environnement familial de jadis, mais avec ceux qu’il choisira plutôt que sur la base exclusive d’un lien parental et en précisant les termes de ses engagements envers chacun plutôt que d’accepter – comme il le faisait souvent par le passé de mauvaise grâce – les obligations que la coutume lui imposait, parfois non seulement envers sa marmaille mais envers ses parents et toute sa famille élargie.  On créera des AE pour s’avantager entre vifs, pour cause de décès, pour créer une rente, etc

De la même façon, dans une Nouvelle Société, toutes les formes de compagnonnage pourront donner lieu à des ententes claires.  Quand les gai(e)s défilent dans la rue devant une société qui se défile, en parlant de famille, de mariage et d’enfants, ma première réaction, c’est que les gai(e)s devraient avoir les mêmes droits que tout le monde.  Ma deuxième est de me demander pourquoi diable ils voudraient se marier.  Puis, quand les réponses évidentes à cette question m’apparaissent – sécurité, patrimoine commun, engagement a long terme, affection… – j’en arrive à la conclusion que tout ça n’exige pas ce qu’on appelle un mariage.  Ni pour les gai(e)s…  ni pour les autres.  (Texte 5045).

La solution correcte est la passation d’un contrat d’intérêts affectifs et la création d’une AE ad hoc.  Une AE pourra préciser bien mieux qu’un mariage les conditions d’y mettre fin – y compris par la simple échéance du terme – et il ne sera pas dit que chaque nouveau couple qui se forme signifiera la fin de toute relation antérieure et la présomption d’un conflit récurrent avec tous les partenaires du passé.  Une AE pourra aussi préciser les engagement envers ces “tiers” intéressés que sont les enfants qui pourraient naître de l’union qu’une AE vient encadrer.

Parce qu’il s’agit de droits des tiers, une AE qui vient encadrer une relation de compagnonnage entre personnes de sexes opposés  DEVRA  préciser  les engagements des géniteurs éventuels envers les enfants qui pourraient en naître. L’État aura la compétence qui apparaîtra au contrat social d’intervenir pour garantir une responsabilité incontournable des parents envers les enfants qu’ils procréent. Toute nouvelle relation ne devra plus signifier que les enfants issus d’une relation précédente s’en trouvent défavorisés. Avec la désuétude progressive du mariage grandit la nécessité d’une protection tout azimut des enfants, lesquels ne peuvent pas vivre dans l’expectative que des familles se “reconstituent” au rythme des états d’âme de ceux qui les ont conçus. L’AE qui répondra à ce besoin jouera un rôle bien utile.

Encadrer une relation de couple est évidemment une mission importante. Rien n’empêche, toutefois, de créer une AE pour des motifs bien moins sérieux, puisque la création d’une AE ne produit ses effets face au tiers que si on l’enregistre, mais existe néanmoins dès que les membres y ont acquiescé, l’on mise par écrit et l’ont signée. On peut créer une AE pour collectionner des cartes postales, coordonner les efforts en vue d’obtenir une piste cyclable ou encadrer l’organisation de dégustations de vins et fromages,

Pourquoi le faire? Parce que la création d’une AE permet de s’inscrire dans une structure de pouvoir. Une AE qui organise des dégustations de vins et fromage au palier d’un village, par exemple, peut devenir membre d’une AE qui se donne pour mandat de réunir des groupes similaires à l’échelle nationale, celle-ci se joignant de même à une “Confrérie internationale des dégustateurs de vins et fromages”, elle-même membre d’une “Association mondiale pour la qualité des produits alimentaires”, association regroupant par paliers successifs de AE interposés des millions de membres et dont un froncement de sourcil fera frémir Kellogg, Nestle ou Cargill.  Pour la petite AE du village, c’est une petite voix au chapitre… et sans doute, à l’occasion, quelques bouteilles de Beaujolais gratuites.

Surtout, il ne faut pas oublier le caractère multidimensionnel de la démarche “gigogne”.  La petite AE locale de dégustateurs de vins et fromages qui se joint à une association nationale de dégustateurs de vins et fromages n’en est pas privée pour autant de se joindre, en compagnie d’autres AE locales, à une association locale dont les objectifs ont en commun, par exemple, de promouvoir les relations sociales. De même toute AE qui s’intéresse à la dégustation du fromage à quelque palier que ce soit  peut bien appartenir à une AE plus englobante réunissant aussi ceux qui produisent, vendent ou font la publicité du fromage…  En fait, les AE vont s’agglomérer simultanément dans toutes les dimensions, selon une démarche qui ne sera pas sans rappeler le résultat d’une recherche par mots-clefs effectuée sur l’Internet au moyen d’un moteur de recherche.

Il n’y a pas d’autre limite que le goût de le faire à la densité du réseau d’interactions qui peut ainsi être mis en place… et chaque nouvelle maille ajoute au pouvoir de la société-gigogne face au pouvoir de l’État.  Car les membres des AE peuvent simplement bavarder, mais ils peuvent aussi se donner le mandat exclusif, par exemple, d’acheter les récoltes sur pied, les grappes en vigne et les brebis prégnantes.  Ils peuvent contrôler, par leur pouvoir de persuasion mais aussi par leur pouvoir d’achat, les normes de chaptalisation du vin et la teneur en sel du Roquefort.

Jusqu’où peuvent-elles aller? Jusqu’où l’État peut-il les laisser faire? La limite théorique, c’est le respect de la liberté des autres. En pratique c’est l’évolution de la situation qui dictera ce qu’il faudra faire. Toujours, cependant, en se rappelant que l’individu est souverain et que tout ce que n’interdit pas le contrat social est permis. Il faudra être prudent au moment de rédiger ce contrat…

Pour l’instant, disons seulement que la prolifération de AE encadrant des relations “affectives”, mêmes les plus banales, n’est pas une évolution anodine. Pour les autres AE visant à satisfaire des besoins non-affectifs, les mêmes possibilités existent de fusion et donc de création d’une base de pouvoir significative.  Elles sont mêmes plus évidentes. Quelles sont ces autres AE? Toutes celles qu’on peut bâtir à partir d’une convention “sélective”.

3.2.2  Les conventions sélectives

Et il n’y a pas que ce et ceux qu’on aime, il y a aussi ceux avec qui l’on partage des intérêts communs et avec qui on a le droit de CHOISIR de s’associer. L’espace libertaire de la société va foisonner d’occasions de créer des AE en signant des contrats qu’on pourrait appeler “d’intérêts vicinaux”, “d’intérêts professionnels”, “d’intérêts mercantiles”, “d’intérêt intellectuels”… mais qui ont tous en commun d’être des conventions “sélectives”: des ententes qu’on passe avec qui on veut, pour faire ce qu’on veut.  Ce qui pourrait poser le problème de la discrimination; comment empêcher que ne s’introduisent des critères de sélection inacceptables:  race, religion, âge, etc. dans le choix des partenaires?   Mis à part le fait évident que nul aujourd’hui n’est tenu de s’associer à quiconque et que les critères “inacceptables” sont donc simplement occultés par le système actuel, il y a aussi qu’une société libertaire ne peut pas imposer la solidarité, elle doit la rendre attrayante et, si possible, profitable.

Je vais ici me permettre une remarque qui s’applique au sujet dont nous traitons, mais aussi à tous les cas où l’on me reproche de prendre au besoin le parti des solutions réalistes contre la vertu et les principes: je ne crois pas qu’on gagne à voir la nature humaine autrement qu’elle n’est.  Ici, je crois qu’on ne doit pas et qu’on ne peut pas introduire des obstacles au processus qui permettra aux gens de s’associer en toute liberté. Ailleurs sur ce site j’ai dit, à l’encontre des idées reçues, qu’on aurait évité bien des problèmes en Yougoslavie si on avait pris à temps l’initiative de séparer les frères ennemis avant qu’ils ne s’entretuent, – au besoin en les payant le prix qu’il aurait fallu pour qu’ils se séparent – plutôt que de défendre la thèse vertueuse qu’ils devraient apprendre à s’aimer (Texte 5080).

J’ai dit aussi, à l’époque, que le“bus-ing” aux USA  – (le transport massif d’élèves de race noire dans les écoles de quartiers blancs et vice-versa) – était une solution inefficace et absurde au problème de l’intégration raciale dans les écoles.  On serait arrivé plus vite et sans violence au résultat cherché simplement en doublant – ou en triplant au besoin – pour les élèves de race noire la subvention per capita consentie aux écoles et en diminuant celle pour les élèves caucasiens dans la proportion requise pour que les budgets globaux ne soient pas modifiés.

Disposant de fonds plus considérables, les écoles “nids à rats et trappes à feu »  des quartiers noirs auraient été remplacées par des constructions modernes, dotées des meilleurs équipements et des meilleures ressources, pour devenir simplement les meilleures écoles, après quoi, au lieu d’imposer le bus-ing, on aurait pu “consentir” à l’inscription des élèves de race caucasienne dans ces écoles. L’intégration aurait été volontaire, l’alternative étant, pour quiconque l’aurait refusée, la perspective d’une éducation inférieure avec les conséquences qu’on s’imagine.  La liberté – et les bonnes incitations – sont toujours la politique la plus efficace.

Je crois que les individus vont couvrir l’espace libertaire de conventions “sélectives”, constituant des AE dont l’immense majorité ne véhiculeront aucune exclusion ni aucun préjugé. Il y aura des exceptions, ce qui est fâcheux, mais il existe déjà des préjugés et des exclusions. Ne tentons pas de restreindre la liberté de l’individu, on n’y parviendra pas; créons les circonstances pour que les préjugés rapportent moins que le bon jugement.  Fin de cette digression.

De même que le contrat de mariage peut être vu comme un cas d’espèce des relations affectives qu’une AE peut encadrer, de même on pourrait voir l’accord constituant un syndicat de copropriétaires comme un bon exemple de ce que devrait être et des situations auxquelles devrait répondre une AE résultant d’une convention sélective.

Dans un société libertaire, quand l’opportunité est toujours là pour chacun et son voisin de s’entendre pour mettre en place une solution de rechange à un service qu’a habitué de rendre la collectivité, il n’y a pas que les copropriétaires qui ont de bonnes raisons de signer une entente; tous les voisins ont avantage à le faire, pour une raison, pour une autre, ou pour plusieurs…  Une entente pour la cueillette des ordures par un entrepreneur privé, par exemple, permettant le retrait “avec compensation” du plan géré par la municipalité. Il y a des douzaines de services que des voisins peuvent s’offrir en commun dans le cadre d’une AE; voyons les conséquences de cette entente établie pour des fins bien précises et tirons en des conclusions pour  les autres.

Qu’arrive-t-il si un contribuable, insatisfait du service de cueillette des ordures ménagères que lui offre la municipalité où il réside, décide de régler lui-même le problème et exerce son droit de déduire de son compte de taxes le montant correspondant à sa quote-part du coût de ce service?  Normalement, étant seul, il n’obtiendra d’un entrepreneur qui effectuera ce travail qu’un prix pour le faire plus élevé que le montant qu’il aura récupéré de la municipalité; il aura sans doute un meilleur service, mais il payera finalement plus cher. La municipalité, pour sa part, perdra le revenu qu’elle obtenait à ce titre de son contribuable alors qu’elle ne pourra pas obtenir de son propre entrepreneur une réduction de son prix du seul fait qu’il n’a plus à offrir le service à ce contribuable dissident.  La municipalité devra répartir le coût du service entre les autres contribuables, dont chacun payera un peu plus l’année suivante.  C’est une mauvaise affaire pour tout le monde.

Mais qu’arrive-t-il, toutefois, si 10, 50, 100 contribuables décident de se retirer du programme de la municipalité?  Bénéficiant d’économies d’échelle, il y a fort à parier qu’ils obtiendront alors un prix comparable à celui que l’entrepreneur faisait à la municipalité elle-même et que, n’ayant pas à ajouter à ce prix les frais de gestion inhérents à une administration municipale, le service leur coûtera finalement MOINS que le montant qu’ils déduiront de leurs taxes municipales, pour un service qui sera MEILLEUR puisqu’ils en auront négocié les conditions eux-mêmes en fonction de leurs propres besoins.

Est-ce la municipalité qui écope et donc les contribuables qui n’ont pas choisi de se retirer?  L’année suivante, peut-être… Bien vite, cependant, la municipalité va repenser la situation et obtenir du même entrepreneur ou d’un autre des conditions plus avantageuses: un prix moindre, un service amélioré ou les deux à la fois. Quand elle l’aura obtenu, elle pourra solliciter ses contribuables dissidents, lesquels reviendront peut-être au bercail pour payer moins et avoir plus.   Et si la municipalité ne le fait pas?  Tôt ou tard, les autres contribuables se retireront aussi du programme municipal pour se joindre à ceux qui ont déjà fait le choix d’un service privé; ils le feront d’autant plus vite que chaque contribuable qui se retire augmente alors les coûts et diminue sans doute la qualité des services pour ceux qui restent.

Est-ce que la situation finale sera une privatisation de ce service municipal … et de la plupart des autres?  Pas du tout. La municipalité sera toujours dans une position supérieure à une AE ne regroupant qu’un groupe restreint de citoyens pour négocier d’un entrepreneur des conditions optimales de fourniture de services; si une administration ne le fait pas et que ses contribuables sont ainsi poussés à faire bande à part, il ne faudra pas beaucoup de temps pour que les mêmes citoyens décident de changer l’administration municipale et de remettre les choses en l’état qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être. La municipalité gérée par une nouvelle équipe offrira à ses citoyens les meilleurs services au meilleur coût.

Donnons un autre exemple de AE dans un autre domaine. Les AE vont regrouper des voisins mais aussi des travailleurs, des “coéquipiers”.  L’avenir du marché du travail, c’est le travail autonome d’une part mais c’est aussi, d’autre part, des équipes multidisciplinaires de travail  constituées pour introduire au sein des grandes entreprises les conditions et la motivation propres au travail autonome (Textes 125, 701, 3233). Ces équipes multidisciplinaires seront d’autant plus performantes et offriront au travailleur un contexte d’autant plus gratifiant qu’une plus grande liberté de gestion interne leur sera accordée.

On peut voir ces équipes comme de mini-entreprises au sein d’une grande entreprise, mais il sera important que leur structure soit souple et leur encadrement légal simple. Il est probable qu’on trouvera avantage à les traiter comme des AE et que quelques contrats-types de cette nature, auxquels les intéressés ajouteront les clauses spécifiques de leur choix, finiront par s’imposer comme modèles, remplaçant le contrat de travail actuel qui deviendra de moins en moins pertinent.

On aura un autre cas de figure de la convention sélective quand des consommateurs s’uniront et se constitueront en AE pour acheter en gros et obtenir des conditions préférentielles. La coopérative d’achat existe depuis déjà des lustres; son évolution a connu des hauts et des bas et bien des avatars, en parallèle à celle des autres idées originales qui ont émaillé l’histoire récente du commerce de détail. Bien malin qui pourrait prédire aujourd’hui la forme que revêtira la coopérative d’achat dans 10 ans, quand on aura introduit les nouvelles approches qu’on voit déjà se dessiner, dont au premier plan celle du “e-commerce”.

Quoi que devienne la coopérative d’achat (Texte 3234), toutefois, il semble inévitable que le lien entre les co-acheteurs devra se préciser pour acquérir valeur plus formelle de contrat, au fur et à mesure que les montants en jeu deviendront plus importants et les transactions plus rapides.  Le contrat que passeront les coopérants, entre eux ou avec une entité à qui ils auront confié le pouvoir de gérer leurs interrelations, sera aussi une convention sélective et leur association un type de AE.

Un cas particulier de AE “pour consommateurs” qui aura une grande importance sera celui qui permettra à des groupes de se former pour s’offrir un premier palier de service d’assurance. Ceci entraînera, pour la formation de l’épargne au niveau des citoyens ordinaires, des conséquences semblables à celles qu’ont eues jadis au Québec sur le système bancaire les coopératives Desjardins avant que celles-ci ne deviennent une banque à peu près comme les autres. Ceci aura un impact significatif sur le marché financier, puisque personne, les banques et l’État mis à part, ne contrôle plus d’argent que les compagnies d’assurances; gérer cet argent à la base et en faire bénéficier directement le monde ordinaire est une manœuvre incroyablement subversive pour le Système. Une Nouvelle Société s’empressera de réaliser ce projet et c’est dans le cadre de AE et de regroupements de AE qu’elle le réalisera. (Texte 116)

3. 3   Les administrations exceptionnelles

3.3.1  Le droit à la dissidence

Lorsqu’un contrat social a été passé qui fait consensus et qui répond vraiment aux besoins de la population, l’essentiel est extrait du débat politique et enchâssé dans ce contrat social. C’est dans la structure libertaire, dorénavant, qu’il va se “passer des choses”; le rôle de l’État devient  de garantir les acquis, le meilleur gouvernement étant alors, selon l’adage chinois, “celui dont on ne sent pas le poids”.  Dans ce contexte, le débat politique émotif, passionné, viscéral devient un peu déplacé mais, en revanche, tout devient plus complexe.

Tout devient complexe, car la mission de l’État n’est plus tant de servir d’arbitre entre des intérêts qui s’opposent – ce qui, même dans le cas des dilemmes les plus cornéliens, reste d’une grande simplicité – que d’arbitrer entre des intérêts que personne ne conteste mais qui rivalisent pour l’affectation prioritaire des ressources de la société.  Dans quelle proportion devons-nous consacrer nos efforts à la santé?  À l’éducation? À la recherche scientifique?  À la production agricole ?  Ceci est complexe. Il y a autant de scénarios d’affectation de nos ressources que de citoyens qui s’y intéressent.

Cette évolution de la mission de l’État, à qui l’on ne demande plus de porter des jugements de Salomon mais d’arbitrer une affectation des ressources, a un impact immédiat sur le sens de la démocratie. En effet, même si chaque décision démocratique reflète toujours le désir d’une majorité, l’ensemble de ces décisions mineures ne peut aboutir qu’à une situation où, chacun s’étant retrouvé quelques fois d’un avis contraire à la majorité, personne ne sera parfaitement satisfait.  Même quand la démocratie “contractuelle” tranchera, au deuxième tour de scrutin, entre deux candidats et leurs programmes respectifs (Texte 601), on sait bien que pour la majorité de ceux qui accorderont leur suffrage à l’un ou l’autre des partis qui en seront rendus à ce verdict final, le programme qu’ils choisiront ainsi ne pourra être qu’un compromis.  On bâtit  ainsi démocratiquement, sur des concessions mutuelles, une société qu’on devra accepter comme un moindre mal.  Ceci est inévitable, mais il faut s’assurer que nous n’acceptons vraiment que le MOINDRE mal.

Le moindre mal, c’est de faire disparaître de l’espace démocratique les occasions de frustration et de n’y garder que le “noyau dur” des exigences qui découlent directement et sans ambiguïté du contrat social et dont nul ne conteste qu’il faille les traiter selon les règles de la démocratie.  Ceci est désormais possible, car on peut réduire radicalement les contraintes qu’une société impose à ces citoyens en permettant le développement d’une large zone discrétionnaire sur le plan de la réglementation.  La plupart du temps, il y a au moins une alternative à la solution simpliste qui consiste à imposer universellement une règle uniforme; il faut remettre en question le droit de la société d’imposer à tout le monde ce qui ne correspond qu’à la volonté de quelques-uns, fussent-ils une majorité.  La liberté, pour chacun de nous, ne se confond plus aujourd’hui avec la démocratie, mais se situe par-delà la démocratie; la liberté, dorénavant, est fonction du droit à la dissidence qu’une société consent à accorder.

Chaque fois que faire se peut, ceux qui veulent autre chose que la majorité doivent garder le droit de faire bande à part. On choisit ainsi une vision libertaire plutôt que totalitaire de la démocratie et on accède à un niveau supérieur de respect des autres.  Une société libertaire va faire tout ce qu’elle peut pour favoriser l’expression et la jouissance tranquille de ce droit à la dissidence, réduisant donc l’espace démocratique au profit de l’espace libertaire, celui à l’intérieur duquel l’individu souverain, directement ou par pouvoir délégué, se donne les règles qui lui conviennent.  Une Nouvelle Société n’utilisera son pouvoir d’imposer un comportement et une règle unique à tous que lorsqu’en exempter ceux qui veulent l’être priverait d’en jouir cette majorité qui a choisi d’y être astreinte. C’est ça le moindre mal.

L’ingérence cavalière de l’État dans la vie des individus à laquelle nous sommes habituée ne sera donc plus permise du seul fait que la majorité a pris une décision; on devra établir que cette ingérence est nécessaire et ce sera à l’État d’en faire la preuve.  L’éthique du gouvernement de l’État passera alors de la notion de majorité à celle de consensus et l’on acceptera comme normal qu’existent en parallèle des comportements divers, tous légaux.  On reconnaîtra que le droit de l’individu à sa spécificité est absolu, non seulement quand il s’agit d’un droit fondamental – ce que personne ne nie en théorie – mais, sous réserve de la liberté des autres,  même au niveau des détails de la vie de tous les jours et s’il ne s’agit que des “goûts et des couleurs”.  L’individu ne doit être soumis qu’à un minimum de contraintes.  L’individu est souverain. L’État va s’adapter à cette nouvelle situation en se repliant sur l’espace démocratique.

Concrètement, c’est en se pliant aux exigences de la démocratie contractuelle (Texte 600) que l’État va se replier sur l’espace démocratique, mettant du même coup à profit la volonté des AE et des groupes d’affinités de jouer un rôle utile et bien visible.   Aujourd’hui,  les partis politiques qui veulent former le gouvernement cherchent à manipuler l’ambiguïté et à rester dans un vague poétique quant à leurs intentions: il est bien moins grave, en démocratie, de ne contenter personne que de mécontenter qui que ce soit.  Discrètement, lorsqu’ils sont au pouvoir, les partis font ce qu’ils veulent. Quand une démocratie contractuelle va imposer la présentation d’un vrai programme et le respect des promesses faites sous peine de révocation, ceux qui veulent un mandat populaire vont réagir en restreignant le contenu de leur programme officiel à des propositions qui recueillent un large consensus.

Ce qui veut dire que les partis qui veulent former le gouvernement ne s’engageront spontanément qu’à poser des geste qui ne s’éloignent pas trop des conditions du contrat social et qui ne sont donc que de nouvelles modalités de réalisation de ce sur quoi tout le monde est d’accord. Les partis pourront ainsi remplir scrupuleusement toutes leurs promesses mais, n’ayant promis qu’un minimum, ce qu’ils feront ainsi spontanément sera insuffisant pour insuffler à la société le dynamisme nécessaire à son développement et à la satisfaction des citoyens.  Sommes nous condamnés à l’immobilisme?

Non, car l’activité de l’État n’en restera pas là.  Le gouvernement se sera seulement accordé un temps d’arrêt et cantonné dans une prudente réserve, le temps que se manifeste la société civile pour laquelle l’État aura acquis un nouveau respect.  Pendant que le gouvernement attend, c’est dans l’espace libertaire garanti par le contrat social et occupé par la structure gigogne des AE et des lobbies que les initiatives vont se prendre. C’est de là que viendront les pressions pour que le gouvernement agisse hors du champ clos de son programme et à la frontière entre l’espace démocratique et l’espace libertaire.

Le gouvernement sortira de sa réserve pour se risquer hors du champ clos de son programme lorsqu’il y sera poussé par des pressions assez fortes émanant des lobbies, groupes d’affinités et AE.   Quand il en sortira, ce sera pour avancer un projet d’action minimal dont les sondages l’auront assuré qu’il recueille une majorité d’appuis au sein de la population. La présentation de ce projet à l’Assemblée nationale (Texte 601) deviendra la première étape de ce qui sera systématiquement une opération en trois étapes.

Dans une deuxième étape, en concertation avec les AE de niveau supérieur et à mandat large de la structure-gigogne dont la mission est pertinente à la question à résoudre, le gouvernement dessinera le contour de l’opposition à son projet et favorisera l’émergence d’organismes divers qui pourront éventuellement se charger de satisfaire aux désirs de ceux qui ne sont pas d’accord avec le projet. Ces organismes soumettront des propositions permettant d’offrir des normes sur mesure aux opposants au projet, dans le respect du contrat social et avec l’accord de l’État.  Le gouvernement analysera ces propositions et donnera son aval à une ou plusieurs d’entre elles dont les sondages indiqueront qu’elle(s) peuvent, sans créer de problèmes logistiques insolubles, accueillir et satisfaire le plus grand nombre possible de dissidents.

Quand de nouveaux sondages auront établi qu’on a élargi le consensus autant qu’il est possible de le faire sans que soient brimés les désirs de la majorité, alors, on passera à la troisième étape. S’étant assuré que sont bien tolérées toutes les dissidences compatibles avec le contrat social, le gouvernement légiférera simultanément pour que soient reconnus comme “administrations exceptionnelles” ces organismes qui encadreront les dissidents et que devienne loi ce dont a décidé la majorité démocratique, cette loi devenant la règle qui s’applique “par défaut” … et que confirment toutes les exceptions.

En agissant de la sorte, le gouvernement renonce à imposer – hors le contenu formel du contrat social – d’autres règles que celles auxquelles chacun a accepté de se soumettre. Une société libertaire va ainsi institutionnaliser la dissidence et c’est la structure-gigogne des AE qui va servir de modèle à cette institutionnalisation. La société va favoriser l’émergence d’une multitude d’associations à chacune desquelles l’individu pourra conférer des pouvoirs et qui géreront l’application de normes qui ne s’appliqueront qu’à leurs membres en lieu et place d’une règle générale que l’État appliquerait à tout le monde

Comprenons bien: ce n’est pas l’État qui déléguera des responsabilités à des associations, lesquelles devraient par la suite rendre compte à l’État de leur gestion; ceci créerait une responsabilité sans autorité correspondante, piège que tout État raisonnable voudra éviter à tout prix.  L’état va simplement évacuer les zones de l’espace démocratique qui semble litigieuses et permettre a l’individu souverain d’accorder à des administrations ad hoc le pouvoir normatif dont on aurait pu croire que disposait l’État pour gérer les activités dans ces zones.

La logique justifiant ce comportement sera que l’État s’assure ainsi que toutes les nouvelles occasions d’imposer des contraintes qui découlent de l’évolution de la société ne viennent pas s’ajouter subrepticement à l’espace démocratique par le biais d’interprétations de plus en plus tendancieuses du contrat social, mais doivent au contraire être remises à la discrétion de l’espace libertaire.

C’est bien la discrétion qui prévaut dans l’espace libertaire qui s’applique, en effet, quand l’État qui voit l’occasion de légiférer accepte la dissidence, collabore à ce que se mettent en place des administrations “exceptionnelles” qui géreront les activités des dissidents et donne sa caution qu’il fera respecter les ententes entre les individus et ces administrations et entre ces administrations et l’État, tout comme il le ferait entre des individus ou entre toutes autres entités juridiques créées dans l’espace libertaire.

C’est la même discrétion à deux (2) différences près. Une “administration exceptionnelle” n’est pas une AE comme les autres, d’abord en ce que le document qui lui sert de charte doit avoir reçu l’approbation de l’État et devient pas la suite immuable: on y adhère, on n’en discute pas les termes.  Ensuite, en ce que quiconque le souhaite peut y adhérer; au contraire d’une AE, il ne s’agit pas d’une convention sélective et personne ne peut être exclu d’une « administration exceptionnelle” à laquelle il souhaite se soumettre… et donc refoulé vers une autre structure – ce qui serait inique – ou vers un “espace vide”, ce qui serait absurde.

En imposant ces conditions, on marque les limites de la tolérance de la collectivité à la diversité institutionnalisée, limites qui ne sont que l’acceptation des contraintes techniques propres à une gestion  diversifiée.  Les normes qu’imposera une administration exceptionnelle seront donc les plus permissives compatibles avec le contrat social, englobant toutes les dissidences jusqu’à la limite de ce qu’on peut considérer comme la bonne foi et le sens commun  La liberté y trouvera son compte et personne ne sera lésé.

Apparemment, en concédant ce droit systématique à la dissidence face à tout ajout ou toute nouvelle interprétation du contrat social, on fait que celui-ci demeure inchangé – comme il doit l’être – et que l’espace démocratique reste constant. En réalité, cependant, permettant des “exceptions” de plus en plus nombreuses à des règles en principe faites pour tous mais dont l’application a finalement lieu dans l’espace libertaire, sauf pour ceux qui, sur ce point en particulier, ont constitué la majorité, l’État consent une lente érosion de l’espace démocratique, lequel tend à se limiter finalement à ce sur quoi tout le monde est d’accord… mais n’intéresse plus personne.  Cette évolution n’est pas une catastrophe.

3.3 2  Normaliser l’exceptionnel

Dans une société libertaire, l’exceptionnel est partout et est accepté. Son acceptation devient la norme et la règle devient l’ensemble des exceptions. Comment, pratiquement, fonctionnera une Nouvelle Société dont l’espace démocratique commun se réduira peu à peu au profit de l’espace libertaire? Le gouvernement de l’État, dans une Nouvelle Société, se posera toujours au moins deux (2) questions avant de réglementer ou d’investir et ne cédera plus sans réflexion à la “tyrannie de la majorité”. La première question sera: “Peut-on offrir une solution de rechange qui respecte la volonté de ceux qui ne sont pas d’accord avec la contrainte que l’on veut ici imposer ?”  Posons cette question, et l’on verra que, plus souvent qu’autrement, il existe une solution de rechange, que cette solution consiste à imposer à l’individu une obligation de résultat plutôt que de moyens et que l’inconvénient le plus sérieux qui découle de la discrétion ainsi consentie au citoyen est d’obliger à réfléchir et d’occasionner quelques frais supplémentaires.

Ce qui mène à la deuxième question. Quand il y a une solution de rechange, elle est rarement gratuite. Évidemment, prévoir des solutions de rechange et mettre en place une alternative à la seule solution majoritaire a son prix: c’est le prix de la liberté. Qui en assumera le coût?  Il faut s’interroger quant au partage équitable, entre la collectivité et ceux qui en profitent directement, des coûts liés à une telle réglementation “à géométrie variable. Le principe de base devrait être que ceux qui veulent des services sur mesure – distincts de ceux que souhaitent la majorité – devraient en assumer les coûts supplémentaires, mais  avoir le droit de “se retirer avec compensation” – (un concept avec lequel le débat Ottawa-Québec nous a rendu familiers) – du programme auquel ils substituent ainsi à leurs frais leur propre solution de rechange.

Ceci peut ouvrir la porte à bien des tractations. Ce qui ne peut être négocié,  toutefois, c’est la volonté ferme d’une  Nouvelle Société d’accepter sereinement l’inconvénient de permettre un comportement dissident aux minorités en son sein qui pensent “autrement”.  Lorsque l’individu souverain ne réclame de l’État rien d’autre que le privilège d’affecter à la solution de son choix la somme correspondant à sa quote-part du coût de création et de fonctionnement d’un programme que l’État met en place pour résoudre un problème donné, une société libertaire doit donc lui consentir ce privilège comme un droit.

À partir de ce principe simple, il y a une infinité de cas d’espèces à considérer quand une société décide de respecter désormais la volonté de l’individu ou des minorités sans permettre le veto de la majorité. Nous en présentons ici quelques exemples types pour bien expliciter ce que signifiera ce respect de la liberté de l’individu, mais sans insister outre mesure puisque la composante “libertaire” est déjà intégrée à toutes les solutions qui ont été proposées sur ce site et que chaque texte précédent de cette Section 7 en est un exemple.

Soulignons plutôt, encore une fois combien l’État s’est écarté de sa mission normative pour devenir un fournisseur de services. Si, comme législateur, il doit reconnaître le droit de ses citoyens à la dissidence, à plus forte raison doit-il, en sa qualité de fournisseur de services, offrir un vaste choix à sa “clientèle”. Dans la réalité quotidienne, ces deux fonctions de l’État ont été confondues, ce qui crée bien des malentendus. Quand l’État fournisseur de service comprendra qu’il agit totalement dans l’espace libertaire et doit se plier aux règles qui y prévalent,  bien des malentendus disparaîtront. Bien des services de l’État aussi, d’ailleurs.

Ainsi, prenons l’éducation et l’obligation de fréquentation scolaire l’école. Cette obligation n’est qu’une réminiscence d’une époque où l’on envoyait les enfants de 6 ans mener les vaches aux champs et où, en zones rurales, le temps des récoltes appelait à la conscription générale. Il fallait bien imposer une règle.  C’est encore la situation qui prévaut dans  bien des régions sous-développées du monde, mais ce n’est plus le cas, cependant, dans les villes des pays occidentaux industrialisés. Aujourd’hui la situation a changé et les besoins sont différents.

Il est nocif de confondre école et garderie. Il est néfaste que notre système d’enseignement secondaire soit devenu une opération de gardiennage plutôt qu’une entreprise d’éducation. Il est inacceptable que l’éducation soit une manœuvre concertée mais d’application erratique pour ramener tous les futurs citoyens à la dimension d’un lit de Procuste. La responsabilité de l’État est de contrôler l’accès de l’enfant à l’apprentissage, sans préjugés envers l’école religieuse ou laïque ni envers l’école privée ou publique.

Ce n’est pas dans le cadre de la mission normative de l’État d’offrir un système d’éducation; c’est l’un des choix qu’il peut poser comme fournisseur de services – et c’est un choix qui a ses mérites – mais qui doit, justement, être jugé à son mérite. Quand l’État s’autorise de son rôle normatif pour imposer le produit “éducation” qu’il nous propose comme fournisseur de service, il abuse de son pouvoir. Il envahit indûment l’espace libertaire. Et si, comme c’est maintenant  le cas, l’État offre un produit désuet, il vaut mieux chercher autre chose.  L’individu doit avoir le droit de le faire. C’est un exemple évident où doit s’appliquer le droit à la dissidence.

Prenons un autre exemple. Il faut, bien sûr, que l’État maintienne un système efficace de résolution des conflits, mais pourquoi l’État n’appliquerait-il pas à la lettre la règle que “le contrat est la loi des parties”, incluant ce contrat entre elles qui soumettrait leurs litiges à l’arbitrage d’un tiers dont elles conviennent?  Ce droit existe aujourd’hui, en théorie, mais en pratique les possibilités de contestation des modalités d’exercice de ce droit renvoient l’affaire au système judiciaire dès qu’une des parties le souhaite. On ne s’étonnera pas que la partie qui n’est pas sûre de son bon droit préfère bénéficier des délais du système traditionnel.  Essayez de proposer l’arbitrage à votre compagnie d’assurance…

On peut mettre en place immédiatement un système formel d’arbitrage universel en utilisant les avocats (Texte 702), mais il est probable qu’on évoluera ensuite vers un système où les décisions d’arbitrage seront rendues par des experts jugeant en équité et qui, en plus de jouir de la confiance des parties, auront, en lieu et place d’une formation juridique, les connaissances requises pour rendre des décisions qui tiennent compte des aspects techniques des problèmes qu’on leur soumettra. Pourquoi les citoyens plaideurs qui en conviennent ne pourraient-ils pas – sauf les droits des tiers – se soustraire entièrement aux tribunaux de juridiction civile?

La santé?  Une société libertaire ne doit pas poser d’entraves au droit de chacun d’avoir accès aux ressources médicales de son choix, ce qui entraîne deux changements profonds.  D’abord, ceci ouvre nécessairement la porte à une pratique privée de la médecine hors du système public; ensuite, ceci brise le monopole que cherchent depuis toujours à exercer sur les soins de santé les médecins d’obédience traditionnelle.

En ce qui a trait au premier de ces changements, cette liberté d’accès à la médecine “privée” exige qu’on comprenne  que  le défi n’est pas de supprimer la médecine hors-réseau mais de maintenir un réseau public qui soit si performant que nul ne soit dépourvu du meilleur de la médecine du seul fait qu’il ne puisse pas ou ne veuille pas s’adresser à un professionnel de la santé exerçant son métier dans le secteur privé. Le problème est fiscal et uniquement fiscal. Un gouvernement qui aura le courage de prélever sur la richesse collective la part croissante qui devra en être affectée à la santé au cours des décennies qui viennent n’aura rien à craindre du développement d’un secteur médical privé (Texte 705).

Quant au monopole des médecins sur les soins de santé, il s’agit moins de le briser que de constater qu’il est déjà en miettes et de remettre les pendules à l’heure.  Quand on y joint les éléments de “médecine douce” et les médicaments vendus sans prescriptions, plus de la moitié des dépenses de la santé se font déjà hors des cadres du réseau public gratuit et incluent d’autres services que ceux qu’offrent les membres en règle du Collège des médecins. Il faut reconnaître cette évolution et mettre fin au casting de la médecine traditionnelle dans le rôle de l’Inquisition face à Galilée pour des chasses aux sorcières périodiques.

Reconnaissons qu’il peut y avoir d’autres façons d’améliorer la santé du patient que de lui donner les potions traditionnelles reconnues. Acceptons que c’est en dernier recours au patient, pas au médecin, de décider s’il veut subir ou non des traitements non conventionnels.  Ce qu’on doit exiger de quiconque prétend soigner ou guérir – un “thérapeute” – c’est la déclaration sans ambiguïté qu’il est ou n’est pas membre en règle du Collège des médecins ou d’une autre association professionnelle.

S’il en est membre, libre à cet organisme de lui imposer les normes publiques qui sont les siennes et le praticien doit s’en tenir strictement à ces règles; le contraire serait une fraude perpétrée sur son client.  S’il n’est pas membre d’une telle organisation, libre au thérapeute d’offrir et à tout adulte consentant et sain d’esprit d’accepter le “traitement” dont thérapeute de tout acabit et patient conviennent.  Il faut respecter la liberté de l’individu. Son droit à la dissidence.

Dans un tout autre domaine, si un propriétaire foncier ne veut pas se brancher au nouvel aqueduc ou réseau d’égouts qu’une municipalité veut implanter, de quel droit l’y obligerait-on et exigerait-on qu’il en paye sa quote-part ?  Que ceux-la seuls qui souhaitent ce service s’y branchent et en assument le coût, peu importe qu’ils soient une majorité. Évidemment, une ville pourra parfois interdire les puits et fosses septiques afin de protéger la nappe phréatique ou la santé publique, ramenant ainsi  tout le monde dans le chemin de la majorité – (on voit mal des milliers de puits artésiens en zone urbaine à haute densité !) –  mais elle devra alors faire la preuve du bien fondé de ces mesures. Le PRINCIPE de la liberté de l’individu face à la majorité sera respecté.

Même chose encore s’il s’agit de construire une autoroute. Une route plus modeste ne peut-elle aussi être ou conservée qui permettrait de disposer d’une solution de rechange à celle-là dont l’usage serait alors réservé à ceux qui, par péage, en assumeraient le coût? Pourquoi l’environnementaliste inconditionnel qui ne vit qu’à bicyclette devrait-il contribuer de ses taxes aux frais des dix-huit-roues, par le biais de l’entretien d’autoroutes sur lesquelles on ne le laissera même pas circuler en paix?  Quand l’État légifère, le mot-clef, doit être “respect des droits acquis”; le contrat social vient donner sa forme définitive à ce principe. La liberté, c’est le droit à la dissidence, l’accueil sans préjugés des exceptions.

3.3.3  Le pouvoir en équilibre

Quand l’État accepte l’exception et la dissidence et gère un espace démocratique rétréci, quand l’innovation vient systématiquement de lobbies et d’associations d’encadrement (AE) dans l’espace libertaire, est-ce que l’État, comme premier mandataire de l’individu et responsable du respect de ses droits fondamentaux, ne se trouve pas en péril imminent de perdre son sens et les pouvoirs qui se rattachent traditionnellement à son rôle?  Ne risque-t-il pas, tout au moins, que son rôle soit si diminué qu’il ne puisse plus efficacement apporter à la société le leadership dont elle a besoin? Il faut répondre à ces deux préoccupations.

D’abord, la montée en puissance des lobbies et des AE ne crée-t-elle pas le risque que les pouvoirs de cette structure parallèle viennent supplanter ceux de l’État lui-même?  La réponse à cette question est que dans l’espace démocratique – et c’est dans cet espace commun qu’on veut maintenir le pouvoir de l’État –  le pouvoir de la structure-gigogne ne rivalisera pas avec celui de l’État.  Les lobbies et les AE ne deviendront jamais une alternative au gouvernement.  Ils ne le peuvent pas. Non seulement ces structures ne disposent-elles pas de la force elle-même – “ultime argument des Rois” – mais la nature même de leur pouvoir ne le leur permet pas

Ils ne le peuvent pas, parce que le pouvoir politique d’un lobby ou d’une AE tient à ce que ceux-ci peuvent cibler l’attention des citoyens sur un aspect et un seul du gouvernement de l’État. Ceci leur donne un pouvoir énorme, mais essentiellement un pouvoir d’opposition et un pouvoir précaire et, surtout, ceci leur interdit de s’écarter de leur cible. Sur toute autre question que celle qui est de leur compétence, leur crédibilité est nulle et leur opinion de peu d’impact.  Ce n’est donc que si leur grief est d’une telle importance qu’il prévaudrait sur toute les autres considérations réunies pour déterminer le vote au moment de l’élection qu’un lobby ou un AE pourrait s’ériger en rival du gouvernement.

Ceci n’arrivera pas, puisque tout gouvernement à l’écoute de la volonté populaire aura satisfait bien avant l’échéance électorale à une exigence dont semble ainsi dépendre sa réélection. Or, dans la mesure où l’État a acquiescé à la demande du lobby – ou, plus probablement, s’en est lavé les mains en accordant aux dissidents le droit d’en faire à leur tête dans le cadre d’une “administration exceptionnelle” – l’opinion du lobby ou de l’AE n’a plus d’impact sur le choix électoral du citoyen, lequel s’empresse de rayer ce critère de la liste de ceux à partir desquels il portera son verdict. En concédant systématiquement le droit à la dissidence sauf lorsque le contrat social l’interdit en toutes lettres, les partis politiques se mettent à l’abri du pouvoir des « lobbies ».

L’expérience prouve, d’ailleurs, que lorsqu’un le gouvernement ne cède pas à la pression d’un lobby, c’est qu’il a de bonnes raisons de croire que l’exigence que celui-ci lui formule ne représente pas la volonté de la population. On a vu, au Canada, à quel point le mouvement syndical n’a jamais pu “livrer le vote” au NPD qu’il prétend soutenir, ce parti n’ayant jamais proposé une politique de travail et de main-d’œuvre suffisamment distincte de celles des autres partis pour que l’on ait pu faire porter au gouvernement ni aux autres partis la responsabilité des insuffisances de la politique en place.

Quand les lobbies sur Internet auront le pouvoir accru de l’opinion exprimée par leurs membres et “visiteurs”, ils seront, en contrepartie, totalement démunis quand cette opinion ne leur sera pas favorable et ne se manifestera pas avec énergie.  Le temps de la liberté sera aussi le temps de la vérité. Le pouvoir d’un lobby est ciblé: c’est sa force, qui aide à soutenir l’espace libertaire… et sa faiblesse qui a l’avantage de ne pas en faire une menace pour l’État à l’intérieur de l’espace démocratique.

Ne peut-on pas craindre, pourtant, que des AE puissent s’allier – une structure gigogne s’y prête bien – et devenir une alternative crédible aux partis politiques? Si des alliances se créent entre AE de hauts niveaux, on pourrait penser que leur pouvoir en sera augmenté, comme celui des groupes d’affinités qui enfourchent un même cheval de bataille. Ce serait une erreur de le croire, car ce qui est vrai pour les lobbies qui visent un impact ponctuel ne l’est pas nécessairement pour les AE qui doivent garder de façon permanente le soutien de leurs memberships respectifs; conserver ce soutien dans le contexte d’une alliance est une entreprise ardue.

Les AE se regroupent dans toutes les dimensions, mais chaque AE d’un palier donné n’est toujours que le produit d’une synthèse selon un seul critère et dans une seule dimension. La force d’une AE tenant au caractère ciblé de son action, des AE dont les buts convergent sont des alliés naturels et gagnent en pouvoir en s’alliant;  mais, si on veut  transcender cette limitation et simplement mettre à profit en les unissant les potentiels de loyauté que commandent des AE dont les objectifs ne sont pas reliés, on ne jouit pas d’un avantage évident.

Cette alliance, en effet, fait alors face au même problème que tout parti politique qui cherche à concocter un projet de gouvernement: chaque nouvelle AE qui se joint à l’alliance avec ses objectifs propres –  comme chaque nouvel article qu’un parti politique ajoute à son programme – lui fait perdre l’appui de tous ceux dont l’opposition à ces nouveaux objectifs est plus forte que leur soutien aux autres objectifs auxquels ils s’étaient auparavant ralliés.  Une alliance de AE qui voudrait sortir d’un rôle d’opposition et de critique pour proposer une vision globale de la société serait soumise aux règles du jeu démocratique et deviendrait simplement l’embryon d’un parti comme les autres. Il n’est ni bon ni mauvais, mais indifférent, que la gestation d’un parti politique ait lieu dans la matrice de la structure-gigogne.

L’État et la composante politique de la société ne seront pas en péril imminent d’être supplantés par un pouvoir parallèle issu de la structure-gigogne. La nouvelle structure du pouvoir n’est à la merci ni de l’État ni des éléments de la structure-gigogne, mais constitue une nouvelle symbiose qui a son propre équilibre.

Ce nouvel équilibre nous prive-t-il du leadership que l’État devrait apporter? Tout dépend, bien sûr, de la notion de leadership qu’on a en tête.  Dans la mesure ou la justice règne et où les besoins de tous sont satisfaits, n’est-ce pas ce que tout le monde souhaite ?  Est-ce qu’on veut encore d’un État chauvin, conquérant, symbole d’un “nous” qu’on veut supérieur à “eux”, “eux” étant les citoyens d’un autre État cherchant aussi à affirmer sa supériorité? Est-ce que nous ne sommes pas d’accord que l’État que nous voulons doit être un centre de ralliement et de coordination d’initiatives issues de la société civile et non du cerveau de quelques fonctionnaires? Que les politiciens qui en ont l’envergure puissent être les hérauts ou les prophètes qui nous indiqueront la voie du changement, soit; mais n’est-il pas préférable que leurs messages passent d’abord au crible de structures autonomes – AE et lobbies – plutôt que directement aux exécutants du pouvoir?

Les moyens modernes de contrôle qui existent maintenant – et qui laissent toujours planer la menace de l’autoritarisme – doivent être compensés par les moyens modernes de maintenir l’espace libertaire. De la même façon que la démocratie a pu s’accommoder de la monarchie constitutionnelle, en posant le principe que “le Roi règne mais ne gouverne pas”, l’évolution vers la liberté exige aujourd’hui qu’on dise gouvernements qu’ils “organisent, administrent et exécutent…  mais n’inventent pas”.  C’est dans l’espace libertaire – la société civile – que doivent naître les initiatives et les projets. C’est  dans cet hémisphère de notre “cerveau” social collectif qu’il faut laisser travailler l’imagination.

Dans une Nouvelle Société, l’État apporte la légitimité d’une société de droit et la force d’en faire respecter les principes. Il le fait en gérant les activités d’intérêt commun d’un espace démocratique dont un contrat social a défini les limites.  Au-delà de ces limites, l’État consent aux minorités le droit à la dissidence et cède le pas à l’individu souverain qui gère à son gré l’espace libertaire.

Dans l’espace libertaire, l’individu fait gérer ses dissidences par des administrations exceptionnelles, participe à des groupes d’affinités par le biais desquels il fait connaître à l’État ses désirs et opinions et se soumet, de son plein gré, à des associations d’encadrement (AE) dont il fixe l’autorité et qui se chargent d’une part croissante des activités de la société.  Particulièrement les activités de production, puisque le secteur industriel génère ses propres AE que sont les équipes multidisciplinaires de travail. (Texte 125)

Administrations exceptionnelles, groupes d’affinités et associations d’encadrement  s’enchevêtrent  pour créer une structure-gigogne qui encadre l’espace libertaire et garantit la liberté de l’individu, se posant face à l’État comme une émanation directe et légitime de la société civile. C’est vers cette structure du pouvoir, je crois, que se dirige une Nouvelle Société.

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