Le Réel contre-attaque

 

PIERRE JC ALLARD  Il y a des lustres que la réalité est devenue Cendrillon dans nos vies et dans nos rêves.  Peu à peu, insidieusement, le virtuel a occupé toute la place.

D’abord le champ du ludique. On ne se méfie pas, puis on découvre que c’est à l’écran que ça se passe. Le foot sous la pluie, le hockey dans la neige, bon pour les enfants et les adolescents…  Après les premières amours, s’il n’y a pas un million à la clef pour devenir un pro, on se contente d’être un sportif sur console de jeux.

Et ces premières amours et celles qui suivent, parlons-en ! …  Pas encore le tout-virtuel – car la testosterone a ses exigences, auxquelles on sacrifie – mais quelle grande passion vaut un script de téléroman ?  Quel maquillage servira la beauté aussi loyalement que Photoshop ?  Videos pornos, l’orgasme au télephone… Chut… La libido n’en saura rien.

Le virtuel a fait ses classes en nous amusant… mais il est aussi en pays conquis quand on parle des choses qu’on dit sérieuses.  Votre travail, par exemple. PRODUISEZ-VOUS vraiment quoi que ce soit ?  Si  vous êtes des 14% de travailleurs  au Canada encore en industrie, ou dans la construction ou dans le transport, vous pouvez répondre oui, bien sûr,  mais quelle part de votre travail consiste à presser des boutons ou à déplacer des chiffress, les machines faisant le reste ?

Et si vous n’avez même pas ce rapport tenu à la matière – étant des 80 % qui ne travailent qu’à manipuler des concepts et des symboles, avec des paroles en garniture et un enracinement total dans la « communication », –  êtes-vous vraiment en prise sur le réel ?  Et le réel en prise sur vous, à moins qu’une rage de dent ou un accouchement vous rappelle  que vous êtes faits de chair et d’os ? Le réel ne se manifeste plus que rarement, dans les grandes occasions. Pour le reste nous sommes « branchés » au virtuel …

Sans même nous en rendre compte, à nous nourrir de symboles, nous sommes passés, dans le virtuel, d’un travail évanescent à une richesse imaginaire. Du pain vers l’or, de l’or aux papiers puis des papiers aux pixels, avec comme résultat que nous considérons maintenant comme richesse, ce que nous disent qu’est richesse ceux qui prétendent la posséder.

Un peu jocrisse et troublant, avec ce résultat encore plus troublant qu’on peut dorénavant se découvrir tout a coup pauvre et impuissant, sans que rien n’ait  changé.  Il suffit que veuillent nous en convaincre ceux dont c’est l’intérêt que nous en soyons convaincus.

Nous avons migré vers le virtuel. Un monde à la Harry Potter, où les choses peuvent être transformées magiquement par ceux qui connaissent les bonnes incantations.  La Première Incantation, indispensable a l’efficacité de toutes les autres, sert à convaincre  ceux qu’on manipulera  du pouvoir des Magiciens.  C’est de ce pouvoir des Magiciens que nait… la magie de l’autorité.

Prenez une heure et comprenez bien ça. ILS sont riches et VOUS êtes pauvres, parce que vous acceptez l’illusion d’un monde virtuel créé par des magiciens dont vous acceptez l’autorité. Une autorité qui repose sur un échafaudage d’actes de foi et rien d’autre.  L’homme le plus riche ne peut s’acheter un pain que si celui qui a un pain le lui cède contre valeur.   Si cette valeur est monétaire, comme c’est aujourd’hui le cas pour la quasi totalité des transactions, elle n’existe que parce qu’existe la foi en celui qui émet cette monnaie. La foi que – en échange de cette monnaie – l’émetteur  fera qu’on obtienne toujours des biens…

Les Magiciens qui émettent la monnaie ne peuvent pas dire qu’on obtiendra toujours  des biens pour cette monnaie. En fait, ils n’existent pas assez de biens pour remplir cette promesse et ils le savent. Ils ne font que retarder le moment où ils devront avouer qu’il faut désormais 2, 5, 10 ou 100 fois plus de monnaie pour se procurer ces biens.  Une bien mauvaise nouvelle à annoncer, mais tout ça est facile quand on est dans le virtuel. Il suffit que le Magicien vous garde sous l’effet de la Première Incantation :  le pouvoir de son autorité. Le  virtuel, en effet, n’a pas occupé seulement le jeu, le travail et la richesse. Il a aussi, surtout, créé l’autorité.

Qu’est-ce que l’autorité ? L’autorité est l’équivalent dans le virtuel de ce qu’est la force dans la réalité.  L’autorité repose sur des promesses et des menaces implicites. Respecter une autorité est un acte de foi.  C’est la transe qui résulte de la Première Incantation.

Quand vous arrêtez à un feu rouge, quand vous payez une contravention, quand vous ne tuez ni ne volez personne -même si un gendarme n’est pas là – parce qu’on vous a dit qu’il ne fallait pas le faire, vous acceptez une autorité.  C’est votre acceptation qui CRÉE l’autorité, laquelle se substitue alors au pouvoir réel qui est celui de la force.

CE QUI EST JUSTE  ET BON : EN ACCEPTANT L’AUTORITÉ VOUS VENEZ  DE PERMETTRE LA CIVILISATION.

Juste et bon, mais comprenez qu’ici est la source de la Premiere Incantation : la naissance du droit qui fonde la civilisation. La première grande victoire du virtuel sur le réel qu’on peut voir et toucher, découlant peut-être d’une foi en un être supérieur, absent, invisible, qui fera respecter le bien et le justice. Qui fera respecter toutes ces choses virtuelles qui ont fait que nous ne sommes plus une bande de chimpanzés…

Le virtuel est né, bravo pour la civilisation. Mais quand des Magiciens poussent le virtuel au-dela du supportable et qu’on s’aperçoit que la magie de l’autorité ne travaille plus pour le bien, mais pour le mal, il suffit d’un déclic, d’une perte de foi, pour que s’évanouisse l’autorité des Magiciens… qui est purement virtuelle…. et le réel contre-attaque.

Quand 200 000 étudiants et sympathisants dans les rues de Montréal défient la loi, c’est la réalité qui ré-apparaît : le gouvernement n’a pas la FORCE de faire respecter la loi et son autorité, virtuelle, disparaît comme une brume du matin

Quand des milliers d’Espagnols  qui ont faim vont  faire le plein de nourriture dans les supermarchés et disent calmement qu’ils n’obéiront pas à la loi de donner de la monnaie en échange, c’est la réalité qui défie le virtuel.  L’État n’a pas la force de l’en empêcher, car sa force dépendait entièrement du respect qu’inspirait son autorité.  Quand l’État perd ce respect et que  les forces de l’ordre, à Madrid, fraternisent avec les manifestants, l’État est sans pouvoir.

Si se poursuit ce type de protestations – qui sont des gestes insurrectionnels –  et que le réel marque encore des points par la force contre la structure purement virtuelle de la loi et de l’ordre, nous entrerons en anarchie. Ce n’est pas une situation agréable.

L’anarchie, c’est toute la richesse symbolique reposant sur la confiance qui ne vaut plus rien. C’est la loi du plus fort qui s’impose contre toute autre loi. C’est la civilisation qui se met en grève. Les Magiciens qui sont allés au-delà du supportable n’ont plus beaucoup de temps pour changer de cap et veiller à ce que cela n’arrive pas.  Ils devraient se hâter, car si cela arrive ce sera la Bastille et il est probable qu’on les tuera.

Pierre JC Allard

 

 

 

Une pensée sur “Le Réel contre-attaque

  • avatar
    8 octobre 2012 à 17 05 14 101410
    Permalink

    (Y)
    «Si se poursuit ce type de protestations – qui sont des gestes insurrectionnels – et que le réel marque encore des points par la force contre la structure purement virtuelle de la loi et de l’ordre, nous entrerons en anarchie.»

    En attendant, on a surtout la nette impression que ce qui tient encore, tient par miracle, quoique le mot miracle soit ici un sacrilège.

    L’anarchie viendra. Nous la hâterons dans certains cas, car l’exemple d’autres protestations qui gagnent en force, en fréquence et en durée ne pourra plus être perçu longtemps comme particulier et de ce fait négligeable, puisque dans la majorité des cas il n’existe pas dans les structures qui sont en place dans plusieurs pays de solutions efficaces, tout simplement parce qu’elles n’ont jamais été envisageables. Les structures n’écoutent pas les voix, encore moins les cris et les larmes. Tout au plus elles font durer les sacrifices. Elles offrent un menu et il suffit d’avoir très faim pour manger ou d’être gourmand. L’anarchie serait, selon toute vraisemblance, le résultat prévisible et planifié, le sauf-conduit idéal des mafieux sans visage. Une humanité bientôt entière jouera à la piñata. L’enjeu est d’y jouer avant qu’elle ne soit qu’une coque vide. L’idéal serait de ne pas avoir les yeux bandés là non plus. 😉

    Quand une humanité regarde mourir ses enfants depuis des décennies, il faut admettre qu’elle avait un plan, ne serais-ce que celui de n’en avoir aucun. Il faudrait être fou, non pas rêveur, pour croire que leur sort était important. Il faudrait être fou, non pas rêveur, pour croire que le nôtre le serait. Tout le monde sait qu’un citron pressé est bon pour la poubelle. Tout le monde sait qu’un américain sans argent est bon pour la poubelle. Tout le monde sait qu’un européen sans patriotisme est bon pour la poubelle. Tout le monde sait qu’un asiatique sans abnégation est bon pour la poubelle. Tout le monde sait qu’un africain sans journalistes est bon pour la poubelle. Pauvre Océanie toujours oubliée. Souhaitons-lui le tribut de son éloignement du monde où on joue à corps perdu.

    «Ils devraient se hâter, car si cela arrive ce sera la Bastille et il est probable qu’on les tuera.»: que dire de plus à part que plein de vieux trucs reviennent à la mode.

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