Le Système… et soi

 

YAN BARCELO  Nous sommes très préoccupés de systèmes. Nous voyons des systèmes partout et nous voulons constamment les changer, les réparer, les transformer. Système de justice, système démocratique, système économique, système d’éducation. Et bien sûr, LE Système.

Et c’est bien. Il faut se préoccuper des systèmes qui nous entourent. C’est la responsabilité de chacun en tant que citoyen.

Mais les systèmes sont faits d’individus, comme autant de maillons nécessaires dans un chaîne. Ne dit-on pas qu’un chaîne n’est pas plus forte que le plus faible de ses maillons. Les systèmes ne sont pas mieux, ne peuvent pas être mieux que les individus qui les habitent et les animent. Si un système ne fonctionne pas bien, c’est parce que quelques individus ou plusieurs individus, certains plus importants que d’autres au bon fonctionnement du système, sont carencés, fautifs… ou malhonnêtes.

Prenons le système de justice, qui nous présente en ce moment quelques exemples troublants de dysfonction avec les procès de Turcotte, de Robinson et l’interdiction d’extradition vers les États-Unis du jeune Francis Doyle Fowler. Chacun de ces cas nous présente un genre de déraillement particulier. Parfois, on peut soupçonner qu’il y a de la malhonnêteté en jeu, mais très souvent, il s’agit simplement de modes de pensée qui se sont cristallisés, et que des groupes de gens adoptent plus ou moins consciemment, et qui du coup perdent de vue le bien commun pour ne s’attacher qu’au bien d’individualités ou de particularités.

Or, le problème fondamental des systèmes demeure… les individus qui l’habitent, en fait, qui le font. La clé du bon fonctionnement de nos systèmes tient à une chose très simple, et pourtant si difficile à changer : l’égoïsme de chacun qui ne pense qu’à son bénéfice particulier au détriment du bien commun. Cet égoïsme est le fait des grands capitalistes financiers qui n’en ont que pour leur compte de banque. Et leur égoïsme entraîne souvent dans son sillage le sort de milliers et même de millions d’individus. Mais cet égoïsme est aussi le fait du simple quidam, qui est mon voisin, et qui ne veut pas cesser de faire du bruit après le couvre-feu de onze heures. C’est le fait d’époux qui ont accumulé mille et une récriminations à l’endroit de leur partenaire et qui décident de le quitter – tant pis pour les enfants.

C’est pourquoi à la base des systèmes, il y a une clé réparatrice cruciale : que chacun s’occupe de se changer lui-même. Gandhi avait cette parole formidable : « Sois le changement que tu veux voir dans le monde ». C’est un programme en apparence tellement simple, tellement difficile, et pourtant si profondément transformateur. Mais c’est en général la dernière chose que nous exigeons de nous-mêmes. Nous voulons que le voisin change, que mon épouse change, que mon patron change, que le Système change. Et nous, évidemment, nous ne sommes pas en jeu; nous sommes innocents, chacun de nous, blanc comme neige.

C’est pourquoi au terme de l’essai que j’ai développé au cours de ces chroniques intitulé SIDA de civilisation je suis arrivé à cette conclusion bien modeste : il faut cultiver les vertus individuelles; il faut que notre culture s’occupe à nouveau de développer ces vertus; il faut que cette culture intègre comme prémisse de base que ce développement est sans fin et qu’il faut être prêt sans cesse à se remettre en question. Il ne suffit pas d’exiger que « le système » soit juste, il faut exiger de soi-même d’être juste. Il ne suffit pas d’exiger des autres qu’ils soient compréhensifs, patients, attentionnés (n’est-ce pas l’essentiel de tant de complaintes que nous entretenons?), il faut viser soi-même à être compréhensif, patient et attentionné. Surtout, il ne suffit pas d’exiger que les « autres » soient de bonne volonté et qu’il ne fassent pas d’erreurs, il faut se le demander à soi-même : être de bonne volonté et chercher la vérité plutôt que d’avoir toujours raison.

Ah, si tout le monde était de bonne volonté, comme les choses iraient mieux. Ce n’est pas pour dire que tout serait parfait, bien sûr, mais ça assurerait un terrain commun d’entente, une base partagée pour tenter de trouver, ensemble, ce qui est bon, ce qui est mieux, ce qui est vrai.

C’est un programme à la fois immense et modeste, silencieux et qui exige pourtant un courage de tout instant. C’est le travail de toute une vie. Et c’est le travail que la plupart d’entre nous refusons de faire… systématiquement. Nous préférons exiger que les autres changent, que les systèmes soient corrigés, que LE Système change. Finalement, pas étonnant que les systèmes soient si carencés.

Yan Barcelo

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