Le tertiaire envahissant

Le premier constat à poser, lorsqu’on parle du secteur tertiaire, c’est qu’il tend désormais à occuper tout l’espace et à se confondre avec la production tout entière. En 1955, aux USA 55% de la main-d’oeuvre travaillait dans l’industrie manufacturière. Quand a débuté le projet Nouvelle Société, en 1992, il y en avait encore 19% et j’avais annoncé que, vingt ans plus tard, il n’en resterait pas 10%. Aujourd’hui, en 2005, à peine 13 ans ont passé, mais il n’en reste déjà que 12 % et la transformation s’accélère…

Plus de (4) travailleurs sur cinq (5), aux USA, sont déjà affectés aujourd’hui à des activités du secteur tertiaire. Les autres WINS (Western Industrial Nations) suivent le même chemin et la même tendance se manifeste aussi partout ailleurs dans le monde. TOUTES les économies suivent inévitablement la même voie, certains pays sous-développés passant directement du primaire au tertiaire en contournant toute industrialisation significative, ce qui n’est pas sans inconvénients et ne va pas toujours sans mal.

Au cours de la prochaine décennie, le marché du travail va poursuivre et quasi compléter la transition, initiée vers 1950, d’une production qui, surtout orientée au départ vers a producton des biens industriels, le sera principalement en fin de période vers celles des services. La maquette de production de notre société sera devenue celle d’une économie tertiaire.

Il semble que l’on tende vers un plancher, que l’on devrait atteindre à l’horizon 2020, où de 6 à 7% des travailleurs seulement, travailleront encore dans l’industrie, dont la moitié à peine, devenus des professionnels à compétence très pointue d’assemblage, exerceront encore des tâches directement reliées à la fabrication.

Deux (2) sources principales alimentent la croissance du secteur tertiaire :

– d’abord, la demande pour les services dits « professionnels » – les services qui exigent de celui qui les rend une compétence spécifique et donc une formation significative – augmente à mesure que les progrès de la technologie permettent d’en offrir de nouveaux et que, simultanément, le niveau de vie s’améliore, permettant à une plus grande part de la population d’y avoir accès ;

– ensuite, la demande pour des services « non-professionnels » est aussi en croissance, celle-ci stimulée par l’arrivée au secteur tertiaire des travailleurs qui sont chassés du secondaire par les gains de productivité et qui viennent offrir ce type de services dans le cadre d’une myriade de « petits boulots » définissant arbitrairement ces derniers comme ceux dont la courbe d’apprentissage est inférieure à trois (3) mois;

Ajoutons les nombreuses activités découlant des nouvelles technologies et qui n’ont pas de similitude évidente avec les secteurs primaire ou secondaire. Parfois on ne sait trop si le résultat essentiel en est tangible ou intangible. Il en va ainsi, par exemple, des services que l’on obtient de systèmes hybrides travailleur/machine dont le telemarketing est un bon modèle. Elles sont assimilées par défaut au tertiaire qui devient ainsi la catégorie résiduelle.

Ainsi alimenté, le tertiaire occupe progressivement presque tout l’espace de production. Les activités de services foisonnent, c’est un constat évident, mais pourquoi cette expansion irrésistible ? Le tertiaire croît pour deux (2) raisons, dont les effets se cumulent.

La première est qu’un nombre sans cesse croissant de tâches de production sont exécutées par des machines. On peut dire de ces tâches qu’elles sont « programmées ». Programmer une tâche réduit la quantité de main-d’oeuvre requise pour l’exécuter, ce qui est la clef de l’enrichissement collectif. Les tâches programmées constituent un bloc solide d’activités dont on a donc, autant que faire se peut, exclu les travailleurs.

Il y a encore beaucoup de tâches qui ne sont pas programmées, mais dont on croit qu’elles peuvent l’être et la rentabilité de le faire évolue de jour en jour. La majorité de ces tâches sont dans les secteurs primaire et secondaire. Il en est certaines, toutefois, dont on pense, à tort ou à raison, qu’elles ne peuvent pas l’être. L’immense majorité ces tâches sont dans le secteur tertiaire.

On dit de celles-ci qu’elles sont « inprogrammables ». Ces tâches sont les seules auxquelles il sera toujours nécessaire d’assigner un travailleur plutôt qu’un robot. Le tertiaire est le château fort des activités inprogrammables. il est donc normal et tout à fait prévisible que les travailleurs migrent vers le secteur tertiaire.

La main-d’oeuvre se retrouve au tertiaire, parce que c’est là qu’elle est encore nécessaire. Le tertiaire ne peut que grandir, aux rythmes cumulés où a) sont satisfaits ceux de nos besoins que peuvent satisfaire les secteurs primaire et secondaire et où b) se complète l’automation intensive de ces deux secteurs. C’est l’explication raisonnable. Cette seule raison suffirait à assurer la primauté du tertiaire dans l’économie, mais il y en a une autre.

La seconde raison est déraisonnable et tient à la finalité même de l’activité tertiaire. Vus de Sirius, les produits matériels essentiels dont un être humain a besoin et que nous procurent les secteurs primaire et secondaire – nourriture, vêtements, logement, etc. apparaissent peu nombreux. Ils sont limités et on les connaît. Dès que les machines sont apparues et qu’on a pu s’atteler efficacement à la tâche de satisfaire ces besoins, on a vite disposé de la capacité de le faire.

Quand il s’agit de répondre à la demande pour les services, au contraire – de la médecine aux loisirs en passant par l’information, l’administration et les services domestiques, il n’y a pas, comme pour les biens matériels, de cibles objectives, permanentes et bien identifiées à atteindre. C’est une satisfaction largement subjective qu’on cherche à apporter et qui n’a donc pas de limites ; elle fuit quand on veut y toucher. La demande pour les services est INSATIABLE.

Il est donc inévitable que, tôt ou tard, la quasi-totalité de la main-d’oeuvre se retrouve dans le secteur tertiaire. À mesure que les autres besoins sont satisfaits, tous les efforts s’orientent vers la satisfaction de cette demande qui ne pourra jamais être comblée. Quand tout le reste est fait, il ne reste qu’à tenter l’impossible.

Pierre JC Allard

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