Le tertiaire programmé

Les nouveaux développements de l’automation, de la miniaturisation et de l’intelligence artificielle permettront qu’un nombre croissant d’activités tertiaires franchissent le seuil où il deviendra non seulement possible, mais plus rentable, d’y affecter des machines que des travailleurs. Il va se créer ainsi progressivement des poches d’activités programmées au tertiaire. Il y en aura de plus en plus, forçant toujours la concentration des ressources humaines dans les activités que seuls des humains peuvent faire.

Heureusement, d’ailleurs – et l’on doit espérer que cette programmation ira loin – car c’est la concentration des ressources humaines dans les activités que seuls des humains peuvent faire qui est la voie royale vers le progrès et la clef de l’enrichissement indéfini de la société.

Une société ne sera vraiment riche en services que quand elle aura réussi la programmation de tous les services qui peuvent être programmés et elle le sera d’autant plus qu’une part plus grande des tâches du secteur tertiaire l’auront été. C’est l’espoir qu’une large part des activités du tertiaire s’avèreront programmables et seront éventuellement programmées qui permet de croire que l’on disposera un jour d’une richesse en services comparable à la richesse en biens matériels qu’a apportée l’industrialisation.

La problématique de la structure et du fonctionnement du secteur tertiaire doit prévoir la programmation progressive de toutes celles de ses activités qui peuvent l’être. Prévoir donc aussi, à côté d’un volet d’activités qui ne seront pas programmées et qui apparaîtront de plus en plus comme inprogrammables, un volet d’activités qui auront été programmées, mais dont la finalité restera celle du tertiaire et dont il faudra donc gérer la production et la distribution dans l’optique d’une transformation du sujet plutôt que d’un objet.

C’est toujours la gestion de l’inprogrammable qui sera délicate, mais le tertiaire n’en recouvreira pas moins bien plus que le reliquat des tâches non encore programmées. La gestion du secteur tertiaire doit avoir pour priorité les activités inprogrammables, mais la gestion du segment en croissance des activités programmées n’en sera pas pour autant négligeable.

Parce que le tertiaire cherche à satisfaire les désirs au-delà du possible et que l’inprogrammable, par définition, n’en peut satisfaire que ce que permet une intervention humaine toujours rare et donc coûteuse, c’est le champ des services tertiaires programmés qui va inévitablement représenter tôt ou tard la masse des activités d’une économie tertiaire.

Pas la masse en termes de main d’oeuvre, ni même en termes de valeur – car le coût de ces services programmés va diminuer au rythme de leur programmation et tendre vers presque rien – mais, justement parce que le coût en sera dérisoire, la masse des activités, en volume et en temps, que les utilisateurs vont y consacrer.

C’est l’activité tertiaire programmée qui va devenir omniprésente dans une économie tertiaire.
C’est elle qui sera le foyer d’animation le plus ostensible dans la vie quotidienne – même si on en vient par accoutumance à ne plus vraiment la voir, comme on ne voit plus tous ces gens l’oreille rivée à leur cellulaire – et, en dernier ressort, c’est l’activité tertiaire programmée qui va mettre sa signature sur la société et en devenir pour un temps le symbole.

Comment cette programmation progressive du tertiaire se présentera-t-elle et quels en seront les effets ? Le tertiaire actuel, consistant d’activités non-programmées en attente d’une possible programmation, se scindera en deux (2) segments.

Il y aura, d’une part, les activités qui apparaîtront de plus en plus indiscutablement inprogrammables. La part de l’humain est la création, la décision et l’empathie. S’ajouteront à ce segment des activités nouvelles correspondant aux aspects non-programmables d’activités qui auront été presque entièrement programmées.

Quels sont ces aspects non-programmables ? En médecine, par exemple, la chirurgie par laparo montre la voie : l’humain décide, la machine exécute. Ce n’est qu’une question de temps avant que l’intervention physique directe du chirurgien dans le processus opératoire se limite à des mesures correctives qui deviendront de moins en moins fréquentes à mesure que la machine « apprendra ». La même évolution se produira pour tous les services.

Il y aura, d’autre part, les activités programmées. Certaines consistant en un processus allant de la conception au produit fini, mais d’autres en séquences de tâches mécanisables franchissant sans contrainte les frontières des occupations traditionnelles et ne prenant leur sens que si elles sont assemblées par un processus lui-meme inprogrammable.

On a dans ce second cas un modèle d’impartition. Les professionnels autonomes que leur formation longue aura habilités à créer et à décider, confieront de plus en plus les aspects mécanisables de leur activité à d’autres professionnels qui gèreront la production par des machines de ces éléments disparates et verront à en assurer l’assemblage pour en faire des intrants sur mesure.

Les similitudes entre les activités programmées du tertiaire qui vont se multiplier et celles des secteur primaire et secondaire qui ont déjà connu cette évolution, font que l’on peut voir sans appréhension la gestion de ce segment du tertiaire. Elle sera plus facile que celle des activités inprogrammables. C’est sur un autre plan que cette prolifération de « services » programmés peut poser d’autres défis.

Dans une société d’opulence, où la lutte pour la vie sur le plan professionnel cesse d’être une absolue nécessité pour devenir un choix, quelles sont les conséquences de cette occupation presque complète de la vie quotidienne par des machines ? Quand le loisir devient la première préoccupation, verra-t-on des activités programmées ludiques, en symbiose avec des ordinateurs et des automates, devenir des assuétudes ? Nintendo remplaçant les romans télévisés comme substitut à l’action ? Le résultat des tournois de jeux sur ordinateurs faisant la une des journaux ?

Je n’ai pas pour objectif d’aborder ce genre de questions, mais il faudra réfléchir au risque d’une immersion totale dans l’insignifiance que constitue la disponibilité illimitée de services-ersatz dont la programmation rend le coût dérisoire.

Pierre JC Allard

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