Le travail partagé

La Presse. Mai 1994

J’aime beaucoup cette idée du «travail partagé». Je l’aime d’autant plus que je l’ai courtisée, il y a 25 ans, avant que tant de gens l’épousent et avant même qu’on la dise bonne à marier. Je voudrais donc témoigner à décharge au procès que lui font aujourd’hui les sources de M. Bérubé.

Tout d’abord, précisons qu’il ne s’agit pas de contester cette évidence qu’une société où l’on travaille moins est une société qui s’appauvrit. Nous sommes bien d’accord: c’est le travail qui crée la richesse. Ceci dit, là n’est absolument pas le fond du débat quant on parle de «travail partagé». Le fond du débat, c’est que les emplois ne constituent plus une structure adéquate du travail dans une société où le travailleur n’a plus à exécuter de tâches répétitives. Dans cette nouvelle société, le défi est désormais de créer une structure du travail qui permette au travailleur de contribuer à la production ce que les machines et les ordinateurs ne peuvent fournir : la créativité, l’initiative et l’entregent.

Cette structure devra promouvoir le travail autonome et professionnel, l’entre-prise personnelle, la sous-traitance, le travail par équipes coopératives plutôt que les emplois. Elle devra aussi, toutefois, garantir la sécurité du revenu et un partage équitable de la masse de travail, sans quoi nous ne pourrons maintenir et améliorer notre niveau de vie. Il y a environ quarante ans que notre système cherche à accoucher de cette nouvelle structure. C’est une transition difficile et nous sommes dans la dernière phase du processus. On n’arrêtera pas cet accouchement; il s’agit de le rendre moins pénible.

Le travail partagé est une façon de le rendre moins pénible. Comme le revenu annuel garanti, comme une formation professionnelle adéquate, comme la mise en place d’une éducation de base raisonnable. Tous ces éléments sont complémentaires. Essentiels à la naissance réussie d’une nouvelle société. Le Travail partagé en est un volet qu’il faut comprendre. Partager le travail (salarié) ne veut pas dire travailler moins – on ne travaillera moins que quand tous nos besoins seront satisfaits, ce qui n’est pas bientôt ! – mais travailler autrement. Le partage du travail ne nous appauvrit pas; il nous enrichit. Doublement.

D’une part, il s’agit, bien sûr, de réintégrer les chômeurs, les assistés et les décrocheurs, ces « déserteurs par résignation » de la population active. L’apport productif de ces gens remis au travail sera un gain net pour la société – laquelle les entretient aujourd’hui sans compensation – dans la mesure où ce qu’ils produiront « vaudra » plus que la différence entre les prestations qu’ils touchent présentement et les salaire qu’ils gagneront. Rien là que d’enrichissant, et nous ne parlons pas dans cette vision « économique » du bénéfice social de cette réintégration, tout en notant qu’il n’est pas négligeable.

D’autre part, l’objectif du travail partagé est aussi de libérer un part croissante de la population active d’une partie de leur tâche salariée – laquelle est de moins en moins adaptée aux besoins et à la demande – pour lui permettre de faire un travail de création, de décision, de relations humaines. Car Bariteau à bien raison de dire que, si on réduit la semaine de travail, il y aura baisse des revenus à moins qu’il n’y ait « autre chose pour compenser ». Il faut que cet « autre chose » soit là, et cet « autre chose » est le travail autonome. Ceci nous enrichit encore plus.

En effet, celui dont la semaine de travail passe de 40 à 30 heures – ou de 39 à 32 comme on le souhaite en France – ne reçoit pas un ticket pour la plage. On s’attend de lui, au contraire, à ce qu’il contribue une activité productive encore plus grande à la société. Mais une activités autonome. Kahn, de l’Événement du jeudi , a tout à fait tort quand il réclame une équivalence entre la réduction du travail salarié et le nombre d’emplois créés. C’est là, justement, ce que l’on ne veut pas.

Ce qu’on veut, c’est un travailleur libéré des heures salariées qui devienne productif hors de la structure des emplois. Productif immédiatement – ou à terme, s’il doit être recyclé pour assumer sa nouvelle fonction de travailleur de la créativité et de l’initiative – mais productif dans des activités de services qui correspondent vraiment à la demande actuelle, le critère simpliste mais incontournable de son utilité étant que, s’il en tire un revenu, il y a une demande effective pour les services qu’il offre.

On veut que le travailleur, « employé » à mi-temps, redevienne par étapes un travailleur à plein temps. Indépendant. Professionnel. Le travail partagé, c’est une transition: le saut inéluctable vers le travail autonome, avec une sécurité d’emploi comme filet sous le trapèze. Le vrai défi du travail partagé est logistique: l’insertion sans heurts de ces prestations autonomes dans notre économie et la distribution équitable du double enrichissement qui en résultera. En favorisant l’initiative, soit, mais en protégeant aussi le revenu des victimes innocentes d’une transition dont nous profitons tous. Les méthodes pour le faire sont connues: il ne manque qu’une décision politique en faveur de la SOLIDARITÉ.

Qu’on le regrette ou non, la réduction du temps de travail (salarié) n’est donc pas la civilisation des loisirs. C’est un ré-aménagement des ressources humaines pour qu’elles produisent plus efficacement les services dont nous avons besoin. C’est le passage obligé vers une participation qui soit croissante (plutôt que décroissante) de la population à l’effort productif collectif. C’est surtout l’occasion, dans un monde où la spécialisation impose l’interdépendance, d’exprimer une solidarité face aux coûts sociaux du changement sans laquelle, comme société, nous n’avons aucun espoir de garder le rang privilégié que nous y occupons encore.

Pierre JC Allard


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