Lecture athéologique 3

Yan Barcelo, 18 septembre 2011

 (J’ai entamé la semaine dernière une critique du Traité d’athéologie, du philosophe Michel Onfray, dont je poursuis ici le troisième volet).

Ce que Michel Onfray et ses acolytes athéologues d’obédience matérialiste manquent de comprendre, c’est qu’un des premiers attributs du plaisir est son impatience, car il est dominé par la pulsion. L’appel du plaisir exige sa pitance, et vite. Et c’est la tragédie fondamentale du credo athée (ou est-ce une myopie voulue) : l’exigence immédiate du plaisir exercée par une minorité contribue à miner la possibilité de plaisir pour la majorité.

La crise financière et économique qui sévit depuis 2007 en est l’illustration exaltée. L’avidité grotesque de Wall Street et de presque tout le monde financier s’affiche comme la fable morale de notre époque athée. Le frein de la conscience morale est grippé et ne fonctionne plus. À quoi avons-nous alors affaire? À une bande d’adolescents attardés incapables de retenir leur pulsion de plaisir et prêts à toutes les contorsions intellectuelles et morales pour le satisfaire. Et quelle est le garant ultime et « sacré » de la satisfaction du plaisir? L’ARGENT. Voilà l’« impensé impensable » d’une morale athée.

Lisez bien les écrits de Nietzsche, à la fois Christ et Saint-Paul de l’athéisme contemporain. Nous avons affaire là à une pensée foncièrement élitiste, une idéologie qui se rattache au vieux monde païen et pré-chrétien où la vertu première était la force. Et comme par hasard, c’est la vertu cardinale à laquelle souscrit Nietzsche. Ce dictat de la force appelle un ordre simple et cohérent : le faible doit être tout en bas de la pyramide sociale et surtout ne pas troubler les élites qui, elles, se donnent les moyens de leurs plaisirs en accaparant avidement tous les moyens de production de l’argent.

Consciemment – et plus probablement inconsciemment – le programme athéologue d’Onfray est celui d’élites oligarchiques qui ne veulent plus s’encombrer de freins moraux ou religieux, qui veulent être auto-justifiés de s’emparer de tout ce qui leur passe sous la main.

Entretemps, les fondements de notre civilisation s’émiettent et celle-ci s’enfonce imperceptiblement, inexorablement. Pour ma part, c’est dans les traits de caractère et les vertus des citoyens eux-mêmes que je vois les signes de cette lente destruction.

Aucune civilisation ne s’est construite sur des visions à court terme. Les « arrière-mondes » que tente de démanteler Onfray peuplaient l’horizon et justifiaient les efforts à long terme des peuples. On était prêt à sacrifier le plaisir immédiat pour un plus grand bien : l’éducation des enfants, la recherche d’un médicament, la mise en place d’un système politique plus juste, etc. Cette multitude d’actions, fruit d’un labeur patient et dévoué, trouvait son point d’ancrage dans un horizon très lointain, un ciel promis, qui justifiait ultimement tous les sacrifices et les douleurs du parcours. La culture privilégiait forcément les vertus de la longue durée : la persévérance, l’effort, l’endurance, la patience, l’humilité, la tempérance, le stoïcisme, la charité.

Enlevez cet horizon, il reste quoi? Le présent? Ce serait formidable, mais très-très peu de gens ont la force et l’endurance du réel présent. Non, ce qui reste, c’est le court terme, la revendication du plaisir ici et maintenant, et avec cela, toutes les nouvelles « vertus » que les cultures traditionnelles voyaient comme des faiblesses : le refus de l’effort, le mépris de l’intellectualité, la mollesse, l’obésité, l’indécision, l’indignation revendicatrice, l’avidité et la compulsion.

Le programme athéologique d’Onfray est un leurre. Il ne fait finalement rien de plus que saccager les monuments du passé en se réclamant de nouvelles valeurs et de nouvelles vertus qui n’en sont pas, ou qui sont d’autant plus illusoires qu’elles sont, dans ses propres termes, « impensées et impensables ». Voici déjà 100 ans que l’Occident s’est engagé sur la voie athéologique tracée par d’autres, dont Onfray n’est qu’un arpenteur tardif, et elle nous mène à la ruine.

Le salut ne repose pas dans cette stratégie de terre brûlée qui ne dit pas son nom. Il est dans la redécouverte de Dieu et de notre héritage chrétien, qui demeure l’héritage le plus original et le plus unique à avoir surgi dans toute l’histoire humaine.

23 réflexions au sujet de « Lecture athéologique 3 »

  1. Une question me vient à l’esprit:

    Depuis combien de générations le plaisir est-il équivalent à l’argent?

    Je trouve l’équation très boiteuse.

    Amicalement

    Elie l’Artiste

  2. SI j’ai bien compris votre démarche, lorsqu’on est athée, on se comporte en maître du gourdin. Et peu importent les conséquences puisqu’elles ne rentrent pas dans les aspirations d’un être sans dieu.

    Je trouve votre assertion passablement simpliste. En effet, depuis que j’ai compris les rouages de notre civilisation occidentale, j’ai dû admettre que les oripeaux déistes de mes semblables étaient au contraire un frein à notre évolution. C’est d’ailleurs, dans ce contexte, que nous pouvons décemment énoncer que l’immigration des peuples ayant une ligne directrice déiste est, lorsqu’elle est massive, une entorse dans le fonctionnement de nos institutions. De fait, un excès de croyance freine l’humanité dans son avance intellectuelle.

  3. Pour continuer dans ma réponse, je dirais : souvenez-vous de Charlemagne qui, pour complaire à sa sainteté le pape, s’enorgueillit d’exterminer la gent Ursus parce que servant de totem aux cultures païennes antérieures.

    Et puis, le fait de croire est en soi une profonde erreur, puisque la vie n’est pas une question de croyance, mais d’opportunisme. Car nous sommes dans un monde où malheureusement seuls nos principes de civilisation peuvent nous éclairer. Or, que je sache, si la civilisation se construit sur des principes fondamentaux d’organisation et d’ordre social, la croyance ne vaut que pour ceux qui en sont les chantres. Elle n’est pas la pierre angulaire d’une civilisation. Elle n’en n’est que la part d’ombre. C’est la métaphysique qui nous brouille les sens car, à partir d’un certain seuil de clairvoyance, on peut prendre deux voies. L’une est la raison ; l’autre est la croyance. Or, si la première voie nous permet d’évoluer librement en fonction de nos connaissances, la deuxième est destructrice car elle induit des comportements aberrants, pour des raisons strictement artificielles qui vont souvent à l’encontre de l’expérience. Qu’en pensez-vous ?

  4. Avant que vous ne me répondiez, je désire, en tenant compte de mes propos antérieurs, affirmer qu’il faut beaucoup plus d’efforts pour comprendre que pour croire. C’est sans doute là qu’il faut porter l’accent de notre déchéance civilisationnelle. Car, au contraire de l’évolution, nous avons conquis des principes mécaniques fondamentaux grâce à quoi nous avons créé un monde totalement artificiel où les seules lois sont celles que l’on veut bien s’imposer, puisque le moindre effort est subi non par nous-mêmes, mais par des machines ad oc. Il est vrai que l’esprit étant aussi faible que la chair, nous arrivons au noeud gordien de notre monde.

    Pourquoi, me direz-vous, alors que nous avons paré à toutes les éventualités, nous gorbergeons-nous dans l’absurde ? Je dirai que nous avons atteint les limites de ce qu’un organisme animal peut supporter, tant au plan intellectuel qu’au plan physique. Notre limite est animale et, si nous voulons nous sortir de ce vide de fonctionnement, il nous faut non seulement reconquérir notre état premier, mais encore considérer enfin que nous ne sommes qu’une partie d’un tout, et non le sommet d’une pyramide hypothétique que nous désignons sous le terme de chaîne alimentaire.

    Cela revient à nous diriger vers d’autres horizons pour enfin rebondir et non stagner de manière imbécile dans notre caca primordial.

  5. Michel, vous êtes étonnés que je n’aille pas dans le sens de l’auteur de cet article. Je me pose donc une question je pense essentielle : Suis-je lisible dans mes propos ? Si tel n’est pas le cas, c’est qu’il y a un gouffre entre votre esprit et le mien, sans vouloir me gausser. Je pense que les gens ne jurant que par la croyance, religieuse ou autre, sont des personnes dangereuses car nous font prendre nos vessies pour nos lanternes. Cela est inacceptable dans un monde qui évolue.

  6. Cher Delpech,
    En fait, je m’adressais au responsable des 7 du Québec, et non à vous, dont je partage les idées ! Constatant que mon commentaire, n’allant pas dans son sens, n’était pas publié, j’ai été étonné que le vôtre le soit.
    Mais je m’y prends peut-être mal, comme « visiteur » !Pas évident autrement …
    J’ai tenté de copier-coller mes commentaires précédents, mais apparemment, seuls les messages courts passent sans problèmes.
    Les longs sont sans doutes lus au préalable, sauf le dimanche.
    Si vous m’envoyez votre adresse e-mail, je vous les enverrai en « perso »,si cela vous convient.
    Bien à vous,
    Michel THYS,
    près de Waterloo, en Belgique.

  7. Je ne connais pas d’autres athées que matérialistes. Les spiritualistes qui se disent athées mentent et se mentent. C’est leur affaire.

    La crise financière n’est pas le résultat de l’athéisme mais ds contradictions du capitalisme (soutenu par toutes les églises).

    Le matérialisme n’est pas synonyme de richesse, c’est avoir la vue courte que d’affirmer de pareilles sornettes. Je connais des matérialistes pauvres et qui ne souhaitent pas particulièrement devenir riches.

    Le plaisir de voir un coucher de soleil ou la beauté d’un paysage n’a pas de prix, mais rares sont ceux qui peuvent l’apprécier. Améliorer un peu leur situation leur suffirait.

    Il est vrai qu’Onfray est un philosophe hyper-médiatique. Mais il n’est pas le seul : BHL en est un autre, de même que Ferry.

    L’athéisme n’existe que parce que des monothéismes ont toujours voulu imposer leurs façons de vivre et de penser.

    Pour lutter contre une option philosophique le mieux est de la dénaturer. Votre texte s’adresse à ceux qui n’ont pas lu le traité d’athéologie d’Onfray. Un peu facile.

    Qu’entendez-vous par dieu ?

  8. Salut Yan,

    Être matérialiste philosophiquement, ce n’est pas la même chose qu’économiquement. Cela signifie simplement qu’on croit que la réalité c’est la matière ou bien que tout en provient, qu’il n’y a pas de monde invisible, spirituel sinon qu’il provient de la matière. Ce n’est pas en lien avec une recherche de la richesse.

    Je spécifie cela alors que je ne suis pas un matérialiste, je suis plutôt spinoziste sur le sujet, je pense que l’esprit et la matière sont une seule et même chose sous deux points de vue différents, donc que le même changement dans la matière amènera le même changement dans la pensée et vice-versa. Je crois à l’existence d’une énergie immatérielle, qui existe sans la matière et aussi avec elle, car elle est partout, c’est cela Dieu pour moi. Ce n’est certainement pas une personne comme dans la Bible.

    Le plaisir est plutôt le plaisir du corps par le toucher, les plaisirs des sens et la sexualité. C’est le mérite des matérialistes et de Nietzsche que d’avoir mis le doigt sur le rôle clé du corps dans le bonheur humain. La morale est généralement un instrument de répression. Dans une société saine, matriarcale comme aux Îles Trobriands, la morale est très libre et les gens vivent en paix et en harmonie.

    Voici un magnifique et court texte de James W. Prescott (Neuropsychologue) qui explique scientifiquement le lien de proportionalité inversée entre le plaisir du corps et la violence avec preuves ethnologiques à l’appui.

    http://circabolition.multiply.com/journal/item/1/Plaisir_et_violence_James_Prescott

    Concernant la morale comme instrument de répression il y a l’excellent livre de Wilhelm Reich : L’irruption de la morale sexuelle.

    Les religions sont effectivement des instruments de répression, les preuves sont abondantes.

    Cordialement,

    Nicolas

  9. Peut-être que l’auteur est conscient des petites stratégies franc-maçonniques (celles venant essentiellement de la branche laïque) ayant pour but de stériliser l’Occident de ce qui lui reste comme héritage chrétien … à l’image de ce que les Talibans ont fait à la communauté bouddhiste d’Afghanistan, après avoir pris le pouvoir.

    Soyez conscients que pour des années encore, des chrétiens et conservateurs seront là pour confronter vos idées qui, si elles étaient appliquées à la lettre, nous feraient vivre dans un contexte social et (anti)spirituel digne de l’Union Soviétique.

    *En passant, Delpech, lorsque vous dites :

    Je dirai que nous avons atteint les limites de ce qu’un organisme animal peut supporter, tant au plan intellectuel qu’au plan physique.

    , est-ce que votre fameux «nous» inclus ce dernier :

    http://sauvage1.chez-alice.fr/index_fichiers/image436.jpg

    A-t-il reconquis son «état premier», lui ? Non, mais je ris, je ris comme ça s’peut pas !

    Fraddé
    P.S : «Reconnais le moment favorable» – Pittacos de Mytilène

  10. Je suis bien d’accord avec vous sur le sens qu’apportent Dieu et l’Éternité. S’il Dieu n’existe pas, il y a en effet de bonnes raisons de l’inventer Mais dès qu’on passe de Dieu a religions, c’est moins sûr… Mon article de demain devrait vous amuser…

    PJCA

  11. @ Fradé :
    Je vous réponds évidemment à titre personnel. La « banche laïque » de la franc-maçonnerie, dite adogmatique, d’ailleurs très minoritaire au niveau mondial par rapport aux Obédiences déistes ou théistes, n’a pas pour but, quoi que vous en pensiez, de « stériliser l’Occident de ce qui lui reste comme héritage chrétien ».
    Elle est en effet d’abord une société initiatique et symboliste.
    Par contre, il est vrai qu’un certain nombre de ses membres dénoncent le dogmatisme religieux, insidieux mais persistant, ainsi que le néo-cléricalisme plus ou moins hypocrite et le prosélytisme de toutes les religions.

    Je ne qualifierai pas la comparaison avec les talibans.
    En effet, au-delà de défense et de la promotion de la liberté d’expression et de conscience, la conception maçonnique de la neutralité et de la tolérance (l’acceptation de la différence de l’autre), va jusqu’à estimer que les parents croyants ont le droit d’imposer affectivement et unilatéralement leur religion à leurs enfants.

    Pour ma part, j’estime que cette influence, certes légitime et constitutionnelle, devrait être ensuite compensée par un enseignement pluraliste qui, pour permettre le libre choix entre croyance et incroyance, ferait découvrir progressivement aussi bien les diverses religions que les différentes options laïques que sont l’agnosticisme, l’incroyance et l’athéisme. Dans cette optique, parce qu’il n’a jamais renoncé à don projet éducatif évangélisateur, l’enseignement confessionnel (en fait élitiste pour des raisons de niveau socioculturel !), me paraît obsolète et inadapté à notre époque.

  12. M. Thys

    Pour avoir déjà échangé avec vous, je suis conscient que vous n’êtes pas un élément extrémiste de la franc-maçonnerie belge (branche laïque). Par contre, d’un autre côté, je suis également conscient qu’il y en a de ces extrémistes et qu’ils ont de gros moyens pour aller de l’avant. On a seulement qu’à regarder ces groupes laïcs (avec un nombre significatif de maçons dans leurs rangs) qui ont réussi, grâce aux commissions parlementaires à Québec, à diluer au maximum le fait chrétien dans nos écoles. Si vous êtes tant pro-choix, faudrait accepter que l’enseignement chrétien ait sa place dans quelques cases-horaire de nos élèves. Ils pourront ensuite faire le choix si oui ou non, ce chemin spirituel les intéresse. On enseigne bien la géo, l’histoire, les sc. Natures et Humaines, pourtant, une très grande majorité des étudiants finissants font un choix professionnel autre que ces domaines.

    Tout réside dans les intentions … Quelles sont les intentions de la franc-maçonnerie laïque internationale ? Que veulent-ils faire pour se démarquer des autres ? Où loin sont-ils prêts à aller pour accomplir leur dessein ? Pourquoi vous et des gens comme ceux que l’on peut voir en cliquant sur le site ci-dessous tenez mordicus à être sous la même grande bannière, alors que vos intentions semblent être diamétralement opposées ?

    http://glquebec.org/francmaconnerie.shtml

    Qui peut devenir Franc-maçon ? Tout homme qui croit en Dieu, qui croit que l’être humain doit agir honorablement en toutes choses, qu’il doit laisser le monde dans un meilleur état que celui dans lequel il l’a trouvé

    Je suis d’avis que les francs-maçons laïcs sont minoritaires parmi la grande f-m.i, et que le citoyen typique devrait surtout se renseigner sur les croyances et projets véritables des types «déistes». Il n’en demeure pas moins que pour un conservateur comme moi, votre discours social (et non votre discours économique libéral, où nous avons des atomes crochus) n’est pas en phase avec le mien, et que le mainstream de notre société devrait renforcer davantage le fait chrétien. Remarquez bien que la déchéance sociologique et politico-économique de nos sociétés occidentales est directement proportionnelle avec l’atténuation de la culture chrétienne parmi ces mêmes sociétés.

    Bonne réflexion,

    Fraddé

  13. @ Fradé :
    J’ai omis de préciser que, selon moi, « la déchéance sociologique et politico-économique de nos sociétés occidentales » n’a rien à voir avec « l’atténuation de la culture chrétienne parmi ces mêmes sociétés ».
    En effet, ce sont des phénomènes dont l’évolution dépend de facteurs qui sont totalement différents.

  14. Cher Yan,

    Bien que je sois fondamentalement d’accord avec vous dans votre critique de Michel Onfray (ce type d’argumentation antireligieuse est d’une superficialité déconcertante pour des gens se présentant comme des esprits brillants), vous semblez ignorer que les conceptions du mystère de la conscience humaine ont continuellement varié, en s’approfondissant de plus en plus, tout au long de l’histoire.

    Il est assez évident que nous ne pouvons plus concevoir la spiritualité (et le sacré au sens large) aujourd’hui comme on la concevait il y a 2000 ans, 500 ans et même 100 ans. Les intuitions mystiques sont de même nature, mais leurs interprétations historiques varient.

    Je crois que vous allez un peu vite en affaires en parlant de l’héritage chrétien comme de l’héritage le plus original et le plus unique à avoir surgi dans toute l’histoire humaine. La profondeur des textes sacrés védiques et des sutras bouddhistes n’a absolument rien à envier aux textes sacrés des monothéismes. C’est d’ailleurs une illusion d’optique de penser que l’hindouisme et le bouddhisme ne décrivent pas la même réalité que les textes chrétiens, juifs et musulmans. Nous sommes ici dans l’«impensable» au sens propre: au-delà de ce qui est concevable à l’aide de la raison. C’est pourquoi les mystiques de toutes les traditions parlent de «l’ineffable» et utilisent toutes sortes d’images surprenantes pour pointer du doigt ce qu’ils ne peuvent véritablement nommer.

  15. À tous,
    Mes excuses pour ce long délai dans ma réponse.

    @svidrigaylov
    Vous avez raison, le matérialisme à titre de position « métaphysique » (si vous voulez bien me passer cette apparente contradiction dans les termes) n’entraîne pas nécessairement le désir d’enrichissement. Cependant, je soutiens que le matérialisme « métaphysique » a des conséquences néfastes pour la culture d’une civilisation en ce qu’il justifie ultimement l’amoralité, voire l’immoralité.
    Le plaisir est-il lié nécessairement à l’argent. Évidemment, non. Cependant dans l’esprit général de notre culture actuelle, le lien est automatique. La richesse monétaire est la clé d’accès privilégiée au plaisir, fin et justification de tout.
    Vous me demandez: « Qu’entendez-vous par Dieu? » Je réserve ma réponse pour une prochaine chronique, fort probablement celle de ce dimanche 25 septembre, où je vais traiter d’un autre athéisme, beaucoup plus intéressant et articulé, celui du penseur francais contemporain André Comte-Sponville.

    @@Nicolas Beaudin
    Vous considérez la morale comme un instrument de répression. Je trouve ce jugement trop court. Il est vrai qu’une morale, à titre de code social et religieux doté d’un certain automatisme, agit dans une bonne mesure comme un mécanisme répressif.
    Mais il y a une autre vue de la morale, prise dans une perspective spirituelle. Dans ce cas, l’impératif moral exerce certes un frein sur les pulsions aveugles (envie, cupidité, concupiscence, etc.), mais c’est de facon à conduire la personne vers un plus grand bien moral et spirituel (justice, équanimité, humilité, jusqu’à l’illumination).
    C’est pourquoi toutes les grandes traditions spirituelles, tant chrétienne qu’orthodoxe, hindouiste que bouddhiste, mettent la morale et l’éthique au toutes premières étapes du cheminement spirituel.
    C’est un des grands malheurs de notre culture d’avoir totalement dévoyé la morale au point de ne plus y percevoir qu’un système de répression abusif. Pourtant, la vie et ses choix se composent de facon très intime avec une série de petits et de grands choix moraux: vais-je dire du mal de telle personne, vais-je rendre le surplus de monnaie qu’on m’a donné, vais-je laisser ma femme pour une poulette, vais-je m’en mettre plein les poches en oubliant toute décence humaine?

    @Christian Lamontagne
    Quand je parle de « l’héritage chrétien », je n’entends pas le corpus des grands textes bibliques ou évangéliques, au niveau lesquels on peut à juste titre placer plusieurs autres, qu’il s’agisse des sutras bouddhistes, des Upashishads ou de la Bhagavad-Gita.
    Ce que j’entends par « héritage chrétien », et ce que j’ai tenté de démontrer dans des textes précédents, c’est l’ensemble des grandes institutions qui définissent l’Occident et qui lui sont totalement originales: démocratie, assistance sociale, science, technologie, capitalisme, émancipation des femmes, éducation universelle, etc. Ces grands acquis auraient été, impensables, et ont été impensés, en dehors de la matrice chrétienne, à laquelle il faut bien sûr greffer les contributions du judaïsme et de la pensée grecque. Et là où on trouve quelques-unes de ces institutions dans d’autres civilisations et cultures, c’est parce qu’elles les ont empruntées à l’Occident.

    • Yan,

      La morale concerne ce qui vient de l’extérieur, tandis qu’une éthique est fondé sur une métaphysique, ainsi elle est individuelle. La morale échoue quand elle tombe dans le moralisme, quand elle moralise. Le but est d’agir bien pour être heureux, et non pour être conforme à une morale.

      La morale n’est nécessaire que parce que nous ne sommes plus naturels, spontanés, ni en expansion. Si nous l’étions pleinement, nous n’aurions aucun besoin d’elle, elle serait intuitivement appliquée, et nous n’aurions même pas besoin de la raisonnée, d’en faire des principes que nous devons suivre par devoir. Les pulsions aveugles proviennent justement du renoncement par vertu ou par devoir, surtout au niveau sexuel. La morale est là pour contrer la souffrance qui pourrait exploser à force d’accumulation et qui le fait souvent quand même.

      La plus grande manipulation de la Bible et du christianisme est de dire que la plus haute forme d’amour est la charité, c’est-à-dire le renocement à soi, l’amour du prochain avant soi, etc. En réalité l’amour le plus important est l’amour de soi. C’est la base, tout part de l’intérieur et va vers l’extérieur, en expansion. Celui qui s’aime pourra aimer les autres, mais cela qui aime d’abord les autres avant lui-même est le véritable égoïste qui veut contrôler l’extérieur.

      La morale pour les autres est inutile. Ce qu’il faut c’est une éthique pour soi-même. Pour cela ce qu’il faut c’est une bonne éducation, du temps libre et de la détente pour penser. Les religions enseignent l’obéissance et non la liberté.

      Cordialement,

      Nicolas

    • Ian,
      La démocratie est apparue en Grèce, avant le christianisme, n’est-ce pas?
      Au 4e siècle avant J-C, un conseiller de l’empereur indien Maurya, écrivait que c’est la responsabilité du roi de «fournir soutien aux orphelins, aux vieillards, aux infirmes,aux malades et aux gens sans moyens». (Ref: Amartya Sen, prix Nobel d’économie)
      L’émancipation des femmes? Vous semblez oublier qu’elle ne s’est produite que très récemment et s’est faite plutôt contre (ou en dehors de) l’héritage chrétien.

      Bon, je ne vais pas chipoter sur les détails: je veux simplement montrer qu’on ne peut tout ramener à la matrice chrétienne. Ne croyez-vous pas que les conditions de production ont eu un rôle à jouer dans l’éducation universelle et l’émancipation des femmes? En ce qui concerne la science, il me semble difficile d’établir un lien avec le christianisme: elle s’est élaborée malgré la religion pendant assez longtemps.

      Que tout cela se soit produit en bonne partie dans un contexte chrétien est indéniable mais ça n’en fait pas une cause. Selon vous (je ne rappelle pas vos arguments), quels sont les facteurs spécifiquement chrétiens qui auraient influencé la science, la technologie, l’éducation universelle, etc? Ma question est sincère. Est-ce que vous rattachez la notion de «progrès», notion qui a vu le jour en Occident, à la pensée chrétienne? En quoi, est-ce une notion plus chrétienne que scientifique? Rappelons-nous les problèmes de Galilée et, encore aujourd’hui, ceux de Darwin.

      J’ai lu récemment (malheureusement, je ne me souviens plus où) une observation fort intéressante sur le rôle qu’a joué l’Église, en tant qu’institution centralisatrice, dans la cooptation des idées qu’elle ne pouvait pas combattre. Cela distingue le catholicisme (surtout) des autres traditions spirituelles qui n’ont pas d’autorité centrale. Et ce caractère centralisé semble venu en droite ligne de l’empire romain. Décidément, les choses sont toujours plus compliquées qu’elles n’y paraissent.

      • La source dont je ne me souvenais plus est Le dérèglement du monde, d’Amin Maalouf. Je vous invite à lire particulièrement les chapitres 3 et 4 de la troisième section intitulée Les certitudes imaginaires. Je cite le passage qui me semble résumer son propos.

        «Il y aurait encore mille choses à dire [...]pour illustrer [...] l’impact des facteurs «organisationnels», culturels, nationaux, ou plus généralement historiques; et le peu d’impact des différences proprement doctrinales.

        «Ma conviction profonde, c’est que l’on accorde trop de poids à l’influence des religions sur les peuples et pas assez à l’influence des peuples sur les religions. À partir du moment où, au IVe siècle, l’Empire romain s’est christianisé, le christianisme s’est romanisé, abondamment.[...] Les deux piliers de la civilisation occidentale que sont le droit romain et la démocratie athénienne sont tous deux antérieurs au christianisme.» (pp 233-234)

        Il vous faudrait aussi considérer les thèses de Jared Diamond, prix Pulitzer pour le célèbre Guns, steel and germs, sur ce qui a permis à l’Occident de conquérir le monde.

        Ce qui est absolument incontestable est que la science occidentale et la puissance qu’elle en a tirée a permis à l’Occident de dominer le monde et de voir ses façons de faire adoptées partout. Le christianisme ne me semble pas avoir joué un grand rôle dans cela.

        Il y a 70 ans les Boers ont justifié l’apartheid en trouvant des arguments dans la Bible. Ce n’est qu’un petit exemple qui illustre simplement le fait qu’on peut faire dire ce que l’on veut aux textes et qu’ils servent à justifier tout et son contraire.

        L’universalité du message se retrouve dans toutes les grandes traditions spirituelles. Aujourd’hui, le bouddhisme et son insistance sur la pratique et l’expérience personnelles semblent beaucoup plus en phase avec l’époque que le message qui fait appel à la foi aveugle. Bien sûr, je ne réduirai pas le christianisme à la foi aveugle, ce serait assimiler le fond à la surface. Mais, encore une fois, il me semble erroné d’en faire la cause des succès de l’Occident.

        Je sais que cette discussion déborde largement du point de départ, mais comme vous en faites un motif important (sinon central) de votre argumentation, il va vous falloir l’étoffer bien davantage.

        • Monsieur Lamontagne,
          J’apprécie l’intérêt que vous portez à mes propos et le sérieux des répliques que vous y faites.
          Et je suis d’accord avec plusieurs des choses que vous dites. On ne peut certainement pas assigner au christianisme la cause directe d’une foule de phénomènes emblématiques de l’Occident, notamment la science, la technologie et l’émancipation des femmes, entre autres.
          Je dis bien « cause directe ». Car, le christianisme (en combinaison avec l’apport du judaïsme et de la pensée grecque) a établi la terre fondatrice intellectuelle et spirituelle sans laquelle aucune des grandes réalisations de l’Occident n’aurait pu voir le jour. Prenons l’exemple de la science, dont les racines spirituelles tiennent à trois éléments : l’affirmation de la valeur intrinsèque de la réalité matérielle (c’est l’apport du Christ); l’affirmation d’un univers rationnel, cohérent, accessible aux enquêtes de la raison (c’est l’apport de la philosophie grecque, amplifié par les théologiens du Moyen-Âge, notamment Thomas d’Aquin); l’affirmation d’un temps linéaire, et non plus cyclique ou circulaire, condition sine qua non de l’émergence d’une notion de progrès, notion qui a été à la racine de tout l’échafaudage scientifique.
          C’est seulement en Occident que ces trois « orientations » fondamentales ont été mises de l’avant, nulle part ailleurs. Par exemple, toutes les autres civilisations ont tenu la réalité matérielle comme étant soit illusoire, soit inconséquente, soit maléfique… et quoi encore. Par exemple, chez les hindouistes et les bouddhistes, le simple fait de considérer le monde comme une illusion pouvait difficilement inciter un quidam à s’intéresser à la mécanique du vol de l’oiseau. Aussi ne trouve-t-on pas le moindre embryon d’un ferment scientifique dans le passé de ces civilisations.
          Et qu’en est-il d’un univers cohérent accessible aux enquêtes de la raison? Là encore, rien dans le décor universel qui s’approche de cette vision. Tout ce qu’on trouve, ce sont des visions mythiques, magiques, irrationnelles qui, pour la plupart, comprennent le monde comme un terreau incohérent laissé à la merci des caprices des dieux ou des esprits. Là encore, c’est une vision guère susceptible d’inciter à l’investigation scientifique.
          Bref, toutes ces idées, je les ai développées dans des chroniques que j’ai rendues accessibles dans le site de CentPapiers, regroupées sous la série d’une douzaine de blogues intitulés « Les grandes hypothèses ». Si cela peut vous intéresser, je vous invite à les lire en regardant dans les archives de mes articles. POur vous y rendre, il suffit que vous cliquiez sur mon nom dans cette page. Si vous ne parvenez pas à repérer les chroniques en question, je vous invite à me faire part de votre courriel et je vous les acheminerai. Bonne lecture.

  16. Monsieur Lamontagne,
    Une dernière note, si vous cherchez mes chroniques auxquelles je vous ai référé: la première débute le 10 juillet 2010 et est suivie par 14 autres.