L’éducation

Les circonstances et les stimuli auxquels l’individu est soumis et doit s’adapter au cours de sa vie le façonnent et constituent son véritable apprentissage. La vaste majorité des événements qui l’affectent sont aléatoires, ou échappent à tout contrôle, mais il y en a quelques-uns qui ne sont pas fortuits. Ce sont ceux auxquels il est exposé sciemment, afin de le faire évoluer vers un résultat déterminé: c’est ce qu’on appelle son “éducation”.

En l’éduquant, on ajoute au bagage de ses connaissances et l’on modifie, dans un sens qu’on souhaiterait prévisible, les valeurs qui lui serviront de critères pour agir et fixer ses buts. 

Pour que cette action concertée sur l’individu soit cohérente et puisse produire le résultat prédéterminé par l’éducateur, il est nécessaire que soient mis en place des mécanismes de transmission des connaissances et des valeurs et une structure qui encadre le fonctionnement de ces mécanismes. C’est la structure et les mécanismes mis en place afin d’instruire l’individu et de lui d’appliquer les conditionnements voulus qui constituent le système d’éducation d’une société.



Devant débuter bien avant que l’individu puisse être consulté, l’éducation est en quelque sorte le “viol bienveillant” de chaque enfant et de chaque génération par celle qui l’a précédée. C’est l’expression collective du désir plus ou moins conscient des parents que les choses ne changent pas et que leurs enfants ne soient que la suite sans imprévus de ce qu’eux-mêmes ont été.


L’éducation formelle peut n’occuper qu’une petite part du processus global d’apprentissage de l’individu, mais celui-ci n’échappe pas facilement à son conditionnement initial. Il y parvient d’autant moins qu’une société à pensée unique peut longtemps biaiser plus ou moins subtilement l’accès à l’information et l’analyse des faits, transformant en outils de renforcement de son conditionnement les péripéties de sa vie dont il pourrait tirer d’autres leçons.

Quand on s’interroge aujourd’hui sur l’éducation, il est important de voir que l’omniprésence des médias d’information – au premier chef de la télévision, mais bientôt aussi de l’Internet – a créé un système élargi de “transmission des connaissances et des valeurs” (éducation) qui occupe une part croissante du processus d’apprentissage global mais dont l’éducation au sens traditionnel n’est plus que le premier volet. L’éducation formelle n’en a pas perdu pour autant son importance, mais ses objectifs et ses moyens d’action sont à revoir.

Qu’est ce qu’une société exige de son système d’éducation? Trois (3) choses fondamentales:


– qu’il transmette des VALEURS, une éthique appliquée qui permette l’insertion de l’individu dans la société selon des normes qui font consensus et favorise un sentiment d’appartenance au réseau de groupes dont les interactions constituent la dynamique sociale;


– qu’il véhicule la CULTURE identitaire de la société, celle-ci ne pouvant autrement survivre, mais en tenant compte du contexte et de la place que cette culture occupe dans le patrimoine commun de l’humanité;


– qu’il forme, en quantité et qualité adéquates, les travailleurs de toutes les professions qui, ensemble, possèderont l’EXPERTISE nécessaire à la production des biens et services que consomme et exporte l’entité économique qui sous-tend la société.

Hélas, les systèmes d’éducation actuels semblent incapables d’atteindre ces buts fondamentaux. Partout, les valeurs se perdent, les cultures identitaires sont en voie d’extinction et la masse croissante des travailleurs exclus du système de production des biens et services est la preuve vivante que l’éducation traditionnelle ne peut leur procurer une compétence qui réponde à une demande effective.

Pourquoi cette faillite? Parce que, conçus pour assurer la continuité dans un monde stable et élitiste, les systèmes éducatifs sont devenus dysfonctionnels, il y a une génération, quand l’explosion des connaissances et la démocratisation croissante de la société moderne ont exigé que naisse une école qui soit à la fois ouverte au changement et pluraliste.

D’une part, le nombre et la diversité des expériences à enseigner se sont alors multipliés, suggérant un curriculum lourd, intensif, voire disparate. D’autre part, le pluralisme désormais consenti des sociétés modernes rendait plus difficile de créer un consensus ou d’imposer un modèle pédagogique unique au niveau de la culture et des valeurs.

Il y avait tellement plus à enseigner – alors qu’il devenait tellement plus difficile d’éduquer au sens large et politiquement si dangereux de choisir le modèle pour le faire – que les systèmes d’éducation ont cédé à la tentation de renoncer à leur triple mission et d’aller vers le plus facile.

Parce qu’il devenait plus difficile d’éduquer au sens large – en intégrant à la transmission du savoir le développement des valeurs, une culture et un sentiment d’appartenance – l’école nouvelle, créée vers 1960, a renoncé à le faire pour se cantonner dans un rôle de pourvoyeuse de connaissances. Cette solution de facilité a été une grave erreur d’aiguillage.

Une erreur, parce que c’est dans une société complexe qu’on a le plus besoin d’une axiologie pour éclairer ce qui devient alors le choix plutôt que l’acceptation sans discussion des valeurs. Une erreur, parce que c’est au sein d’une société pluraliste, qu’il est impérieux de mettre en relief une culture identitaire et de valoriser l’appartenance à des sous-groupes à échelle humaine. comme de promouvoir la solidarité avec la collectivité. Une erreur, parce que le développement des médias allait bientôt enlever à l’école le monopole de cette transmission du savoir dont elle aurait voulu faire sa vocation exclusive.

Les systèmes d’éducation ont choisi d’enseigner plus et d’éduquer moins. Avec le temps, l’accent mis sur le contenu cognitif a remis le contrôle de l’école à des “éducationalistes” et des administrateurs dont la préoccupation est devenue de veiller à ce qu’une masse énorme de connaissances soit déversée sur l’éduqué. Cette vision quantitative de l’éducation a conduit à un encadrement rigide de la fonction de l’enseignant, dont la relation avec l’élève est devenu le rapport de l’entonnoir à l’oie gavée, de sorte qu’aujourd’hui, à vouloir à toute force enseigner de plus en plus, on en arrive à ne plus éduquer du tout.

Le travail de l’enseignant se limite maintenant, trop souvent, à dispenser des connaissances hétéroclites dont l’utilité est douteuse et dont l’ensemble ne forme pas un tout cohérent. Il en résulte une désaffection croissante envers un système d’éducation qui assigne ainsi des ressources rares à des tâches futiles alors que nos véritables besoins d’éducation -au sens large – demeurent largement insatisfaits.
On prend de plus en plus conscience de cette erreur d’aiguillage que nous avons commise en réduisant l’éducateur au rôle de diffuseur de connaissances et le désir se manifeste de voir l’éducation non seulement préparer à l’emploi mais ré-assumer la responsabilité du développement des valeurs de l’individu et de son insertion sociale. Ce sera l’une des grandes fonctions à assumer.

Si l’État se retire de la gestion des services, particulièrement de la gestion des grands réseaux de la santé et de l’éducation, qui le remplace ? PERSONNE ! L’une des conséquences de la spécialisation croissante est un déplacement du métacentre décisionnel, du haut de la pyramide de production vers sa base. C’est un effet de ce que nous avons appelé, ailleurs, la compétence « olympienne »; celle qui est si pointue que nul ne peut efficacement contrôler celui qui la possède, puisqu’il la possède mieux que quiconque et qu’on ne peut donc qu’évaluer ses résultats. Ce déplacement n’est pas un phénomène propre au secteur industriel.

Bien au contraire, il n’apparaît dans l’industrie que par contagion et c’est dans le secteur des services qu’il a commencé et revêt toute son ampleur. Que la compétence du fournisseur de service soit ou non unique, d’ailleurs, sa relation avec son client elle l’est toujours. Un service tient d’abord à une relation entre un fournisseur de service et celui à qui un service est rendu. Il faut respecter l’espace où ce service est rendu.

La nature de la relation entre fournisseurs de services et leurs clients suggère donc que rien ni personne ne gère les services, hormis les fournisseurs de services eux-mêmes. Ils doivent être soumis à un contrôle strict des résultats, bien sûr, mais toujours APRES que le service a été rendu.

Toute tentative de gestion ponctuelle de l’exécution d’un service par un autre que le fournisseur de services est nuisible; il faut laisser le volant au conducteur. Il ne faut pas de profanes, et surtout pas d’administrateurs dans le bloc opératoire ! Les professionnels doivent être contrôlés au palier des résultats qu’ils obtiennent, mais ils doivent s’autogérer.

Pierre JC Allard

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