L’Empire barbare

06.12..31

L’Empire barbare


Tous les hommes sont égaux. « Devant Dieu », s’empressait d’ajouter le Père Debeuklaere, Père Blanc belge au Congo, au début des années 60, juste après l’indépendance, pour bien souligner qu’il voyait tout de même quelques différences, entre nous et les autochtones. Les autochtones qui, tout à fait réfractaires aux cuisinières électriques pourtant toujours en état de marche qu’on y avait laissées, brûlaient sans malice, pour se faire la popote, sur les tapis de Perse, les meubles d’époque des maisons des colons belges qu’ils avaient occupées.
Nous sommes tous égaux, mais il y a des différences de comportement. Toutes ces différences de comportement entre nous et les autres nous les rendent parfois un peu gênants. Égaux mais dissemblables. Plutôt que de s’aventurer dans les terres mouvantes des différences raciales et génétiques, on règle bien des problèmes en se bornant à constater que nous sommes, les uns les autres, de « cultures » différentes. Pour le reste, Dieu reconnaîtra les siens.
Acceptons donc qu’il y a des cultures différentes. Acceptons que nous sommes tous trop obnubilés par les critères de notre propre culture pour porter un jugement objectif sur la valeur de la culture des autres. Cela admis, on peut en tirer deux conclusions. La première, c’est que puisque nous sommes les produits de notre culture, la paix n’est possible à l’échelle globale que si chaque culture ferme pudiquement les yeux sur ce qui, dans les autres cultures, lui semble de pures horreurs. La deuxième, c’est que chacun devrait être ultimement jugé à l’aune de ses propres principes. C’est au vu de ses valeurs qu’il faut décider finalement de ce qui pour lui est bien et mal et donc juger de sa conduite.
La première de ces conclusions nous invite à relativiser. Ainsi, je suis personnellement choqué de penser « cannibalisme », tout en reconnaissant qu’il n’est pas objectivement plus irrespectueux de servir le défunt en côtelette à ses amis que de le réduire en cendres ou de le faire bouffer par les vers ou les oiseaux. De la même façon, je n’aime pas la façon dont certaines cultures traitent leurs femmes et d’autres leurs vieillards. J’espère qu’un jour on verra toutes les cultures accorder à la femme tous ses droits. Cela dit, dans bien des pays musulmans, des partis islamistes qui affirment clairement la sujétion de la femme à l’homme ont remporté des majorités indiscutables, dans des processus électoraux tout à fait démocratiques auxquels a participé une vaste majorité de l’électorat féminin.
Il faut être fier de sa propre culture, sans quoi on n’a pas vraiment de culture. En être fier, soit, mais l’imposer, rien n’est moins sûr. Ne vivrait-on pas dans un monde meilleur, si on laissait les tenants de chaque culture ne passer à la culture voisine, même si celle-ci semble avoir le haut du pavé moral, que lorsqu’ils en ont été convaincus par l’exemple et leur propre réflexion ? Je ne crois pas que les femmes de Kabul et de Bagdad aient été toutes d’accord avec notre façon d’être venus les sauver …
Il est rassurant de se dire que l’on a indubitablement le bon droit pour soi et de rationaliser son bon droit en référence à une loi naturelle transcendante, mais il ne faut pas oublier que notre définition de cette loi naturelle est elle-même le produit de notre culture. Ainsi, il n’a fallu qu’une seule phrase de la Genèse pour que le destin des petits moutons soit d’être transformés en méchouis et il a suffi d’un rêve de Paul de Tarse pour que, chez les Chrétiens, le petit cochon Babe retrouve le chemin de la casserole… Les Hindous, dont le respect de la vie est plus intransigeant que le nôtre, auraient-ils tort de nous interdire d’élever des êtres qui « ressentent » (sentient beings ) pour les tuer et les dévorer ? Si l’Inde avait un jour le pouvoir global dont nous disposons aujourd’hui, trouverions-nous raisonnable qu’elle s’autorise de ses valeurs culturelles pour envoyer un corps expéditionnaire fermer manu militari les abattoirs de l’Occident ?
Que ces abattoirs, objectivement, puissent être vus comme une abomination, de Sirius aussi bien que de Bénarès, n’est pas ici la question à débattre, mais le droit d’une culture à imposer ses valeurs. Ériger des valeurs culturelles en absolus et en faire dépendre son bon droit est une source d’infamie. On ne devrait brûler personne pour sauver son âme, ni le bombarder pour en faire un végétarien ou un démocrate. La paix n’a pas de pire ennemi que la foi. Une croisade au nom d’une culture est une infamie. Dans un monde où la tolérance est la première condition de survie, le croisé n’a pas le bon droit pour lui.
L’invasion américaine de l’Irak a été une bêtise – ses résultats en font la preuve ­- mais il est important de comprendre qu’elle a été une bêtise SURTOUT parce que, déguisée en croisade, elle en est devenue une infamie. On n’a pas le bon droit pour soi quand on décime une population pour changer sa culture. C’est parce que l’Amérique n’a pas le bon droit pour elle, qu’elle est à perdre ignominieusement cette guerre.
Comment pourrait-elle la gagner, quand ceux de ses soldats qui la feraient pour une cause ne voient aucune raison d’y participer, que ceux qui ont une conscience morale n’y croient pas et préfèrent tirer de loin ou de haut, pour ne pas rougir en se voyant la faire ? Sans le bon droit avec eux, ses vrais patriotes font faux-bond à l’Amérique. Ses mercenaires aussi, car qui veut tuer pour une solde s’est aujourd’hui recyclé à profit dans le trafic de la drogue. L’Amérique est à perdre cette guerre parce que, sans héros ni mercenaires, elle ne peut plus mettre au front que des psychopathes, des abrutis et ceux qui n’ont pas le courage de déserter.
L’Amérique pouvait-elle faire pire ? Elle le pouvait en péchant contre les principes de la culture même dont elle se réclame, puisque, nous l’avons dit, nul ne peut jamais être jugé en dernier appel qu’à l’aune de ses propres principes. Or, c’est cette ultime condamnation que l’Amérique est parvenue à se mériter, hier, en faisant pendre Saddam par ses sbires iraquiens, puisque la voie de la culture occidentale est de traiter le mal comme une pathologie et n’accepte donc plus la peine capitale. L’Amérique s’est mise au ban de la civilisation même qu’elle prétend défendre.
L’Amérique s’est vengée du cannibale en le dévorant à son tour, ce qui n’apporte rien à la civilisation, mais tout au cannibalisme. Elle s’est ainsi rendue totalement méprisable. Même l’Angleterre et l’Italie, ses comparses européens les mieux inféodés, dénoncent aujourd’hui l’exécution de Saddam Hussein par l’Amérique. Les images de Saddam, insulté sur l’échafaud, affichant à son exécution la dignité d’un Christ au Prétoire, n’aideront pas les USA devant l’Histoire.
En fait, ce qui restera de cette incursion de l’Amérique en pays arabes, comme des croisades, ce sera une image flétrie de l’Occident. Toute civilisation qui s’étend commet des exactions, mais le pouvoir devrait apporter la mansuétude. Après Auguste, Titus. Le pouvoir absolu qu’exerce l’Occident depuis déjà longtemps aurait dû lui apprendre la magnanimité. Cette exécution du vaincu par le vainqueur, concluant cette invasion barbare en Iraq, vient rappeler que l’Occident n’a pas fait toutes ses classes.
René Dumont l’avait écrit, il y a déjà 15 ans, lors de la première intervention des USA et de ses alliés en Iraq : CETTE GUERRE NOUS DESHONORE ! Comment jugerait-il aujourd’hui notre déshonneur, s’il avait vécu pour voir cette nouvelle version revue et corrigée du film horreur tourné par l’Amérique en Iraq ! NOTRE déshonneur, car c’est en notre nom que cette abomination est perpétrée.
L’exécution de Saddam vient corroborer un comportement, dont Guantanamo est un autre exemple, qui semble indiquer que l’Amérique de Bush, comme jadis l’Allemagne de Hitler, s’est bâti une Weltanschauung différente de celle du reste de l’Occident. L’Amérique de Bush, dans le concert des nations occidentales, ne suit plus la mesure ni le rythme. Peut-on lui permettre, parce qu’elle détient la force militaire, de se réclamer de la civilisation occidentale et de s’en prétendre le leader ?
L’Europe doit prendre ses distances face à l’Amérique. Ce n’est pas une décision facile à prendre, car l’Occident est déjà contesté et une scission entre l’Europe et l’Amérique peut être le point tournant qui mettra fin à la primauté de l’Occident, ce qu’aucun Occidental ne devrait souhaiter. Mais c’est un risque qu’il faut prendre, car autrement, cette primauté ne sera pas seulement mise en péril. Elle sera irrémédiablement perdue.
Perdue, car la gestion d’un monde dont augmente la complexité – et où l’interdépendance et donc le pouvoir de l’individu augmentent constamment ­- exige la collaboration enthousiaste des participants. On ne peut s’y imposer efficacement qu’en obtenant leur libre adhésion et en étant reconnu comme un modèle, comme un exemple, comme le porteur des valeurs qui font consensus. Or l’Amérique n’est plus un modèle acceptable sur le plan des valeurs. L’Amérique n’a pas encore compris, que le pouvoir croissant de l’individu ne permet plus d’imposer une hégémonie qui ne repose pas sur le respect. Le pouvoir de celui qui est méprisé est nul dans un monde d’interdépendance, quels que soient ses armes et son pouvoir apparent, car l’exercice efficace en sera insidieusement contrarié à chaque pas, comme sont nuls l’autorité et donc le pouvoir du général que ses officiers ne respectent pas.
L’Amérique n’est plus exemplaire. Elle inspire aujourd’hui le mépris, alors même que d’autres cultures s’offrent à prendre la relève. Ce que je reproche à l’Amérique, ce n’est pas de vouloir garder sa place à l’Occident, mais de s’y employer avec une telle ineptie que nous en sortirons les perdants, sinon les vaincus. L’Occident ne peut garder son rôle de modèle que si l’Europe se dissocie des agissements de l’Amérique. On ne doit plus prendre pour acquis, ni surtout projeter l’image, d’une alliance monolithique entre Europe et Amérique.
Le refus par la France et l’Allemagne de participer à la razzia sur l’Iraq a été un pas dans la bonne voie. Il faut que les autres Européens fassent aussi le constat que le dernier-né de la famille Occident vit une crise, qu’il lui faudra du temps pour se refaire une vertu et qu’il n’a pas sa place à la tête du clan. Aussi longtemps que Bush et ce qu’il représente ne seront pas extirpés de l’Amérique, permettant que celle-ci redevienne un pays civilisé au sens où nous l’entendons, l’Europe, comme le reste du monde, doit se tenir aussi loin que possible de l’Amérique. Loin d’une Amérique qui se voudrait impériale, mais qui n’est que redevenue barbare.
Pierre JC Allard

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