Les charognards financiers sont en santé

Yan Barcelo, 11 septembre 2010

En cette semaine où nous fêtons le deuxième anniversaire de la chute de Lehman Brothers, grands artisans de la crise financière, profitons-en pour saluer la race des charognards, si darwiniens dans leur capacité d’assurer leur survie et leur prospérité. Débutons avec une des espèces les plus dynamiques: les hedge funds, ou fonds de couverture.  On aurait cru que la crise financière les aurait émasculés et envoyés pour longtemps se terrer dans l’ombre. Eh bien non, voilà qu’ils reviennent en pleine lumière.

Voici ce que nous en dit Hedge Fund Research, de Chicago. À la fin du 2e trimestre de 2010, les hedge comptaient un actif total de 1,65 billion $US. C’est seulement 11% de moins que le sommet de tous les temps qu’ils ont atteint en 2007, juste avant la crise financière. Et si on contemple le sommet précédent de 2006, le nouveau total lui est nettement supérieur : 1,46 B $US cette année-là.

Faut-il s’attendre au retour d’un marché spéculatif aussi brutal et systémiquement dangereux que celui qui nous est tombé dessus il y a deux ans ? À n’en pas douter.

Après les altitudes astronomiques atteintes en 2007, le monde des fonds de couverture a connu un repli de 24,6% en 2008, voyant leurs actifs fondre à 1,4 B $US. C’est une chute de 460 milliards $US, dont 154 milliards tenaient à des retraits d’argent de la part des investisseurs. Et dès 2009, les actifs remontaient 1,60 B $US malgré des retraits de fonds de 130 milliards. En fait, oubliez les retraits et vous pouvez classer 2009 comme étant la meilleure année de tous les temps pour cette industrie… seulement deux ans après la débandade financière. Il faut le faire, quand même.

À cette étape, il est pertinent de faire un départage entre brebis et loups, ou peut-être mieux : entre carnivores et charognards. Un très grand nombre de fonds de couverture loge dans la catégorie capitaliste relativement légitime des carnivores. Il s’agit des fonds de couverture qui exercent une couverture véritable, c’est-à-dire que leurs portefeuilles se partagent à peu près également entre titres boursiers achetés à long terme, pour lesquels on espère réaliser un gain en valeur, et titres vendus à découvert (une opération par laquelle on compte faire un profit sur des titres qui vont perdre en valeur).

Malheureusement, même s’ils constituent la majorité du nombre de fonds, ces fonds de couverture authentiques ne représentent pas la majorité des actifs sous gestion. La plus grande partie des fonds sous gestion est détenue par les charognards, ceux qui ne font pas de couverture et qui misent des sommes astronomiques sur une gageure. On les appelle souvent des fonds directionnels (un emprunt direct de l’anglais : directional funds).

Ces fonds directionnels sont en fait des maisons de jeu qui, avant la crise, se sont gavées de toutes sortes de produits financiers farfelus, parmi lesquels ont retrouve toutes les variétés qui ont entraîné la chute du château de carte financier : CDO, CMO, CDS, etc. Et, surtout, ces fonds sont les créatures des grandes banques de la planète auprès desquelles ils disposent d’imposantes lignes de crédit.

Quelle est une stratégie typique d’un tel fonds directionnel ? Leur mode d’action est presque toujours de jouer sur l’écart entre deux classes d’actifs financiers ou, de façon plus abstraite, entre deux indices financiers. Ainsi, à partir de l’observation que les obligations d’un  gouvernement de l’Europe de l’Est et les bons du Trésor américain ont tendance à évoluer d’une façon divergente, mais sans jamais atteindre un certain écart maximum, on va vendre à découvert les obligations d’un gouvernement et acheter les bons du Trésor. On prévoit ainsi empocher des deux côtés de l’équation quand l’écart entre les deux classes d’actifs va se rétrécir dans un futur plus ou moins rapproché. C’est une manœuvre purement financière sans aucun avantage économique réel quel qu’il soit. En fait, ces manœuvres sont souvent destructrices de richesse économique.

Mais la stratégie importe relativement peu. Ce qui compte, c’est que pour faire un profit qui vaut la peine dans une telle opération, on met en jeu un capital de base minime par rapport à un emprunt 10 fois, 20 fois, même 40 fois supérieur au capital initial. C’est ce qu’on appelle l’effet de levier et le recours excessif à cet endettement est ce qui a mené à la quasi-destruction du système financier en 2007.

Si les fonds hedge de la catégorie « charognards » sont de retour en force, cela ne peut tenir qu’à un facteur : le fait que les grandes banques de la planète, qui ont toujours été leurs principaux investisseurs et leurs principaux prêteurs, sont en train de renouer avec les chemins tortueux d’avant la crise. Nos grandes banques américaines et européennes qui ont été rescapées à coups de centaines de milliards par les gouvernements de la planète (avec l’argent des payeurs de taxes) ont bien appris une précieuse leçon de la crise : elles peuvent faire comme ça leur tente, on va toujours faire l’impossible pour leur sauver la peau.

Voilà donc qu’elles se remettent aux mêmes pratiques spéculatives et destructrices qu’avant. Avec un brin plus de retenue sans doute (on a des manières quand même !), mais gageons que cette petite gène ne les retiendra pas longtemps.

2 pensées sur “Les charognards financiers sont en santé

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    12 septembre 2010 à 11 11 53 09539
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    Gilles Gervais
    dans Les charognards
    financiers sont en santé

    Bonne explication technique des «hedge funds ». Il est possible que l’on retourne bientôt à la loi Roosevelt de 1933 –la loi Glass-Steagall– qui rendrait impossible la participation des banques de dépots aux activités spéculatives des « hedge funds », notamment leurs produits dérivés. Cette loi interdirait également, contrairement aux mensonges du Représentant Barney Frank sur cette question, la participation des compagnies d’assurances, telle AIG, dans de tels montages spéculatifs. Ce serait donc la fin des opérations de renflouements bancaires ( les fameux « bailouts » ) du gouvernement américain. Les banques d’investissements de Wall Street qui continueront ces jeux de casino le feront à leur risques et périls!

    Voici les dernières nouvelles politiques en provenance de Washington, D.C. qui risquent de rendre la vie difficile aux pantins de Wall Street au Congrès : d’abord le Congressman Barney Frank, le Président de la Commission bancaire à la Chambre des Représentants et son co-penseur au Sénat, le Sén. Frank Dodd, tous deux responsables de la récente « réforme bancaire » d’Obama :

    « Selon des sources proches de la direction du Parti démocrate américain, contactées par nos camarades du Comité d’action politique de Lyndon LaRouche, plusieurs dizaines de députés envisagent de rétablir la loi Glass-Steagall de Roosevelt dans les prochaines semaines, ce qui aurait pour conséquence de démanteler le monopole bancaire de Wall Street et de remettre le crédit sous contrôle public.

    Cette soudaine motivation s’explique par deux facteurs : d’abord, l’économie américaine est au bord de la rupture, mais surtout, ce groupe de démocrate veut tout faire pour se démarquer, avant les élections de novembre, d’un président Obama de plus en plus impopulaire et largué. Certains de ces députés ont déjà introduits des résolutions Glass-Steagall mais elles sont bloquées depuis des mois par la Commission bancaire dirigée par leur collègue Barney Frank, alias la catin de Wall Street. Notons que c’est une chance pour eux, puisque Frank vient de perdre l’ascendant face à la démocrate larouchiste Rachel Brown dans la campagne qui devait le voir réélu dans un fauteuil ; au cœur du débat se trouve toutes ses malversations depuis 1999 pour protéger et servir Wall Street, et couler Glass-Steagall.

    Ce groupe de députés démocrate envisage donc une rupture nette et ouverte avec la Maison Blanche qu’ils jugent définitivement trop proche du secrétaire au Trésor corrompu Tim Geithner. A la veille de se présenter devant les électeurs américains (qui sont favorables à 80% à Glass-Steagall), ils ont enfin compris qu’il ne fallait rien espérer d’Obama. Si leur politique devrait inclure plusieurs volet, l’opportunité de réintroduire le Glass-Steagall est âprement discutée car le Président, via sa clique de conseillers, ne manquerait pas de s’y opposer ouvertement. En tout cas, ils devront agir durant la session parlementaire de 3 semaines qui s’ouvre lundi prochain, la dernière avant les élections.

    Mais au delà de l’agenda de ces parlementaires, c’est bien la désintégration courante du système économique qui exige une action urgente. « Glass-Steagall est une étape décisive, a déclaré mercredi Lyndon LaRouche. C’est la première étape requise pour pouvoir lancer l’investissement dans un programme massif d’infrastructure comme NAWAPA, et en finir avec 40 années de désintégration. De surcroît, le rétablissement de Glass-Steagall en septembre aura l’avantage de faire sortir Obama de ses gonds et de la Maison Blanche dans la foulée. »

    Pour ceux qui maîtrisent l’anglais, voici la vidéo du débat télévisé entre la jeune candidate (29 ans) Rachel Brown, associée de LaRouche, et le Congressman Barney Frank, qui siège à la Chambre des Représentants depuis 31 ans.

    Rachel Brown Barney Frank
    http://www.larouchepac.com/node/15728

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      12 septembre 2010 à 18 06 21 09219
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      Monsieur Gervais,
      Je suis tout à fait d’accord que le rétablissement du Glass-Steagal Act serait un geste nécessaire dans le rétablissement de la santé de l’économie américaine. Les explications que vous donnez autour des tractations ayant lieu autour de son rétablissement sont particulièrement instructives.

      Toutefois, il y a une autre loi qui, à mon sens, serait absolument nécessaire, une loi interdisant la titrisation (« securitization »)par les banques de leurs prêts et hypothèques. Je ne connais pas suffisamment le Glass-Steagal Act de telle sorte que je ne sais pas s’il ferait cesser cette pratique d’irresponsabilité sans fond. Si oui, tant mieux. Sinon, une telle loi est nécessaire.

      Par ailleurs, mes félicitations pour l’excellent article que vous avez écrit sur l’émergence partout en Occident des débats sur l’euthanasie. La filiation que vous tracez entre ces débats et le darwinisme social qui inspirait les Nazis est tout à fait justifié et pertinent. Qu’on veuille retourner dans ces régions intellectuelles et spirituelles perverses au nom de fumeuses idées de « compassion » et de « dignité » indique un abîme de déroute morale et spirituelle.

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