Les deux fonctions de l’État

Quiconque prend « le pouvoir » dans une société doit la gouverner. Lui servir de gouvernail et donc en identifier les objectifs – qui seront ceux qu’une majorité effective des sociétaires auront choisis – puis établir et faire respecter les règles qui encadreront les efforts pour atteindre ces objectifs. C’est sa fonction de gouvernance. Sont du ressort de la gouvernance de l’État, les décisions – supposant souvent l’usage de la force – qui mènent à ce que règnent l’ordre et la sécurité qui permettront d’atteindre les objectifs fixés

Parmi les objectifs d’une société, toutefois, il y a toujours celui de s’enrichir et d’enrichir ses membres. Quiconque prend le pouvoir dans une société a donc la mission au moins implicite de l’enrichir. Or, pour que la société s’enrichisse, elle doit produire, car seul le travail crée la richesse; on travaille pour produire et la richesse réelle EST le produit qui découle de ce travail. Gérer la richesse, c’est gérer la production.

Pour produire, il y a des décisions à prendre et des gestes à poser qui le seront mieux si on travaille ensemble, si l’on se concerte et que chacun accomplit la tâche qui lui est dévolue. Le pouvoir doit gérer cette concertation qui découle de la division du travail et, en sus de sa fonction de gouvernance au sens strict, il a aussi pour mission d’assurer la coordination des efforts de production et d’enrichissement collectif. C’est ce que nous appelons la fonction de gérance du pouvoir.

En parallèle à sa fonction de « gouvernance », qui découle de la capacité que lui donne sa force de se faire obéir par tous, le leadership en place a donc toujours cette fonction de « gérance », qui est l’application de son pouvoir à l’organisation de la production dans la société. Avec le temps, la gouvernance, fonction noble, apparaît primordiale; mais au départ, c’est la fonction de gérance qui requiert surtout l’attention du leader.

Dès que la sécurité est assurée – et que la société semble être là pour durer – RIEN n’est aussi important que produire. Dans les sociétés primitives, il va de soi que le pouvoir assume la responsabilité de gérer l’effort collectif. A lui de maintenir ce qui est d’importance vitale et doit servir à tout le monde : les digues en Chaldée, les cultures en terrasses au Pérou. Dans une économie primaire et de pénurie, on ne lui conteste pas ce droit, on est heureux qu’il l’exerce.

Le besoin est évident, les ressources sont limitées, le partage est difficile. S’enrichir veut dire produire et la société primitive s’attend à ce que son leader s’en occupe. Le pouvoir qui gère directement la production se rend bien utile. C’est quand il ne se limite plus à rançonner, mais commence à gérer la production que le pouvoir devient un « État ». Gouvernance et gérance vont de paire, mais c’est la gérance qui montre la voie. Les gens opinent de leurs gouvernants selon le succès qu’ont ceux-ci à les enrichir. Après la sécurité, la production est donc toujours la première priorité de l’État.

A l’origine, la mission d’enrichissement du pouvoir se confond avec la propension du leader à s’enrichir lui-même, mais, quand les alliances se forment, il en enrichit quelques autres avec lui. Avec le temps, quand le pouvoir se diffuse, il enrichira une majorité effective des sociétaires, puis prétendra enrichir tout le monde, puisque c’est ce que tout le monde attend de lui.

Les bénéficiaires vont ainsi changer, les objectifs prioritaires et les moyens d’action aussi, mais le contrôle de la production et de la distribution de la richesse étant toujours une des conséquences immédiates du pouvoir – et pouvant même parfois en être la source – il est ridicule de penser que le pouvoir puisse jamais s’en désintéresser. L’État, plus ou moins discrètement, gère toujours la production.

L’État peut le faire directement, prenant toutes les décisions qui s’imposent, mais, quand la société devient plus complexe, les formes de production se multiplient et l’État est parfois bien heureux qu’on l’y aide. Il veut la richesse pour ceux qui détiennent le pouvoir, mais il ne tient généralement pas à s’immiscer plus que nécessaire dans la création de cette richesse et donc à devoir côtoyer la production et le travail. Quand Rome veut des routes, César ne devient pas pour autant cantonnier; il s’assure seulement qu’on en construise.

L’État peut donc ne s’acquitter qu’indirectement de sa fonction de gérance, se contentant de décider quelle richesse sera produite, puis déléguant les tâches concrètes de sa mission d’enrichissement à des gens qui décideront de la manière de produire et verront à ce que ce qui doit être fait le soit, l’État se bornant à mettre en place une structure normative pour encadrer leurs décisions. Que l’État assume directement ou indirectement sa fonction de gérance est affaire de principes et d’idéologie, de circonstances, d’équilibre des forces et d’efficacité.

Il peut choisir de n’intervenir directement au processus de production que pour les projets qui lui apparaissent indispensables à l’exercice de sa fonction de gouvernance. Il se garde alors que les projets symboliques qui exigent une totale coordination à l’échelle du groupe et dont la réussite contribue significativement à la cohésion sociale, alors que leur échec pourrait entraîner le mécontentement et donc le désordre au sein du peuple.

L’État se contente de bâtir des pyramides, des cathédrales, des « tours », au sens de Saint-Exupéry… Pour le reste, il s’en remet pour, produire la richesse, à des gens qui veulent vraiment produire parce qu’ils trouvent leur intérêt à le faire: des entrepreneurs

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