Les Folies d’Espagne : un thème intemporel

La plupart d’entre nous, y compris ceux qui n’ont guère d’affinités pour la musique classique, connaissent peu ou prou ce thème. Et pour cause, né au 16e siècle, il est toujours utilisé par les compositeurs modernes, telVangelis dans la musique du film Cristophe Colomb de Ridley Scott. Un succès jamais démenti pour ce thème envoûtant !

Contrairement à ce qu’indique son nom, la Folia n’est pas un thème d’origine espagnole, mais portugaise, la confusion étant probablement venue du nom Iberia qui, autrefois, désignait aussi bien l’Espagne que le Portugal.

C’est en effet dans ce dernier pays qu’apparaît la Folia, une danse populaire mentionnée pour la première fois au début du 16esiècle dans l’Auto de la Sibilla Cassandra du poète et compositeur portugais Gil Vicente. Cette origine est confirmée ultérieurement par d’autres littérateurs, et notamment en 1577 par Francisco de Salinas dans le traité De musica libri septem, puis en 1611 par Sebastián de Covarrubias y Orozco dans son Tesoro de la lengua castellana o española. Ce membre éminent de l’Académie royale d’Espagne la décrit ainsi : « Il s’agit d’une danse portugaise, très bruyante, dans laquelle de nombreuses figures sont exécutées au son de tambourins et autres instruments. (…) Le bruit est si intense et le rythme si rapide que les danseurs semblent avoir perdu l’esprit, raison pour laquelle ils donnèrent à cette danse le nom de Folia. »

Très vite, la Folia est omniprésente dans la littérature ibérique et devient l’un des motifs favoris des joueurs de vihuela, ce luth très répandu dans le royaume d’Espagne et particulièrement prisé des chansonniers. L’engouement pour la Folia est encore plus spectaculaire au cours de la deuxième moitié du 17e siècle et commence à déborder très largement les frontières de la péninsule ibérique, non sans subir une décisive mutation : le thème, jusque là rapide, s’assagit soudainement pour prendre désormais le rythme d’une passacaille, une danse espagnole lente est solennelle composée d’un thème et de variations plus ou moins nombreuses.

La Folia, telle que nous la connaissons, est née. Essaimée dans toute l’Europe occidentale, elle est notamment adoptée en France par Jean-Baptiste Lully (1632-1687) sous le nom de Folies d’Espagne, et en Angleterre par John Playford (1623-1686) et ses contemporains sous celui de Farinel’s ground, du nom du compositeur français qui l’a importée dans la capitale anglaise. Quant à l’Italie, elle y est déjà présente depuis des décennies sous le nom de Follia.

Dire que ce thème de quelques mesures connaît alors un succès phénoménal est encore en-dessous de la vérité. Un très grand nombre de compositeurs* s’emparent du thème et l’enrichissent de multiples variations tant pour instrument seul que pour des formations de cordes avec ou sans accompagnement de basse continue. Á commencer par Marin Marais (1656-1728), obscur compositeur français popularisé par le remarquable film d’Alain Corneau Tous les matins du monde où l’on entend cette Folia jouée à la viole de gambe. Mais c’est surtout à Arcangelo Corelli (1653-1713) et à Antonio Vivaldi (1678-1741), auteurs chacun d’une très célèbre sonate La Follia, que ce thème doit d’être passé à la postérité et d’avoir continué d’inspirer, au fil du temps, le talent de leurs successeurs.

Parmi eux, quelques grands noms allant de Luigi Cherubini (1760-1842) à Franz Liszt (1811-1886) – dans sa Rhapsodie espagnole – en passant par Niccolò Paganini (1782-1840). Mais la plus remarquable utilisation de ces quelques mesures si populaires est sans aucun doute à mettre au crédit d’Antonio Salieri (1750-1825). Dans ses 26 variazioni sull’aria La Follia di Spagna, écrites pour orchestre aux alentours de 1815, à l’aube du romantisme, le rival de Mozart fait preuve d’une très grande créativité et d’une formidable maîtrise des timbres pour le plus grand plaisir des mélomanes passés et présents. Curieusement, Salieri, tout comme – bien plus tard – Ravel avec son Boléro, considère cette partition beaucoup plus comme un divertissement et un exercice de style que comme une œuvre à part entière. Comme quoi tout le monde peut faire une erreur de jugement, y compris les plus grands compositeurs.

L’engouement quelque peu retombé durant la seconde moitié du 19e siècle, la Folia ne disparaît pas pour autant et continue de servir de matériau à nombre de musiciens plus ou moins connus. Encore présente au 20e siècle, on la retrouve notamment dans des œuvres de Carl Nielsen (1865-1931), Sergueï Rachmaninov (1873-1943) et Joaquín Rodrigo (1901-1999). Mais la palme de l’originalité revient sans conteste au compositeur contemporain Gregorio Paniagua qui nous offre en 1980, avec ses propres variations sur La Folia de la Spagna, un déroutant mix de 44 minutes entre une musique ancienne savamment et superbement écrite et d’étranges sons mêlés ici de bribes de conversations, là de vrombissements de moteur, ailleurs de déconcertants bruits de klaxon. Tribut à la modernité ou signification profonde ? Seul Paniagua le sait !

Impossible de ne pas mentionner pour terminer la bande sonore du jeu vidéo Final Fantasy IX dans laquelle le compositeur japonais Nobuo Uematsu introduit en 2000 le thème de La Folia pour la première fois dans le cadre d’un univers virtuel. Ainsi va l’évolution de notre monde et de son environnement culturel !

* Probablement plus de 150. Parmi les plus connus de ceux qui ne sont pas cités dans l’article, figurent : Antonio de Cabezón (1510-1566), Alessandro Piccinini (1566-1638), Johannes Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Andrea Falconiero (1585-1656), Jean-Henry d’Anglebert (1629-1691), Bernardo Pasquini (1637-1710), André Philidor (1652-1730), Alessandro Scarlatti (1660-1725), Henrico Albicastro (1660-1730), Johann Sebastian Bach (1685-1750), Francesco Geminiani (1687-1762), Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736), Carl Philip Emmanuel Bach (1714-1788), André Grétry (1741-1813), Manuel Ponce (1882-1948), etc.

Liens musicaux et vidéos :

Antonio Salieri : 26 variations sur la Follia (extrait)

Antonio Vivaldi : concerto grosso La Follia

Arcangelo Corelli : sonate La Follia

Gregorio Paniagua : La Folia de la Spagna (extrait)

C.P.E. Bach : Variations sur La Folia

Andrea Falconiero : Folias echa para mi Señora Doña Tarolilla de Carallenos

Michel Farinel : Farinel’s Ground

Bernardo Pasquini : Partite diverse di Follia

Jean-Henry d’Anglebert : sonate Les Folies d’Espagne

Extrait du film « Tous les matins du monde » (Marin Marais)

9 pensées sur “Les Folies d’Espagne : un thème intemporel

  • avatar
    18 septembre 2010 à 4 04 02 09029
    Permalink

    Merci Fergus.

    Je signale aussi cette vidéo où l’on voit des danseurs http://www.youtube.com/watch?v=B_mP7PdpEdg&NR=1
    Je ne reconnais pas les coiffes, assurément elles ne sont pas bretonnes ! 🙂

    Sinon, pour l’article, je me permettrai 3 recommandations :

    – des caractères plus grands
    – des espaces entre les paragraphes
    – des liens qui s’ouvrent dans de nouvelles fenêtres : dans les options du lien, choisir « cible » puis « nouvelle fenêtre ».

    Répondre
  • avatar
    18 septembre 2010 à 5 05 22 09229
    Permalink

    Salut, Paul.

    Pour ce qui est de la mise en page, j’ai envoyé l’article avec des caractères plus grands et des paragraphes qui ont disparu dans la version publiée. Peut-être m’y suis-je mal pris en saisissant l’article sur le site avant l’envoi à la relecture. J’essaierai d’y remédier.

    Bonne journée.

    Répondre
  • avatar
    18 septembre 2010 à 5 05 25 09259
    Permalink

    @ Paul.

    En fait, je m’aperçois qu’il y a deux versions de l’article en ligne, l’une correctement aérée et l’autre pas. Je ne sais pas d’où vient ce petit bug.

    Répondre
  • avatar
    18 septembre 2010 à 10 10 21 09219
    Permalink

    @ Fergus @ TDP

    Eh oui ! Mes excuses… Nous avons ce sempiternel bogue avec certains fils RSS, surtout ceux qui ne nous arrivent pas de sites qui roulent sur WordPress. Nous allons proposer prochainement à ce problème, peut être aujourd’hui même, une solution radicale qui pourrait vous faire bien plaisir…

    Votre éditeur

    Répondre
    • avatar
      18 septembre 2010 à 10 10 44 09449
      Permalink

      Pas de problème pour ce qui me concerne, et merci de cette réponse.

      Cordiales salutations.

      Répondre
  • Ping : Sorciers, elfes, lutins, trolls et fées dans la musique classique | CentPapiers

  • Ping : L’incroyable talent des demoiselles de La Pietà | CentPapiers

  • Ping : Les grands concertos pour flûte | CentPapiers

  • Ping : Les grands concertos pour flûte | Les 7 du Québec

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *