Les souliers d’beu; Mauvaise étoile!

Mauvaise Étoile !

       En arrivant au camp près du village brûlé, Pierre prépare un feu pendant qu’Urbain sort le pemmican.  Les deux mangent beaucoup plus que d’habitude, car ils savent que la nuit sera longue.

– Bon !  On fume une pipe et on charge le feu pour qu’y dure le plus longtemps possible.  Ensuite on va se cacher de l’autre côté du ruisseau.

– Tu penses comme moi, dit Pierre.  C’est cartain que les sauvages vont finir par trouver nos traces et les suivre jusqu’ici.

-Même si y trouvent pas nos traces, maintenant qu’y savent que nous allons continuer de les tuer, y vont venir icitte pour vérifier si nous y sommes.  On peut s’attendre à tout un fracas.

– On amène les chevaux avec nous pis on les laisse sellés.  On va probablement être obligé de détaler en vitesse.

       Les préparatifs terminés, les deux hommes traversent le ruisseau et s’installent à l’affût.  Ils amènent les chevaux assez loin derrière eux, à la lisière du boisé.  Ils reviennent ensuite et font le guet, chacun leur tour, à deux heures d’intervalles.  La nuit s’écoule sans problèmes.  Urbain, lors de son deuxième tour de garde, voit passer deux coyotes qui flairent autour du feu maintenant éteint, pour ensuite se diriger vers les débris de l’ancien village.   L’aurore pointe son nez; le Soleil se lève dans le dos des trappeurs.  C’est un petit avantage important.

 

      Trois quart d’heure plus tard, les coyotes réapparaissent en courant et poursuivent leur course le long du ruisseau.  Urbain réveille Pierre, lui faisant signe d’être silencieux.  Les sauvages sont au village.

-Prépare-toi, y’arrivent bientôt.

– On attend de voir combien y sont avant de tirer.  On tire ensemble et ensuite on retraite rapidement, sans bruit, pour se remettre à l’affût pis recommencer.  On fait comme ça, jusqu’à ce qu’on arrive aux chevaux.

-Entendu, Lefebvre; murmure Urbain.  ‘tention les v’là !

     Un indien sort doucement la tête des buissons et inspecte les abords du ruisseau.  Il aperçoit tout de suite l’abri des trappeurs et recule pour disparaître dans le bois.  Une quinzaine de minutes plus tard, dix sauvages émergent des bois silencieusement, tout le long du ruisseau, et convergent vers l’abri.  On n’entend aucun bruit malgré tout ce mouvement.  Ces indiens-là sont vraiment de fameux guerriers.  Les deux premiers arrivent à l’abri, étudient le sol et se rendent au bord du ruisseau où mènent les traces de chevaux.

     C’est le moment choisit.  Deux coups de fusil couchent ces trop bons pisteurs.  Les autres sauvages courent se réfugier derrière les arbres.  Ils scrutent les abords du bois de l’autre côté du ruisseau, d’où les coups sont partis.

      Pendant ce temps, nos deux coureurs de bois retraitent une vingtaine de pieds à l’intérieur de la forêt et se remettent à l’affût.  Une heure passe sans que rien ne se produise.  Tout à coup, Pierre discerne un petit mouvement à vingt pieds de sa cachette, un peu vers sa droite.  Il regarde Urbain qui lui fait comprendre qu’il l’a vu également.  Les deux chasseurs sont complètement immobiles et attendent de bien voir l’ennemi.  Peu à peu, les sauvages avancent très lentement dans leur champ de vision.  Pierre en compte six.  Il attend jusqu’à ce que les six indiens commencent à être un peu trop près.  C’est alors que les deux chasseurs font feu.  Deux autres ennemis tombent foudroyés. 

     Pierre et Urbain quittent les lieux en courant silencieusement sans qu’aucun autre coup de fusil ne se fasse entendre.  Les sauvages ne les ont pas vu malgré la fumée dégagée par leur fusils.  C’est encore une autre marque prouvant que ces guerriers sont d’excellents chasseurs.  Ils ne tirent pas, s’ils ne voient pas la cible.  Nos trappeurs se réinstallent en embuscade, cette fois-ci, l’un près de l’autre.

-Y manquait deux sauvages quand on a tiré.  Murmure Pierre.

-Ouais j’ai remarqué.  Y doivent vouloir nous dépasser pour nous prendre à revers. Qu’est-ce qu’on fait ?

-On recule tout de suite.  Y faut les trouver avant que les autres ne nous rejoignent.  Viens !

       Pierre et Urbain s’élancent vers l’endroit où se trouvent les chevaux.  Ils se cachent, ensuite, dans les herbes hautes de la prairie, les yeux tournés vers le bord du bois.  Dix minutes plus tard, ils voient deux sauvages sortir du boisé à environ trente mètres l’un de l’autre.  Courbés tous les deux, ils se dirigent vers les chevaux des trappeurs qu’ils ne voient pas encore.  Pierre et Urbain les ajustent, et les « courbés » s’écroulent sous les balles.  Les deux coureurs de bois s’élancent alors vers leurs chevaux et grimpent en selle.

-Y’en reste quatre qui devraient sortir du bois bientôt.  Veux-tu les attendre ? Demande Urbain.

– Non.  Y vont probablement décider d’aller chercher du renfort.  Je veux retourner à leur village avant eux.  Y penseront jamais qu’on est revenu près d’eux, au lieu de nous enfuir.  Suis-moi on fait le grand tour par la prairie.

       Nos coureurs de bois s’élancent au galop en longeant la forêt pendant une heure avant de bifurquer vers le village sioux.  Ils se rendent aussitôt à l’endroit où ils s’étaient cachés, dans les rochers, le jour précédant.

-Bon maintenant, y’est probable que les trois autres groupes de dix sont revenus au village.  On reste caché et on observe.

-C’est à ton tour de faire le guet, dit Urbain.  Moi je vais dormir un peu.

       Il s’installe derrière un rocher et goûte à la chaleur du Soleil de fin d’après-midi. Deux heures plus tard, Pierre le réveille et lui donne un morceau de pemmican.

-Rien à signaler.  Même les quatre sauvages qui nous précèdent ne sont pas encore arrivés.

-Ils ont dû rappailler les débris de leur groupe de dix.  Ça t’en fait maintenant 15 de tués.  Y’en manque seulement douze.  Ç’est pas si mal pour trois jours de travail. Sourit Urbain.

-C’qui m’inquiète est de savoir à quel moment y vont reprendre le contrôle de la situation.  Et surtout comment y vont s’y prendre.  As-tu une idée ?

-Pour le moment, je ne crois pas qu’y puissent s’imaginer qu’on est aussi près d’eux.  Par contre, y serait peut-être mieux de desseller les chevaux pour qu’ils se reposent un peu.  Y vont devoir courir longtemps après notre prochaine virée.

-T’oublies que c’est possible que les quatre qui nous suivent remarquent les pistes de nos chevaux lorsqu’ils vont les croiser.  Pis dans ce cas-là, ils vont, tous, savoir qu’on est ici.

-Ouais j’y avais pas pensé.  Avoua Urbain; mais ça nous donne peut-être une possibilité de leur faire une frousse.

-Comment ça ?

– On a déjà fait le trajet trois fois, aller-retour.  Ça fait douze pistes de chevaux.  Si on fait le trajet dix fois de plus, ça fera cinquante-deux  pistes de chevaux.  Les Sioux vont sûrement se poser des questions.  Y’est probable qu’y vont rester pour protéger leur village et n’envoyer que des éclaireurs pour trouver ceux qui ont fait les traces.  On va pouvoir les cueillir l’un après l’autre.

– Pas mal comme idée.  Mais si les quatre qui s’en viennent découvrent nos premières pistes, la ruse ne fonctionnera pas.  D’autant plus qu’y vont se rendre compte que la moitié des pistes se dirigent dans le sens contraire des autres.

-Au contraire, insiste Urbain.  Si y découvrent nos pistes ce soir, y vont amener d’autres guerriers pour les leur montrer, demain matin; et si y trouvent 52 pistes au lieu des 12 premières qu’y’ont vu, y vont s’inquiéter encore plus.  Quant à la moitié des pistes dans le sens contraire de celles de l’autre, c’est sûrement pas pour effacer les inquiétudes.  Quel imbécile passerait son temps à revenir sur ses pas ?  Y vont se poser un tas de questions. 

-T’as raison.  Je dors deux heures et on y va.  Poste-toi pour voir si nos « suiveux » ont remarqué nos traces.  Lorsqu’y seront revenus au village, on ira se promener toute la nuit au clair de Lune.

        Et Pierre s’installe pour dormir au même endroit que venait de quitter son compagnon. 

        Ce n’est que trois heures plus tard qu’Urbain réveille Pierre.  Il n’a pas pu savoir si les sauvages ont remarqué leurs traces.  Il avait vu quatre cavaliers qui conduisaient des chevaux transportant les corps de leurs camarades vers le village.  Les deux trappeurs décident de ne pas changer leur projet et montent leurs chevaux, ayant soin de leur envelopper les sabots pour se rendre à la piste principale.

      Le lendemain matin, exténués, ils retrouvent leur refuge dans les rochers.  Ils recommencent, encore une fois, les tours de garde.  Ils avaient pris, une fois de plus, la précaution d’envelopper les sabots des chevaux avant de quitter la piste, signalant maintenant quarante-huit chevaux.  Ils n’avaient pas eux le temps d’en faire plus, vu la longueur de la piste qu’ils devaient parcourir.  La précaution des sabots enveloppés sert à éviter d’indiquer là où ils se cachent; même si le sol est rocailleux sur cette petite portion de la prairie.

     Trois heures après le levé du Soleil, une troupe de vingt Sioux sortent du village et prennent la direction de l’ancien village Mohawk.  Une heure et demie plus tard le groupe revient au galop.  Ils ne sont plus que seize.

– Y’ont envoyé des éclaireurs pour suivre la piste principale.  Y faut pas que ceux-ci reviennent au village pour leur apprendre ce que nous avons fait.

-On n’a qu’à aller les attendre en embuscade, au bout de la piste.

– Y sont quatre.  Probablement qu’y se sont séparé en deux groupes et qu’y en a deux qui vont arriver assez vite à ce bout-ci de la piste.  Y faut se dépêcher sinon on va les manquer.

         Deux heures plus tard, on entendit deux coups de feu dans le lointain.  Les deux premiers éclaireurs étaient morts.

-Y faut faire vite et partir à la poursuite des deux autres éclaireurs à l’autre bout de la piste; indique Pierre en plantant le couteau de chasse dans le cou du deuxième cadavre.

– On va s’avancer sur la piste et s’embusquer dans les herbes pour les attendre, renchérit Urbain en montant en selle.

         Les deux trappeurs sont embusqués, face au vent, depuis trois heures et aucun éclaireur n’était encore apparu.  Leur attention est, tout à coup, attirée par une odeur de fumée qui s’amplifie peu à peu.  Pierre, inquiet, se lève sur les genoux pour en voir la cause.  Devant lui, assez loin, une ligne de petites flammes s’étend de gauche à droite.  Il se lève complètement et jette un coup d’œil du côté opposé.  Derrière eux, tout aussi loin, une vingtaine de sauvages sur leurs chevaux forment un barrage coupant leur retraite.

-Urbain !  Les « sauvages » ont mit le feu à la prairie. Y savent où nous sommes et y nous coupent la retraite.  Vite y faut allumer un contre-feu qui va se diriger vers ceux qui veulent nous empêcher de passer.  Allume du côté gauche, je m’occupe de la droite.

 

        La prairie flambe.  Les trappeurs avancent derrière leur contre-feu et se dirigent vers les vingt indiens qui les attendent.  Derrière eux, les flammes s’approchent assez vite de l’endroit où les herbes sont déjà brulées.  Le feu, de ce côté va s’éteindre bientôt.  Étant parvenus à porté des sauvage en attente, nos deux trappeurs ouvrent le feu sur eux, à travers les flammes.  Ils parviennent à en abattre six avant que la troupe se sépare et se dirigent au galop de chaque côté pour contourner les flammes.  Celles-ci sont assez hautes pour empêcher leurs victimes de les traverser. 

      Pierre comprenant leur intention, saute en selle. Les deux coureurs de bois rebroussent chemin et galopent vers le feu qui est en train de s’éteindre, à l’endroit où ils étaient, auparavant, cachés en embuscade.  Ils passent l’endroit au galop et continuent vers la prairie qui n’est pas brulée.  Pierre verifie derrière lui et ne voit pas encore de « sauvages » à leur poursuite.  Il regarde Urbain qui galope près de lui et sourit.

– Vingt-trois !  Crie celui-ci; y nous en manque quatre.

      Il venait de prononcer ce dernier mot lorsqu’une balle l’atteint à l’épaule.  Il culbute de son cheval et parvient à se mettre à genoux et à épauler son fusil vers l’endroit d’où le coup de feu provenait.  Il tire aussitôt et un Sioux, auparavant caché dans les hautes herbes, qui courait vers lui, s’effondre.  Pierre, lui aussi, saute à bas de sa monture et courre vers son ami en trainant son cheval par la bride.  Un autre indien voulut lui couper la route, il le descend avec le pistolet prit au commandant espagnol.  Il couche le cheval devant Urbain et s’installe derrière cette protection.  Le fusil prêt à tirer.  Urbain recharge son arme du mieux qu’il le peut.

-Vingt-cinq mon Urbain.  Y’en manque deux.

– J’ai l’impression qu’y en reste beaucoup plus que deux devant nous, mon Lefebvre.

-C’est bin possible, mon ami.  Mais deux de plus et les Sioux vont y penser à deux fois avant d’attaquer encore un Mohawk ou même un Canayen.

     À ces mots, ils entendent un hurlement féroce venant de derrière eux et voient arriver la troupe de Sioux qui avait finalement contourné les flammes.  Au même moment, une quinzaine de sauvages se lèvent dans les herbes et les chargent en courant.  Pierre et Urbain descendent deux indiens dans leur élan.

-Vingt-sept !  S’écrient-ils d’une même voix.

-Maintenant on commence à se défendre !  Hurle Pierre en se levant et attaquant les Sioux venant à pied vers eux.  Urbain recharge son fusil et tue un cavalier juste comme ceux-ci fondent sur lui.  Il reçoit une décharge de fusil, d’un autre sauvage, en plein visage, le tuant net.

        Pierre est déchaîné et se sert de son fusil comme d’une massue.  Deux indiens gisent à ses pieds.  Les autres reculent.  Derrière lui, une douzaine de cavaliers s’avancent.  Ils le mettent en joue et une dizaine de balles l’atteignent en même temps.  Pierre s’écroule lentement comme un arbre qui tombe.

       Un des indiens s’approche des corps des Canayens.  C’est le chef.  Celui qui avait deviné la tactique de nos coureurs de bois.  Un des guerriers s’apprête à scalper Urbain. Le chef l’arrête d’un geste.

-Tu ne crois pas, dit-il, que ces deux hommes sont trop braves pour être scalpés.  Tu veux qu’ils continuent de se battre contre nous dans la prairie de l’au-delà ?  J’espère qu’ils deviendront mes amis lorsque j’irai les rejoindre.  À eux seuls, ils ont tué trente de nos guerriers.  Prenons leur cœur pour en manger et acquérir leur courage.  Nous allons leur faire une sépulture, à notre village, digne des grands guerriers qu’ils sont.  

       Deux indiens enjambent les corps des Canayens, leur ouvrent l’abdomen avec leur couteau et arrachent les deux cœurs encore chauds, dont chacun des indiens prend une bouchée cérémonieusement.

       Ceci se passe à l’automne 99.  Voilà pourquoi on n’entendit plus jamais parler de Pierre Joseph Lefebvre dans la région de Maskinongé après l’année 1795.

 

 À suivre

                                                                       Elie l’Artiste

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