Les souliers d’beu(11)Pas question de rester icitte!!!

Fort Détroit 1760

        La discussion est animée entre les deux frères.

-Écoute-moé bin une minute, Nicolas !  Bougainville, m’a placé dans l’obligation de capituler une fois, y’en a pas un autre qui va m’faire capituler une deuxième fois.  Je pars demain matin !

-Tu pars !  Tu pars !  Pour aller où, ti-gars !  Y a des anglais partout.  Y va bin falloir que tu les rencontres un jour.

-Ceux qui s’en viennent, c’est pas des anglais.  S’irrita Michel.  C’est des Rangers !  Et tu sais comme moé, que c’est gars-là sont deux fois plus barbares que les sauvages.  D’autant plus que Picoté de Bellestre leur a déjà sacré une fameuse raclée.  Y vont pas être facile à calmer, j’te le jure.

-J’pensais pas que t’étais peureux.

         Michel manqua de s’étouffer.  Il parvient difficilement à se contrôler.  Il se lève lentement de son tabouret et plante son nez à deux pouces de celui de son frère. Son regard gris clair met Nicolas un peu mal à l’aise, mais il n’est pas question de reculer devant son « p’tit frère » et il garde un air désinvolte, sa pipe au coin de la bouche.

-Tu sais très bien que j’ai pas peur.  Mais j’tiens pas à devenir prisonnier en aucun temps et peut-être même être expatrié en Angleterre ou en France.  J’espère que tu vas m’suivre demain pis qu’on va partir ensemble pour la baie des puants. J’veux pas voir mon frère prisonnier, pis enchaîné non plus.  Les Anglais bougerons pas et n’irons nulle part ailleurs avant le printemps.  Les glaces vont prendre d’ici une semaine.  Les Rangers vont vouloir se réfugier dans le fort, icitte.  On va avoir toute l’hiver pour décider quoi faire.  Je te le dis, on peut se fier à Langlade; y est intelligent et y comprend bin la situation générale.

-Ouais !  T’as raison de pas vouloir faire du temps comme prisonnier.  C’est bon ! J’avartis mes gars et on part ensemble demain.  J’espère que Bellestre va nous laisser partir.

-Bellestre ?  Y peut pas m’empêcher de partir, j’suis pas un soldat de l’armé.  Pis y va devoir rendre le fort à Rogers, de toute façon, même si y veut pas.  C’est un ordre signé de Vaudreuil.  Rogers a probablement une copie de la reddition dans sa besace.  Tous les commandants anglais, y’en ont une.  T’es-tu sous les ordres de Bellestre, toé ?

-Pantoute !  J’suis libre de faire comme j’veux.  J’suis juste traiteur moé.

-Dans c’cas-là, on n’a pas de problème.  On part demain à la première lueur !

-Bon, bin moé, j’vais me coucher dans ce cas-là.  Salut, ti-gars !  Dors ben !

         Le lendemain, au lever du Soleil du 26 novembre 1760, deux canots partent sur la rivière du Détroit en direction du lac Sainte Claire.  Bellestre n’avait présenté aucune objection pour les retenir.  Nicolas apprit que Picoté de Bellestre voulait se montrer réticent à livrer le fort, en menaçant les Rangers de les obliger à camper dans le bois pour tout l’hiver, s’il n’obtenait pas « l’honneur des armes ».  Les deux frères étaient convaincus que Robert Rogers, le commandant des Rangers, le lui accorderait et que cela éviterait le massacre de beaucoup de soldats français.  La plupart des canayens de la milice locale étaient maintenant repartis dans leur ferme qui s’étalaient sur dix miles de long, de chaque côté du fort.  Et de toute façon, les groupes respectifs de nos coureurs de bois, ne pouvaient rien faire de plus pour aider qui que se soit.  Déjà, qu’ils avaient apporté la nouvelle de la capitulation de la France,  éliminant, de ce fait, tout doute sur l’état de la situation de la guerre.  Le reste était entre les mains de Bellestre.

        Nos compères arrivent à l’embouchure du lac Sainte Claire vers 11hre.  Ils s’arrêtent à Grosse Pointe, où, déjà, les familles Tremblay, Laforest, Deshêtres et Duchesnes sont établies depuis quelques années.  Plusieurs autochtones Algonquins et Hurons vivent également avec les colons canayens.  Le mois précédant l’arrivée de nos aventuriers, d’autres familles sont venu s’installer dans la région, arrivant, eux aussi,du Fort Détroit.  Les Gouins, les Patenaudes, les Morans et les Rivards se construisaient des abris, des ébauches de maison, pour pouvoir traverser l’hiver qui arrive.

        Avant de repartir, ils annoncent la fin de la guerre aux habitants de Grosse Pointe.  Ils avalent quelques bouchées de pemmican et sautent dans les canots pour traverser le lac.  L’embouchure de la rivière Sainte Claire se trouve dans les marais qu’ils parviennent à traverser entre chien et loup.  Simon Frenet réussit à abattre une dizaines de canards durant sa traversée. 

        Ils sont rendus sur la rivière lorsqu’ils décident de monter le camp.  Ils ont également pêché cinq grosses ouananiches en remontant le courant, ce qui s’ajoutent au repas de canards.  On dû joindre une bonne portion de pemmican au menu pour rassasier les onze hommes.  Le groupe de Michel en comptait six et celui de Nicolas, cinq.

        Après avoir mangé, personne ne perd de temps et ne se fait prier pour aller dormir.  Le lendemain allait être éprouvant pour chacun.  Le campement est confortable, à l’abri des deux canots, l’un face à l’autre, laissant assez de place entre eux pour un bon feu qui flamboie au centre.  Tous se lèvent frais et dispos le lendemain matin.

        En sortant de la rivière Sainte Claire, cinq heures après le départ, Michel se rend tout de suite compte que la traversée de ce lac sera complètement différente de ce que lui et son groupe avait rencontrée jusqu’ici.  Les vagues y sont beaucoup plus grosses, même quand le vent est léger.  Il n’y a pas moyen de se cacher de ce vent, puisque le lac s’étend dans l’axe Nord Sud.  Vers la fin de l’après-midi, le lac s’étant beaucoup calmé, ils en profitent pour continuer.  Ils avironnent jusqu’à la noirceur totale et atteignent un petite baie où ils s’abritent et s’installent pour y passer le reste de la nuit.

          Rassemblés autour de leur bivouac, Nicolas et Michel discutent de la situation.  Les autres assistent à leur pourparler sans trop s’y intéresser, confiant dans le bon jugement et dans l’expérience des deux Lefebvre.

La traversée ne s’ra pas facile, Nic.  J’ai bin peur que ça va nous prendre pas mal de temps.

-Le pire, ça va être de traverser la grande baie; après ça, c’est pas si mal.  Répondit Nicolas.  Ça ne nous prendra pas plus qu’une semaine.

-Une semaine, ça nous mène au début décembre.  On va se faire prendre par les glaces.

-Non, pas sur le lac Huron.  Mais il faut faire vite pour se rendre à Makinac parce qu’on risque que la Baie verte soit plus du tout navigable.

– Penses-tu qu’on peut continuer et tenter la traversée de la grande baie avant demain soir ?

– Si on part à bon matin, on peut y arriver.  Normalement vers la fin de l’après-midi, le lac se calme, c’est presqu’une mer d’huile.  Si on est chanceux, on va traverser la baie à ce moment-là.  Ensuite les problèmes sont finis, on longera toujours les berges jusqu’à Makinac.

       Comme prévu, le lendemain, les deux canots atteignent la rive de l’autre côté de la grande baie, tout juste avant la noirceur.

      Le 28 novembre au matin, les coureurs de bois sont réveillés en sursaut par un coup de fusil tout près du campement.  Nicolas et un de ses hommes se précipitent en courant vers la forêt, leur arme au poing, pour découvrir la cause du coup de feu.  Quinze minutes plus tard, Nicolas rentre au camp.

Michel !  On a d’l’ouvrage avant de partir.  Ton gars LaMouette vient d’abattre un orignal dans la baie d’à côté, avec Frenet.  Y sont parti c’te nuit, qu’ils m’ont dit, pour monter la garde sur le cap de roche que tu vois là-bas.  La bête est de l’autre côté.  On doit tous y aller pour portager la viande jusqu’ici.  Cela va nous retarder un peu, mais on a de la viande fraîche pour le reste du voyage.

 

       Une heure et demie plus tard le groupe reprend le large.  Tous le monde est souriant sachant que les panses seront pleine jusqu’à la fin du voyage.  Au campement du soir, on savait qu’on atteindrait Makinac le lendemain midi.

      L’arrivée à Makinac tourne à la fête pour nos coureurs de bois.  Michel et Nicolas apprennent que le commandant de Michilimakinac est nul autre que Charles Michel Langlade.  Nos voyageurs sont reçus joyeusement par Langlade et un assez important groupe d’autres coureurs de bois combattant à ses côté depuis des années.  Le périple de Michel et de ses acolytes avait duré 31 jours.  C’est un exploit pour cette période de l’année.  Le record entre Montréal et Makinac, jusqu’à maintenant, était de 20 jours; et ce, durant la belle saison.

     La fête se prolonge jusqu’à très tard dans la nuit.  Aucun des coureurs de bois, dans cette enceinte ne sera apte à voyager demain matin.  Heureusement que le voyage est fini…  pour l’instant.  Une semaine ou deux de repos ne serait pas superflu. Langlade avait décidé d’attendre la gelée des eaux avant de voyager. Michel et Nicolas avaient également opté pour cette décision.

À suivre

                                                                            Élie l’Artiste

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