Les souliers d’beu(14) Le Pow wow!

 

  Le Pow wow

               Depuis cinq heure du matin Michel réfléchit près du feu et se prépare à la traversée vers l’île occupée par les indiens.  Le jour est maintenant levé et on aperçoit plusieurs canots arrivant du lac Ste Claire.  Ils se dirigent tous vers l’île.

Simon s’approcha de Michel :

-Y va y avoir beaucoup de monde à c’te p’tite cérémonie sauvage.

-C’est bien c’que Pondiac nous a dit avant hier.  Y fallait ben le prévoir.

– On y va quand ?

– On va attendre que le Soleil soit assez haut.  Y faut faire une « entrée » remarquée.  Ça va augmenter notre importance et notre sécurité.

-J’pense pas qu’on va avoir des problèmes; Pondiac ne le permettra pas.

– Même si Pondiac nous protège, chaque sauvage fait toujours à sa tête.  Aucun d’eux n’accepte d’ordres, même d’un chef.  La seule façon de les contrôler est de les « persuader » que notre présence est essentielle au Pow wow.  On va commencer par se parer de nos plus beaux habits et attacher une frange de tissu coloré à chacun de nos coudes et de nos genoux; sauf du rouge.  Ensuite on ne porte pas de chapeau et on attache une partie nos cheveux sur le dessus de notre tête, comme une queue.

-Je n’aime pas beaucoup ça; c’est une invitation à se faire scalper.

-C’est pour ça qu’on va le faire.  Y faut montrer qu’on n’a aucune peur.  Tu restes près de moi et tu gardes les yeux ouvert.  Ne fais aucun sourire.  Si un indien te regarde fixement; baisse pas les yeux et continue de le fixer jusqu’à ce qu’y détourne son regard.  Y faut démontrer aucune hésitation, ni inquiétude.  Ne dis pas un seul mot, en aucun cas.  Quelqu’un qui dévisage fixement sans rien dire est très intimidant et nous devons nous même intimider si on veut s’en sortir.  Je m’occuperai de la conversation.

-Ça va.  Je vais me comporter comme un guerrier qu’il faut respecter et qui est présent, sans y attribuer beaucoup d’importance, tout en étant attentif à ce qui se passe autour de nous.

– C’est ça.  J’pense pas qu’on va avoir de problèmes; mais on peut jamais savoir avec autant de tribus différentes.  Certains guerriers pourraient vouloir se faire un nom.

-On peut pas éviter ça.  On verra bin !

          Nicolas s’approcha de son frère et planta ses deux pistolets à poignée de nacre dans la ceinture de Michel.

– Tiens !  Y faut que tu sois beau et que tu ais l’air d’un grand chef; mais ne les perds pas; sinon tu m’en achètes une autre paire quand on repasse à New York.

-Michel prit les superbes pistolets, vérifia s’ils étaient chargés et les repassa à sa ceinture fléchée que sa mère lui avait tissé.   

            Il s’agit d’une ceinture de laine tissée, traditionnellement portée par les Canayens. Sa largeur peut varier de 15 cm à 25 cm et sa longueur peut facilement dépasser 2 mètres.  Les coureurs de bois les utilisent pour soutenir leurs dos lors du transport des lourds ballots de peaux.  Les ceintures aidaient aussi à prévenir des hernies chez ces voyageurs/canoteurs.

          Les quatre mêmes trappeurs que la veille embarquent dans le canot qui s’élance vers l’île.  Tous sont habillés de leurs plus beaux habits de peau de daim, enrichis de plusieurs couleurs criardes.  Seuls les deux coureurs de bois qui devaient rester près du canot portent leur chapeau de poil.  L’un est coiffé d’un chapeau de renard roux et l’autre, de carcajou, appelé aussi : glouton (anglais = wolverine); omnivore qualifié de « l’animal le plus féroce du grand nord ».  Ce sont deux animaux qui possèdent de belles queues touffues qu’on laisse pendre aux chapeaux.

        Michel et Simon, nue tête, ont attaché et relevé en « huppe  », une partie de leurs cheveux à l’arrière de la tête.  Tous deux portent un collier de grosses griffes d’ours séparés par des perles servant à créer des wampum.  Ils avaient vraiment l’air de grands chasseurs et de guerriers importants.

        Michel saute du canot en touchant l’île.  Les deux « gardes-canot » se postent de chaque côté, appuyés sur leur fusils.  Simon suit Michel vers la clairière.  Les indiens s’agglutinent autour d’eux par curiosité mais surtout pour les ébranler.  Les deux trappeurs font comme s’ils n’existaient pas et marchent directement vers le grand chef Pondiac se tenant debout au centre de la clairière.  La troupe de guerriers sauvages s’ouvre d’elle-même pour les laisser passer.  Pondiac salue Michel du signe de la paix et lui indique une place où s’asseoir près des chefs disposés en cercle autour de lui.

      Lorsque tout le monde est installé, Pondiac lève la main, montrant à tous le bâton de parole qu’il tient, et le silence se fait.

 Bâton de parole

        Le grand chef tend maintenant le bâton à un autre chef qui vient le rejoindre au centre du cercle.  Chez les amérindiens, seul celui qui tient ce bâton a le droit de parler. Chacun attend son tour, et personne d’autre que le détenteur du bâton ne peut émettre un seul mot.  Le bâton de parole est sacré.

-Je suis Neolin.  Plusieurs me connaissent; et beaucoup d’entre vous m’appelle « l’éclairé ».  C’est « Le Maître de la vie » qui m’envoie parmi vous.

        On entendit un murmure impressionné glisser de la bouche  des auditeurs. L’attention des sauvages fut tout de suite captée par l’interlocuteur.  Après quelques secondes de silence durant lesquelles Neolin semble regarder chacune des personnes présentes, il enchaîne :

« Le Maître de la vie » m’a parlé.  Il m’a dévoilé que nous risquons de disparaître de la vie.  Il conseille que toutes les tribus reviennent aux modes du temps de leurs ancêtres, sinon nous allons tous disparaître.  L’indien ne chassera plus dans les prairies.  Il n’enseignera plus à ses fils comment vivre dans les forêts.  Il n’y aura plus d’hommes vrais sur nos terres de chasse.

       Il laisse passer un autre moment de silence plus que suffisamment long, avant de continuer :

 L’homme blanc a corrompu le cœur de l’indien.  Leur « eau de feu » détruit sa capacité de penser et le rend fou.  L’indien d’aujourd’hui n’est plus capable de vivre sans les produits apportés par le commerce du visage pâle.  Il n’a plus aucune fierté et dépend entièrement des inutilités apportées par les blancs.  Il ne sait plus comment survivre sans les objets de métal que ce démon lui apporte.  L’homme vrai est disparu de nos terres.  Il doit réapparaître !  C’est « Le Maître de la vie » lui-même qui vous envoie ce message.  Il m’a indiqué la seule piste à suivre pour faire revivre l’indien honorable et fier, comme l’ont toujours été nos pères.  Nous devons reprendre les terres qui nous ont été volées.  Nous devons repousser les Anglais sur « la grande eau salée » et faire en sorte qu’il n’ose plus jamais remettre le pied sur les terrains de chasse des vrais hommes.  Nous devons enlever la chevelure à ceux qui refusent de partir.  Voilà ce que « Le Maître de la vie » m’a dit.

         Il fait une autre pose et termine en disant :

J’ai parlé.

       Naolin  remet le bâton de parole à Pondiac et retourne se rasseoir dans le cercle.

      Pondiac s’avance solennellement au milieu du cercle :

-Neolin a parlé au nom du « Maître de la vie ».  Mes frères doivent l’écouter.  Nous n’avons pas à avoir peur des Anglais.  Si toutes les tribus s’unissent et frappent au même instant, tous les forts tomberont le même jour.  Les forts sont très peu défendus.  Ils ne contiennent qu’une poignée de soldats chacun.  Depuis que les Anglais ont gagné la guerre contre les Français, des colons traversent les Alléganies et s’installent sur nos terres sans demander la permission.  Les Delawares se sont fait volé des terrains de chasse.  Le fleuve Hudson est envahit par les Anglais; tout comme la Susquehanna.  Partout ces démons prennent les terres comme si nous n’existions pas.  Nous allons leur montrer que nous sommes ici et que personne ne peut nous enlever nos terrains de chasse.

          Le chef fait une pause, tourne sur lui-même doucement pour capter les yeux de tous ceux qui l’entourent.  Il lève un bras en continuant son exposé :

 Lorsque les Français étaient ici, ils ne venaient pas prendre nos terres.  Certains vivent parmi nous et deviennent nos frères.  J’ai demandé à deux Canayens d’être ici, avec nous, à ce Pow wow pour qu’ils rapportent à leurs frères, la décision que vous prendrez aujourd’hui.  Ils ont fumé le calumet sacré avec moi et n’aiment pas plus que vous l’autorité anglaise qui écrase leur peuple, tout comme le nôtre.  Si nous nous unissons, les Canayens combattront à nos côtés contre notre ennemi commun.  Si vous décidez de faire cette guerre à l’Anglais, aucun Canayen ne doit être touché.  Leur vie deviendra sacrée pour chacun d’entre nous car ils sont nos vrais frères.  Je vous demande de suivre la parole du « Maitre de la vie ».  Je vous demande de tous vous unir et accepter le projet de détruire tous les forts anglais au printemps prochain.  Le jour exact sera déterminé par les Sachems des différentes tribus.  S’il y a des guerriers qui s’opposent, qu’ils se lèvent et prennent le bâton de parole.  J’ai parlé.

        Et Pondiac retourne s’asseoir dans le cercle des chefs.

        Des guerriers Odawas parlèrent chacun à leur tour, insistant sur la nécessité de la guerre.  Faisant miroiter les honneurs futurs d’enlever des « chevelures » anglaises.  De plus en plus, les guerriers s’échauffent à l’idée de tuer des Anglais.  Ce ne fut pas très long avant que d’autres guerriers appartenant à d’autres tribus se lèvent et tiennent le même discours.  Lorsque les esprits sont suffisamment échauffés, Pondiac se leve et met fin aux  discours en présentant la nourriture préparée pour la fête qui allait suivre.

      S’approchant de Michel, il murmura :

-Est-ce que « Yeux de fer » a comprit mes intentions ?

-Très bien.  Et je dois dire que le Grand Sachem est l’homme le plus sage que j’aie rencontré jusqu’ici.  Neolin va « activer » la fierté de mes frères indiens et tous vont se joindre derrière Pondiac contre l’Anglais.  Ma seule question est : est-ce que Neolin va pouvoir rencontrer tous les chefs des autres tribus avant le printemps ?

-Mon frère a très bien comprit.  Il faut qu’il sache que Neolin, quoiqu’étant le plus populaire, n’est pas le seul à prêcher de la sorte.  J’ai au moins dix autres « éclairés » qui travaillent à mon plan.  Tous les chefs seront convaincus bien avant le printemps.  « Yeux de fer » peut être rassuré et il peut commencer à regrouper les Canayens pour se battre à mes côtés.

-Le Grand Sachem est un grand guerrier.  Sa ruse et sa force ne peuvent manquer de réaliser son projet, juste et légitime pour mes frères sauvages.  Les Anglais devront retourner chez eux avant l’automne prochain.  Je vais prévenir les Canayens de se tenir prêts; et lorsque Pondiac aura prit les forts anglais, les Canayens vont se joindre à lui pour l’aider à jeter à la mer, le reste des habits rouges, qui vivent au grand fleuve et aussi ceux qui sont au-delà des Alleganies.  Mon frère Obwandiyag, peut compter sur moi.

-Alors tout est dit, et tu as bien parlé.  Je vais annoncer la nouvelles aux autres chefs.  Je te laisse partir parce que tu as beaucoup à faire pour la réussite de la révolte.  On se revoit au printemps, mon frère. Adieu.

         Michel et Simon retournèrent au canot où ils trouvent LaMouette et Lapointe, assis sur une grande peau, en train de jouer aux dés avec quatre sauvages.  Ils donnent des cadeaux aux indiens pour arrêter le jeu, parce que ceux-ci ne veulent pas du tout les laisser partir avant que l’un des deux groupes ait tout perdu leurs possessions.

        Arrivés au bivouac, Michel avertit tout le monde de s’apprêter au départ.  Il ne veut pas rester, trop longtemps, près d’un aussi grand rassemblement de sauvages.  Ils chargent les canots et mettent deux bonnes heures et demie à se rendre à Détroit.  Ils  se rendent ensuite au domicile de Jean Baptiste Campeau qui vit à Détroit avec son épouse Catherine Perthuis et leurs enfants.  Le commandant attitré du fort Détroit est Henry Gladwin.  Il était arrivé en Septembre 1761; mais tombé malade, il a dû repartir pour l’Angleterre.

      Jean Baptiste connaît bien son remplaçant temporaire Donald Campbell et Michel  expose à Campeau les intentions de Pondiac pour qu’il les présente au commandant.

-La rébellion de Pondiac va sûrement réussir si Pondiac prends tous les forts au printemps.  Les canayens n’auront pas d’autres choix que de se joindre à lui pour combattre les Anglais.

-Ne me dis pas que tu veux que les Anglais partent du pays ?  répond Jean Baptiste.

-Non; j’ le souhaite pas pantoute.  Parce qu’après, les Anglais, c’est les Canayens qui vont être massacrés.  Naolin ne prêche pas contre les anglais, y prêche contre tous les blancs.  Y’a qu’une seule façon de faire avorter la rébellion; c’est d’intercepter les wampums avant qu’ils arrivent aux chefs et ensuite garantir des ententes avec ces chefs pour les allier aux Anglais.  Mais je ne peux pas m’impliquer ouvertement dans l’alerte aux commandants des forts parce que j’ai fumé le calumet sacré avec Pondiac.

-Ne t’inqiète pas, je me charge, dès demain, d’avertir le commandant Campbell.  Il va mettre en branle tout le processus de récupération des wampums.

-C’est bon; mais attend que nous soyons parti avant de l’avartir.

-Pas de problème; ton nom ne sera même pas mentionné.

      Campeau comprend très bien l’importance d’intercepter les wampums pour pouvoir ensuite prendre des engagements avec les chefs sauvages.  Il faut absolument faire avorter la rébellion qui met en péril la sécurité des Canayens.

     Le lendemain matin, notre groupe repart vers le lac Érié.  Le but est d’arriver à Niagara au plus tôt, afin de donner l’alerte là-bas également.

Amicalement.

                                                                                      Elie L’Artiste

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