Les souliers d’beu(15) Opération circonspecte de renseignement!

Opération circonspecte de renseignement!

La traversée du lac Érié s’effectue sans anicroche.  À l’embouchure de la rivière Niagara, Michel aperçoit deux canots du nord sortant de la rivière.  Les deux canots contiennent six trappeurs chacun qui avironnent au rythme normal des voyageurs; c’est-à-dire : environ 60 coup par minutes.  Un coureur de bois peut garder ce rythme pendant 12 à 15hres sans se lasser.  Cette expédition qui arrive, se prépare à passez l’hiver pour faire la traite dans le Nord.  À l’approche des canots, Nicolas et Michel reconnaissent Jean Baptiste et Joseph qui sont « pointeurs ».  (Membre de l’équipage placé à la pointe du canot qui le dirige en s’assurant d’éviter tout obstacle, comme des pierres ou des troncs à fleur d’eau.)  Jean Baptiste désigne la berge sud du lac, vers laquelle tous les canots convergent.

Aussitôt sautés des canots, commence une séance de « tiraillage » assez intense, entre les quatre frères Lefebvre.  On se fait culbuter à qui mieux mieux, dans le sable de la berge.  Michel, plus grand et plus costaud que ses trois frères, parvient à les plaquer au sol l’un après l’autre, non sans difficultés, mais lorsque Nicolas et Jean Baptiste s’unissent contre lui, il est rapidement immobilisé.  Joseph en profite pour lui asséner quelques bons coups de poing au ventre qui coupent le souffle du jeune frère.  Les quatre s’empilent les uns sur les autres, riant comme des fous tellement ils sont heureux de se retrouver.  Ces ébats d’amour fraternel achevés, tout le monde commence à installer un campement pour quelques jours.  On n’allait pas rater l’occasion de vivre ensemble quelques temps.

Je ne sais pas si vous pouvez visualiser ce que peut être un rassemblement de vingt trois coureurs de bois, heureux de faire la fête; mais disons qu’on n’y danse pas le Menuet.

Jean Baptiste et Joseph acceptent de « sacrifier » quelques bouteilles de whisky pour l’occasion.  Ce n’est pas très long avant que des « concours » d’adresse s’engagent dans le groupe.  Certains se mesurent au lancer du couteau de chasse, ou encore, au lancer du tomahawk.  D’autres tirent du fusil sur une toute petite cible placée à cent pas.  Évidemment, plus la journée avance, moins les cibles sont atteintes.  La fin de l’après-midi se termine par des séances de lutte où le roulis des souliers d’beu, empêche que les lutteurs ne se blessent sérieusement.  Les hommes crient leur plaisir et, la plupart du temps, claquent au sol, parce qu’ils peuvent  difficilement se tenir debout.  Peu à peu, la fête perd de son entrain par le simple fait que, l’un après l’autre, les fêtards se recroquevillent sur le sable pour dormir.  Heureusement, rien n’y personne ne se présente sur les lieux pendant le sommeil engourdi de la troupe de trappeurs.

Au réveil personne n’a de sourire au visage.  C’est comme s’ils les avaient tous dépensé la veille.  On répare les accrocs qu’ont subit les vêtements de chacun et on traîne autour du feu en prenant du café et… du café.  Ce n’est que vers midi que les conversations reprennent normalement.

-Ouf ! Dit Michel; j’espère que ce ne sera pas toujours la même chose à chaque fois qu’on se rencontrera.  J’ai vieilli de dix ans dans la seule journée d’hier.

-Pour ça, y va falloir qu’on se rencontre plus souvent qu’à tous les deux ans.  Sinon, ça risque de se reproduire à chaque fois. Enchaîna Jean Baptiste prenant Michel par les épaules et le serrant contre lui.  Vous allez où, toi et Nicolas ? Ajouta-t-il.

On se rend à New York; mais on veut passer par le Fort Niagara avant.  Y’a du nouveau au sujet des sauvages.

Et Michel raconte à son frère aîné les événements qui venaient de se produire.

-T’as eu bin raison, le jeune, de t’associer à Pondiac.  Si tu l’avais pas fait, on vous aurait jamais revu et personne n’aurait retrouvé vos carcasses.  Il faut se réorganiser pour s’assurer que tous les forts soient alertés.  J’aimerais bin aller à New York avec toi.  D’autant plus que Joseph devra rester dans la région, puisqu’il a une femme et des enfants et que Nicolas est celui qui doit, éventuellement, prendre soins du père et de la mère, à Cap Santé.  Nous sommes les seuls célibataires libres de la famille.  Nous deux, on peut se charger d’aller donner l’alerte dans l’Ohio, l’illinois et le Mississipi.

-Ouais.  Je serai peut-être pas célibataire encore longtemps.  J’ai rencontré une saprée belle fille à New York l’année passée.  Je pense que je vais imiter Simon Frenet cette année.

-La Marie Louise ?  C’est bin c’que j’pensais qu’y arriverait si j’t’envoyais chez Dubois de la Miltière.  J’m’étais donc pas trompé. Jean asséne un bonne claque dans le dos de son frère pour marquer son approbation.  On va séparer nos effectifs pour rejoindre le plus grand nombre de forts possible.  Viens. On réunit tout le monde en  pow wow.

À la fin de l’après-midi, tout est planifié.  Laurent Ducharme, avec trois hommes vont retourner à Michilimakinac.  Nicolas et Joseph reviendront à la Baie des Puants pour  prévenir Langlade, qui lui, enverra un message aux autorités de Montréal.  Un autre groupe regagnera le lac Ontario pour répandre la nouvelle, là aussi.  Quant à Jean Baptiste et Michel, ils vont descendre jusqu’au Mississipi et remonteront ensuite à New York.  Pour cela, il leur faut rejoindre le lac Michigan, où Jean Baptiste dit connaître une rivière facile à remonter pour rejoindre la rivière Illinois.  Ils peuvent également  entrer sur la rivière Kankakee qui est aussi un affluent de la rivière Illinois. Mais Jean Baptiste insiste pour explorer la rivière nommée Chicagou, où il a déjà installé un poste de traite temporaire.  Là où se trouvait le site d’un ancien fort, abandonné une cinquantaine d’années auparavant, par M. de La Durantaye.  Celui-ci avait été un membre influent de la noblesse Canayenne de la fin du siècle précédant. Francois Morel dit La Chaussé, un de ses descendants, fait partie du groupe de Jean Baptiste.  C’est Jean Talon qui avait concédé à l’ancêtre, Olivier Morel, la Seigneurie qui s’appelle maintenant St-Michel.  La rivière que Jean Baptiste veux emprunter se nomme aujourd’hui : la rivière Chicago.  Elle part de la rivière des Plaines et se jette dans le lac Michigan.

La rivière Illinois, quant à elle, se jette dans le Mississipi.  Cavelier de La Salle empruntait toujours cette route pour effectuer ses explorations.  La rivière Des Plaines est celle qu’empruntaient Louis Joliet et Jacques Marquette lors de leur exploration du Mississipi et de sa région.

Ayant tout mis sur pied et réglé les parts de chacun des propriétaires de ballots de fourrures, à la satisfaction du groupe de Michel et de Nicolas, ils quittent le campement le surlendemain de la « fête » mémorable.  Nous suivrons Michel et Jean Baptiste dans leur pérégrination, puisque ce sont eux qui se lancent sur des territoires qui nous sont encore inconnus.

Ce n’est que neufs jours plus tard qu’ils atteignent la rivière Chicagou.  Leur groupe est formé de six coureurs de bois : Jean Batiste et Michel Lefebvre, François Morel, Simon Frenet, LaMouette et Morissette.  Les trois derniers n’ont pas voulu entendre parler de se séparer de Michel.  La troupe traverse le portage Chicagou le plus rapidement possible.  À cet endroit, des effluves peu agréables émanent des marais.  Le 10 mai, Michel et Jean arrivent à la rivière Des Plaines.

Trois jours plus tard, ils s’engagent sur la rivière Illinois en route vers le Mississipi.

Le 17 mai, ils s’arrêtent au fort Pimiteoui (St-Louis II) où est situé le village de Peoria.

Jean Baptiste Maillet est le représentant de ce village depuis 1760.  C’est à lui qu’on livre les renseignements au sujet du projet de Pontiac.  Maillet deviendra commandant du fort et du village en 1778.  Les américains appelleront alors le site : « la Ville de Maillet ».  Encore une fois, la menace indienne est divulguée sans que le nom des Lefebvre ne soit mentionné.  Ils veulent éviter de s’attirer les foudres de Pondiac qu’ils sont certain de rencontrer encore plusieurs fois dans leur vie.  L’aménagement de Péoria est assez bien organisé.  On y trouve un moulin à vent, une chapelle, un atelier de forge et une presse à vin.

La même journée, ils campent sur les ruines du fort Crèvecœur.

L’histoire de ce fort est assez spéciale.  Il avait été construit, fin 1679, par Henri de Tonti, napolitain au service du roi de France et compagnon de Cavelier de La Salle.  Le 15 avril 1680, Tonti part pour Kaskakia afin de fortifier l’installation des colons de l’endroit.  Le lendemain, 16 avril, une majorité des engagés demeurés au fort, s’emparent de tout l’équipement et des munitions, et s’enfuient au Canada.  Tonti revient récupérer ce qui reste d’utile dans la place et rapporte le tout à Kaskakia.

Mais ses épreuves ne sont pas terminées pour autant.  Le 10 septembre 1680, une troupe de 600 Iroquois (en guerre contre les Illinois), armés de fusils, après avoir brûlé le fort Crèvecœur, attaquent Kaskakia.  Ils accusent Tonti de traîtrise parce que La Salle avait promis une aide militaire aux sauvages Illinois, tout en étant également allié avec les Iroquois.  Celui-ci plaide sa cause et discute suffisamment longtemps pour permettre aux femmes, enfants et vieillards de fuir le village.  Durant le combat qui suivit, Tonti est blessé, d’un coup de couteau, par un des Iroquois.  Les indiens brûlent le village et se construisent une fortification sur le site.  Henri de Tonti et son groupe fuient vers la Baie des Puants où ils se réfugient.  Cavelier de La Salle l’y rejoint après avoir capturé les mutins du fort Crèvecœur et les avoir fait livrer à Montréal, enchaînés.  La Salle semble être un commandant assez inflexible envers ses subalternes; parce qu’à la prochaine mutinerie de ses hommes, il sera tué dans une embuscade montée par les mutins en 1687, au Texas.  Le fort Crèvecœur ne sera jamais rebâtit.

Malgré ces premières difficultés pour la colonisation; à l’époque où Michel et Jean Baptiste s’y présentent, la région est apaisée.  De tous les établissements Canayens dans l’ouest, ceux de l’Illinois sont les plus populeux.

Arrivés à Cahokia, sur le Mississipi, cinq jours plus tard, ils rencontrent Alexis De Billy Courville qui venait d’épouser Élisabeth Louise Locat dit Renaud le 27 novembre 1760.  Élisabeth est native de l’Illinois et fille de Pierre Renaud et de Marie Chevalier.  C’est Alexis qui devient le récipiendaire de la nouvelle au sujet de Pondiac et est chargé de l’annoncer aux autorités.

Le 24 mai, le groupe arrive au Fort de Chartres, construit par Le Sieur Jean Jacques de Macarty-Mactique, Français-irlandais qui décèdera à Nouvelle Orléans le 20 avril 1764.  Le commandant est introuvable lorsqu’ils arrivent.  Ajoutons une petite calomnie qui prétend que Macarty n’est pas renommé pour sa sobriété.  La construction en pierre, du fort, débuté en 51, vient d’être terminée lorsque nos voyageurs y arrivent en 62.

 

 

 

 

Comme il est impossible de localiser le commandant, Jean Baptiste s’adresse au juge Joseph Lefebvre des Bruisseau qui œuvre dans la région.  Celui-ci les invite à demeurer chez lui pour quelques jours.  Il s’engage à avertir les autorités jusqu’en Nouvelle Orléans au sujet de la menace des sauvages.  Il émet, cependant, la condition que notre groupe s’assure lui-même d’avertir le Fort Vincennes en échange de ses contacts.  Nos coureurs de bois réussissent ainsi à vendre leurs fourrures à un prix très avantageux.  Après les transactions, ceux-ci se procurent le nécessaire pour leur commerce.  Michel et Jean Baptiste poursuivront, tout de suite, la traite jusqu’à New York au lieu de descendre à la Nouvelle Orléans.

Ils repartent en canot le 29 mai 1762.  Ils enfilent la rivière Wabash et la remontent jusqu’au fort Vincennes où commande Louis Groston de Bellerive de Saint Ange depuis 1736.  Ils y délivrent leur message, le disant envoyé par Joseph Lefebvre des Bruisseau, sans mentionner leurs propres noms. Le 4 juin, ils sont déjà revenus sur le Mississipi et descendent vers l’embouchure de la rivière Ohio appelée à l’époque : « La belle rivière ».

Deux mois et demi plus tard on les retrouve au portage qui les conduira à la Susquehanna.  Ils ont traité tout le long de la rivière Ohio et ils ont amassé pas mal de ballots de fourrures.  Les peaux de castor qu’ils ont obtenues sont, pour la plupart, des peaux « grasses ».  Ce qui leur donne beaucoup plus de valeur marchande.

Le 17 août 1762 ils sont sur la Susquehanna et Michel commence à reconnaître la région visitée l’année passée.  Ils rencontrent les Lenapes avec qui ils achèvent l’échange de leur matériel contre des fourrures.  Arrivés à New York, leur profit de toute l’année se chiffre à l’équivalent de deux années de traites.  Ce qui arrange bien Simon Frenet qui avait manqué une grande partie de la traite d’hiver aux Grands Lacs.

Jean Baptiste, Honoré Dubois, Michel et Marie Louise sont tous fort heureux de se revoir.  Le mois suivant, fin septembre, Michel épouse Marie Louise et choisit de s’établir sur une terre, que lui vend Honoré, sur les bords de la rivière Hudson, au nord de New York.  Jean Baptiste et les autres repartent en promettant de se rendre à Détroit où François Morel s’arrêtera et restera chez sa famille installée là-bas.

En octobre, Jean Baptiste, Simon Frenet, Morissette et La Mouette rentrent à Cap Santé.  Joseph et Nicolas sont déjà là quand Jean baptiste arrive. Toute la famille est enchantée d’apprendre la nouvelle du mariage de Michel avec Marie Louise, maintenant installés sur une terre près de New York.

Simon tiendra promesse et s’achètera une terre où il vivra « ben au chaud » avec sa nouvelle épouse.  Une semaine après l’arrivée de Jean Baptiste, les trois frères Lefebvre repartent pour Michilimakinac.   Cette fois-ci, ils prennent la route la plus rapide; celle de la rivière Outaouais.

Ils arrivent au fort dans la deuxième semaine du mois de décembre.

À suivre

Elie l’Artiste

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