Les souliers d’beu(22) Quelle langue employer?

 Quelle langue employer?

          En 1792, dans le contexte de la traite des fourrures, l’influence de la langue française est totale. Un groupe d’anglophones dut apprendre à parler français pour communiquer avec leurs employés et la plupart des autochtones avec qui ils traitent, dans « les pays d’en haut ». Sans oublier l’exigeance additionnelle  du fait que la terminologie des différentes opérations de traite est française.

         Par exemple, pour la période 1795-1822. Les noms de ceux qui travaillent à la traite dans la seule région du Haut Mississippi et du Fond du Lac (territoire englobant le Minnesota, ainsi qu’une partie des États du Michigan et du Wisconsin actuels), sur un total de 676 noms, environ 85% sont des noms français. Ajoutons qu’en 1786, sur les quinze hommes engagés par la North West Co pour aller hiverner au Grand Lac des Esclaves (Territoires du Nord-Ouest), seul le commis en chef, Cuthbert Grant, est un anglophone.

       C’est donc très clair qu’il est avantageux pour un Anglais d’apprendre la langue française; et plusieurs le font. Plusieurs également, épousent des « Canayennes » dont les familles sont impliquées dans la traite depuis des générations. C’est le cas de Simon McTavish et Roderick McKenzie. Parler français devient, très rapidement, un critère de qualification essentiel pour devenir « dirigeant » aux yeux des hommes d’affaires anglais. Le cas de Daniel Sutherland est typique. Arrivé au Canada avant 1778, probablement d’Écosse, il pratique la traite dans la région du Témiscaminque pour finalement devenir bourgeois de la NWC en 1790 parce qu’il parle français.  En 1798, il se joint à la « nouvelle » NWC.

     Bien entendu, un certain nombre de francophones connaissent l’anglais ; on peut même présumer que ce nombre s’accroit avec les années. Quelques Canadiens tiennent leurs journaux de voyage en anglais (Charles Chaboillez, François-Antoine Larocque) et plusieurs laissent une correspondance révélant leur maîtrise de l’anglais (Gabriel Franchère, Solomon Juneau, Joseph Rolette, etc.). Ces hommes remplissent tous, des fonctions importantes et peuvent espérer de l’avancement au sein des compagnies de traite qui les emploient. Chaboillez devient l’un des bourgeois de la NWC en 1799, Franchère aboutit à New York, au siège social de 1’American Fur Company, et Laroque est l’un des fondateurs de la Banque de Montréal.

    Lorsque Pierre Lefebvre arrive dans « les pays d’en haut », Jean Baptiste Cadotte travaille à son propre compte. Il est l’un des traiteurs importants de la région. La compétition qu’il fait à la NWC les importune beaucoup plus, que celle de la Cie de la Baie d’Hudson. Charles Bousquet  est installé au « fond du lac », un peu au sud de la Baie des puants. Il connaît parfaitement tout le territoire de la rivière St-Louis qui coule au Nord-Ouest du lac Supérieur. Il est engagé par la NWC cette année-là. Simon Fraser, qui deviendra l’explorateur de la rivière Fraser en 1808, se joint à la NWC cette même année de 1792. Il se construit également, sur les bords de la rivière Winipeg, le Fort « Bas de la rivière » par Toussaint Lesieur, employé de la North West Co, lui aussi. Ce fort deviendra en 1808 le Fort Alexander.

       Un dernier mot sur la mentalité des « hommes d’affaires anglais de l’époque. Philipp Turner, surveillant de la compagnie de la baie d’Hudson croit, dur comme fer, que plus un européen travaille de ses mains, moins il est respecté des « sauvages ». Cependant, cette conviction est tout à l’encontre de la réalité. Les indiens respectent exclusivement celui qui peut se « démerder » par lui-même, démontre sa force physique dans les portages et son courage dans les rapides et les combats. On peut « péter de la brou » mais il faut l’accompagner d’actions qui puisse l’appuyer.

      La NWC avait déjà établi cinq départements :

 1)      Fond du Lac, incluant le système fluvial du Mississipi et de la rivière St-Louis.

2)      Folle Avoine incluant le système de la rivière Ste Croix.

3)      Lac Courteville couvrant la rivière Chippewa (Wisconsin).

4)      Lac du Flambeau couvrant les autres rivières du Wisconsin. (Michel Cadotte 1792)

5)      Grand Portage couvrant le système de la rivière rouge et la partie Nord-Ouest des grands Lacs. C’est un portage de 14 km et il faut faire l’aller retour plusieurs fois pour transporter tout le matériel.

      Au mois de mai, à Lachine, c’est le départ des voyageurs pour les différentes régions. L’endroit est rempli de voyageurs sur leur départ. Seulement pour la McTavish, Frobisher & co, il y a 110 « coureurs de bois » prêts à partir pour le « Nord », sans compter ceux qui se rendent au Mississipi et au Illinois, ainsi que tous ceux qui ont signé avec les autres compagnies de traite.

      Cette journée est celle d’une grande fête dans la région de Lachine. Les spectateurs s’y rassemblent pour assister au « grand départ » de tous ces hommes, dont certain ne reviendront pas.

 

       La région du Nord n’est régie que par les lois des marchands de fourrures. La compétition provoque des affrontements importants entre les différentes compagnies, où l’assassinat n’est pas exclu.

      Par exemple Peter Pond, un américain, qui est partenaire de la NWC de 1784 à 1788, est impliqué dans deux meurtres. En 1782 il est soupçonné d’avoir tué Jean-Etienne Waddens, et en 1787, accusé d’être responsable  du meurtre de John Ross. Il en est acquitté mais la compagnie le remplace alors par Alexander Mackenzie, comme associé. Voici une carte de la région d’Athabaska dessinée par Peter Pond qu’il présente au LT Gouverneur de Québec en 1785 :

 

         On y reconnaît l’océan Pacifique et la Baie d’Hudson. Peter Pond n’a jamais traversé les Rocheuses. Malgré son tempérament violent, Peter Pond est un homme efficace dans le domaine de la traite des fourrures. Il participe activement à l’implantation de la North West Co dans toute cette région entre la Baie d’Hudson et les Rocheuses.

        Lorsqu’on étudie l’histoire de la North West Co, on distingue les noms de Simon McTavish, Alexander Mackenzie, Peter Pond, les frères Benjamin et Joseph Frobisher et d’autres Anglais. On les désigne comme les créateurs de cette compagnie, ce qui est exact, et les responsables de la découverte des territoires de l’Ouest, ce qui l’est moins. Car, même si certains de ceux-ci ont participé physiquement aux voyages d’exploration, ils se sont tous adjoint des Canayens qui accomplissent tout le travail pour eux.

        Parmi ces Canayens, on doit citer : Nicolas Montour, né à New York (1756-1808), Charles Chaboilliez (1772-1812), Antoine Tourangeau, Joseph Cartier, Simon Réaume, Louis Versailles, Charles Messier, Pierre Hurteau, Joseph Grenon (v 1765- ???), François Nolin (1779-???), Louis Châtellain, François Décoigne, Pierre Charette, Pierre Jérôme, Baptiste Bruno, Jacques Raphael, Francois Deschamps, Pierre Belleau, Baptiste Roy, J. B. Filande, Baptiste Larose, Joseph Auger, Pierre Falcon, François Mallette, André Poitvin, Jacques Dupont, Joseph Laurent, Gabriel Attina, Francois Amoit, Jacques Adhémar, Jean-Baptiste Chevalier, Jean-Baptiste Pominville, J. B. Perrault, Augustin Roy, Lemaire St-Germain, Baptiste St-Germain, Léon Chênier, Michel Cadotte (1764-1837) (partner), Simeon Charrette, Charles Gauthier, Pierre Baillarge, J. B. Cadotte (1761-1837), Charles Bousquet, Jean Coton, Ignace Chênier, Joseph Réaume, Eustache Roussin, Vincent Roy, Charles Latour, Michel Machard, Zacharie Clouthier, Antoine Colin, Jacques Vandreil, François Boileau, sans oublier Joseph Landry et Charles Doucette qui ont guidé Alexander Mackenzie jusqu’au Pacifique et dans l’Arctique. Comme on peut le voir, il y a beaucoup plus que cinq ou six Anglais ou Américains qui sont les responsables de « l’ouverture » du continent d’Amérique du Nord.

      Il y eut encore beaucoup plus de Canayens que ceux énumérés dans la liste plus haut, qui finissent « d’ouvrir » les territoires de l’ouest. À cette époque, c’était un combat permanent entre les deux principales compagnies de traite : la NWC et la HBC. Lorsqu’une compagnie prépare une excursion d’exploration le long d’une rivière, l’autre compagnie envoie des « trappeurs » battre la forêt le long de cette rivière pour en faire fuir le gibier; ce qui rend la chasse inefficace et condamne les explorateurs à la famine. Certaines histoires extraordinaires de ces explorateurs affamés incluent, entre autre, quelques récits de cannibalisme.

     Lors du départ de Pierre Lefebvre de Lachine, en 1792, Pierre fait partie de ceux dont le contrat stipule qu’ils se rendent « au Nord », comparativement à ceux qui se rendent « dans le Nord ». Les voyageurs classifiés comme « milieu de canot » signent un contrat au montant de 600 livres/an. La plupart prennent une avance de 48 livres qu’ils laissent à leur épouse. Quelques années plus tard, les salaires vont diminuer de beaucoup.

      Parmi ceux qui viennent de la région de Maskinongé, on retrouve : François Beauzèle (Yamaska), Michel-Jacques Forcier (Yamaska), Étienne Germain (Yamachiche), Pierre Hangard (Yamachiche), Albert Desjarlais (Louiseville) et Alexis Vivier (Louiseville).

     Parmi ceux qui se rendent « dans le Nord », on retrouve : André Cantara(Yamaska), Pierre Chalifoux (Louiseville), Francois Desjarlais (Louiseville), Louis Desrosiers (Yamaska), Francois Forcier (Yamaska), Jean paquin (St-Cuthbert), Claude pain (Berthier), Joseph parenteau (Yamaska), Charles Pelletier (Yamaska), Amable Pratte (Louiseville), Modeste St-Germain (Yamaska), Francois St-Pierre (Yamaska) et Jean Baptiste Tellier (Berthier).

     Très peu de ces hommes laisseront leur histoire à la postérité. La plupart ont vécu des aventures extraordinaires dont personne n’entendra jamais parler. Il y a bien François Desjarlais, qui quitte la NWC après 1800, pour aller vivre avec son clan sur les pentes des Montagnes Rocheuses près du Lac des Esclaves. Alexander Henry tentera de les empêcher de s’y rendre mais ne parviendra jamais à les convaincre. Francois Desjarlais s’installera au Lac La biche. Le clan Desjarlais perdra sa stature importante, au niveau de la traite des fourrures, dans cette région vers 1825. Ils auront gardé le contrôlé pendant 25 ans.

      Pour les autres, il n’existe pas de chroniques à leur sujet. Certains ne signent qu’un seul contrat pour s’assurer un montant d’argent leur permettant de s’installer dans leur région d’origine. D’autres désertent pour aller vivre dans les prairies ou les montagnes Rocheuses. On n’entendra plus jamais parler d’eux. D’autres, encore, deviennent des assidus de la NWC ou sont engagés par des compagnies compétitives; souvent, des compagnies américaines.

      Le groupe de Pierre arrive au Lac Nepissing après un portage de 12 km à partir du Lac à la Truite. On s’engage alors sur la rivière des Français. Ensuite on choisit le chenal des Voyageurs pour se rendre à la Baie Georgienne du lac Huron. C’est là qu’on installe le bivouac pour quelques jours afin de réparer les canots. Tous sont heureux de se reposer un peu. On a déjà franchit 18 portages dont le dernier de 12 km. Les « mangeurs de lard », qui font le voyage pour la première fois, connaissent maintenant ce qu’est la vie d’un voyageur. Par contre, ils n’ont pas encore goûté au « Grand Portage » (Minnesota) qu’ils atteindront bientôt par le Lac Supérieur. Ce Grand Portage est inévitable pour passer les chutes, et les rapides de la rivière Pigeon.

 

      C’est là, à « Grand Portage » que l’apprenti voyageur recoit sa vraie initiation. Il doit transporter successivement 4 ballots de matériel, pesant 90 livres chacun, sur une distance de 14 km, en terrain rocailleux. C’est Pierre Gauthier de Varenne et de la Vérendrye qui a ouvert cette route à la traite des fourrures. La NWC y établit son poste principal où les marchandises apportées de Montréal, sont transférées aux « Hivernants ». Ceux-ci se chargent d’amener ces marchandises plus au nord.

       Les voyageurs arrivés au Grand Portage, transfèrent les ballots de fourrures apportés par les « Hivernants », dans leurs canots et reviennent à Montréal. Ce poste du Grand Portage sert à la NWC jusqu’en 1802. On reçoit les voyageurs dans ce qui est appelé le Grand Hall, construit à l’intérieur de palissades.

 

        En 1802, parce que le poste se trouve sur le territoire américain, les opérations de la NWC sont transférées à Fort William, sur la rivière Kamistiquia. Cette nouvelle route est encore plus difficile que celle du Grand Portage.

       Au moment où Pierre arrive au Grand Portage, son contrat lui commande de revenir à Lachine avec les fourrures de la compagnie. Mais le voyage jusqu’ici, n’a pas encore satisfait son besoin de grands espaces et de vie en pleine liberté. Il demande de modifier son contrat d’un an (un voyage) en contrat de trois ans. Sa proposition est acceptée, parce que la NWC a décidé de construire un poste sur la rivière Winnipeg; et elle a besoin de charpentiers. Il s’embarque alors avec les « Hivernants » et, après plusieurs autres portages, arrive à destination.

 

        La rivière Winnipeg, sur la carte suivante, est celle qui part du « Lake of the woods » et se jette dans le lac Winnipeg.

 

       Pierre arrive là où la rivière Winnipeg se jette dans le lac du même nom. C’est là, sur les deux rives de la rivière qu’on ériga le poste du « Bas de la rivière ». Toussaint Lesieur, gérant du poste et en charge de la construction est, lui aussi, originaire de la région de Louiseville. Pierre est donc en « pays de connaissance ».

      Le poste est rapidement construit et Pierre est maintenant libre de s’occuper de traite. Il rencontre certains indiens avec qui il devient ami. Peu à peu, il commence à envisager la possibilité de quitter la NWC. Mais son contrat totalisant 1800 livres anglaises le retient. Il décide d’honorer ce contrat jusqu’à la fin.

       Les « sauvages » ont apprit, avec le temps, comment faire monter le prix des peaux. Ils mettent le feu à la prairie et font fuir les bisons, de sorte que leur peau et leur viande, pour nourrir le poste, deviennent plus rares. Les indiens exigent alors beaucoup plus pour les pourvoir en vivres et en pelleteries. C’est l’époque où le rhum circule à profusion afin d’attirer la clientèle « sauvage ». Cette boisson sert également à la compagnie pour s’attacher, au moyen du crédit, les meilleurs « hivernants » . Plusieurs tombent dans le panneau et ne peuvent faire autrement que de signer un nouveau contrat pour rembourser leur dette. Pierre parvient à y échapper, averti « en privé » du risque inhérent, par Toussaint Lesieur. Durant ces trois années, Pierre participe à plusieurs excursions de traite chez les Cree et les Ojibwa. Sa soif de grands espaces est enfin calmée.

     Il reviendra chez lui, à Maskinongé en 1794 où il ne restera pourtant que quelques mois. Il assurera la survie de sa famille, pour encore quelques années, grâce à l’argent qu’il donnera à Marie Josephte. Le fait qu’il se soit absenté trois ans, quant il était entendu qu’il ne partirait que pour un, n’aide pas à améliorer la relation conjugale. Sa terre de sable n’est pas plus productive qu’elle ne l’était. De sorte qu’en 1795, il signe un autre contrat d’un an, avec la même compagnie McTavish Frobisher &co. Cette fois-çi, c’est vers le Mississipi qu’il se dirige. Sa famille ne le reverra jamais, et Marie Louise ne pourra pas se remarier puisque ce n’est qu’en 1811, âgée de 47 ans,  qu’elle apprendra son décès.

      En mai 1795, on retrouve Pierre, encore une fois à Lachine, avec un grand nombre de voyageurs comme lui. Son contrat se chiffre à  450 livres au lieu de 600  comme le premier. Les rémunérations des voyageurs commence déjà à diminuer. Ilss seront encore moins lucratifs après l’année 1800.  Il accepte encore une fois, une avance de 48 livres. Je ne sais pas si, cette fois-ci, il les donne à Marie Josephte, mais c’est fort probable.

 À suivre

                                                                    Elie l’Artiste

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