Les souliers d’beu(24), La liberté découle toujours d’une façon de voir!

La liberté découle toujours d’une façon de voir !

         Assis au centre du canot, Pierre regarde le chef de l’expédition. Il ne peut pas s’empêcher se rire.

– Pourquoi ris-tu ?  Lui demande celui-ci.

– Parce que je me sens dorloté comme un directeur de la North West company.  Je n’ai pas besoin d’avironner pour voyager.  C’est assez nouveau pour moi.  Pis c’est assez agréable; malgré que vos « avironneurs » sont pas très efficaces.

– Tu penses que vous quatre êtes capable de faire mieux ?

– J’pense pas; je l’sais.  Mais pas avec des chaînes aux poignets, c’est cartain.

– Tu ne crois tout de même pas que je vais vous libérer pour vous regarder avironner ?

– Bin sûr que non !  Ça serait trop dangereux de laisser quatre Canayens, libre de leurs mouvements, entouré de huit soldats espagnols armés.  C’est bin sûr.

– À ton point de vue, vous êtes menottés parce que nous avons peur de vous ?

-Je ne vois pas d’autres raisons; à moins que vous aimiez avironner dans un canot qui valse de gauche à droite ?

        Le commandant donna l’ordre d’enlever les chaînes aux détenus et de leur donner les avirons.

– Montrez-nous votre savoir-faire !  dit-il.

          Aussitôt que les quatre Canayens s’y mettent,  ils commencent à chanter.  La cadence double; ce qui fait avancer le canot deux fois plus vite et de surcroit, en ligne droite.  Le commandant parait un peu surpris mais, un sourire de satisfaction se dessine sur ses lèvres.  Le soir, on accoste et on s’installe pour la nuit.  Pierre s’informe auprès du  commandant si, selon lui, ils n’ont pas mérité un peu de nourriture.  Leur situation commence à s’améliorer ce soir là.

         Le lendemain avant midi, à un détour en goulot de la rivière, le canot tombe dans une embuscade.  Quatre soldats espagnols et un Canayens s’effondrent dès les premiers coups de fusils.  Le commandant est touché au bras.  Le canot chavire dans le courant.  Trois des soldats espagnols tentent de nager vers le rivage opposé aux agresseurs.  Pierre devine que des indiens les y attendent.  Il se laisse couler en attrapant le commandant et, avec les deux Canayens qui restent, se réfugie sous le canot renversé, emporté par le courant.

        Les assaillants s’attardent à récupérer les corps des soldats morts pour les scalper, pendant que les trois autres soldats, nageant vers la rive opposée, sont agrippés par les autres « sauvages ».  Ils ne portent pas attention au canot renversé qui s’éloigne, entrainé par le courant assez rapide à cet endroit.

        Des cris de plaisirs jaillissent en prévision de la séance de torture que les « sauvages » envisagent pour les vaincus.  Comme aucun indiens n’a été tué, les captifs ne peuvent pas compter sur une adoption par la tribu pour remplacer les guerriers décédés.

        Les Canayens, sous le canot, se laissent dériver toute la journée et n’en sortent que le soir venu.  Le bras du commandant est paralysé et les Canayens ramassent des herbes pour le panser.

– Avouez que vous avez bien fait de nous détacher commandant.  Souffle Pierre en terminant le pansement.

– Qu’est-ce que vous allez faire de moi maintenant ?

– Nous allons vous ramener à St-Louis, bin sûr !  Vous ne voudriez pas qu’on vous laisse dans ce désert ?

L’un des Canayens objecte :

– Es-tu cartain de c’que tu veux faire Lefebvre ?  On va se r’trouver en prison aussitôt qu’on va mettre les pieds à St-Louis.

– Pourquoi en prison ?  As-tu tué quelqu’un toé ?  Y m’semble que t’as plutôt sauvé la vie du commandant, non ?

– Vous m’avez sauvé la vie, c’est vrai; mais vous êtes quand même mes prisonniers.

– Dans ce cas- là, on va changer tout ça un ti-peu :  vous êtes maintenant MON prisonnier et on repart demain vers le Canada.  Affirme Pierre.

-J’aime mieux ça.  Ajoute Xavier, le Canayen qui avait déjà parlé.

Vous ne parviendrez pas à vous rendre au Canada avec moi comme prisonnier. Nous sommes trop loin.

– Vous inquiétez pas trop pour ça commandant.  Y’a pas d’Espagnols entre icitte pis Montréal.  On risque rien.  Sauf que vous devriez souhaiter qu’on rencontre pas de « sauvages ».  J’suis pas cartain de pouvoir les empêcher de vous scalper et vous torturer.

– Si vous me ramenez à St-Louis, je verrai ce que je peux faire pour vous libérer.

– Si nous vous ramenons à St-Louis on vous laissera près de la ville à une condition.

– Laquelle ?

– Que vous fassiez venir trois chevaux avec des armes et des munitions que vous nous donnerez.  Ensuite nous vous laisserons partir.

-Entendu.  Je possède une hacienda située un peu avant d’arriver à St-Louis.  Je pourrai vous fournir tout ce que vous voulez.

– Et nous faire prendre par vos serviteurs ?  Merci beaucoup.  Nous allons nous rendre près de votre hacienda, comme vous dites; mais un passant ira remettre votre message pour rapporter, seul, tout ce dont nous avons besoin.  Si ça vous va, c’est conclu.

-Ça me va très bien.

– Vous nous obligeriez beaucoup si vous parveniez à effacer ce statu de fugitif qui nous pendra au nez après votre libération.  En fait, ce que nous faisons c’est de vous sauver la vie.  Convenez-en !

-Je l’admets et je verrai ce que je peux faire.  Une chose est certaine, je vais attendre quelques jours avant de confirmer mon arrivée à St-Louis.  Je dois soigner mon bras.  Cela vous donnera du temps pour vous éloigner.

– Parfait !  Affaire conclue !  Entre-temps, permettez –moi de prendre votre pistolet et de faire sécher votre poudre.

           Quelques heures plus tard, tous, sauf un guetteur, sont couchés.  Au matin, le réveil est quelque peu brusqué par des bruits de « tiraillage » près des dormeurs.  Plusieurs indiens entourent le campement et le garde est retenu par trois sauvages.

-J’ai rien pu faire, avoue-t-il; y sont apparus tout d’un coup sans que j’les entende s’approcher.

        Pierre se lève et fait le signe de la paix.  Il s’approche ensuite des indiens retenant le Canayen et leur fait signe de le relâcher.

 – Nous ne vous voulons aucun mal, dit-il.  Que me veulent mes frères sauvages ?

– Nous voulons l’espagnol qui est avec vous.  Indique un indien qui semble le chef.

– Depuis quand un « frère » enlève-t-il le prisonnier d’un guerrier Mohawk ? Demande Pierre.

– Nous sommes Hidatsa et nous avons des liens commerciaux avec les Mohawks.  Es-tu un guerrier Mohawk ?

-Je le suis depuis longtemps.  Ils m’ont adopté dans la région de New York.

– Mon frère me semble être dans le besoin.  Il n’a pas d’armes ni de nourriture.

– Notre canot a chaviré et nous avons tout perdu.

– Nous te donnerons du bison que nous avons tué hier.

             Sur ces mots le chef pivote, fait signe à ses braves de le suivre et s’éloigne dans la forêt.  Pierre retourne au feu et y ajoute quelques branchages.  Il s’assoie, pendant que les autres Canayens ramassent encore un peu de bois et l’apportent près du foyer.

– Qu’est-ce que vous faites ?  S’excite le commandant espagnol.

– On attend le bison qu’on vient de nous promettre.  Vous ne voulez pas partir sans manger un ti-peu, non ?

        Sur l’entrefaite, un indien arrive avec un gros morceau de viande qu’il laisse tomber près du feu et retourne sur ses pas sans dire un mot.  Tout le monde s’approche pour faire cuire sa portion.

         Une heure plus tard, le canot reprend sa route vers St-Louis.

       Le surlendemain, vers midi, on arrive près de l’hacienda du commandant :

 

           Trois chevaux sont près à partir et les trois Canayens son équipés d’armes et de munitions.

– Je garde votre pistolet en souvenir Commandant et nous vous remercions pour vos bontés.

– C’est moi qui vous remercie señores.  Je crois que nous sommes quittes à partir de maintenant.

– Nous serons quitte quand vous aurez soigné votre bras deux jours de plus. N’oubliez pas votre promesse d’effacer ce statu d’évadé, comme vous l’avez promis.

      – Je serai à St-Louis dans trois jours et je ferai le nécessaire.  Bon voyage señores !

         Les canadiens mettent les chevaux au trot et s’éloignent dans la prairie.

         Deux jours plus tard la réserve de nourriture s’épuise.  Le même après-midi, ils rencontrent un petit troupeau de bisons dans la prairie.

 

       Les trois Canayens abattent deux grosses femelles qui offrent une viande plus tendre que le mâle.  On mange les langues aussitôt et on campe quelques jours, près d’une crique, pour faire sécher la viande sur des supports de branches.

      Une fois les réserves refaites, on repart.  Cinq jours plus tard, on arrive dans une région plus montagneuse et beaucoup plus agréable.  On s’installe pour la nuit dans un petit boisé près d’un ruisseau.

      Le lendemain soir, on découvre un campement Mohawk dans une petite vallée.  Pierre y est reçu comme chez lui.

 

    Il décide de s’y reposer pour faire le point.  Ses deux compagnons sont heureux de revoir un paysage enfin « habitable ».

 À suivre

                                                                                     Élie l’Artiste

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