Les souliers d’beu(5) Capitulation de Montréal

La capitulation de Montréal, 1760

       Ayant reviré à l’envers leurs canots sur la plage, Michel et ses compagnons se dirigent vers Montréal.

 -Hey Michel !  Vois-tu ce que j’vois ?  Comment tu penses qu’on va faire pour défendre Montréal contre trois armées anglaises ?  C’te ville-là est indéfendable emmanché comme elle est !

 -J’vois bin ça, Morissette.  Ils ont pas l’air de vouloir dresser une grosse résistance non plus.  Venez on va aller prendre une bière et écouter les rumeurs.  Eh  Laplume, où tu vas ?

 -J’m’en va chez mon cousin; parce que moé, j’en bois pas d’la calvette de bière !

 -Dans ce cas-là, salut et à la r’voyure Laplume; prends soin de ton nouveau canot !

             Laplume, avec deux autres compagnons,  tournèrent vers la droite à l’entrée de la ville, laissant les autres continuer vers le centre.

             Les montréalais avaient l’air piteux.  Le rationnement qui durait depuis 1757 avait fait des ravages sur leur moral et leur santé.  Même qu’en 58, une émeute de femmes affamées avait fait trembler les hauts fonctionnaires de la ville.  Ajoutez à tout cela les frasques et les vols de l’intendant François Bigot qui donnait l’impression de se moquer des Canayens, en festoyant presqu’à tous les soirs, en haut de la côte à Québec.  Soirées dont on discourait partout le long du St-Laurent. Depuis son arrivée à Montréal, on disait, sans se gêner, qu’il continuait de gaspiller « tout notre butin ».

          Michel et les deux Canayens à sa suite, entrèrent dans l’auberge qui n’était qu’une bicoque attenante à la maison du tenancier.

 -Salut tout le monde !  Y’a-t-y d’la bière pour des gars qui arrivent de l’île aux noix, icitte ?

 -Comment ça, des gars de l’île aux noix ?  Ça fait 5 jours qu’y sont arrivés avec De Bougainville.  Y’a pu d’bière gratuite pour parsonne! S’écria le tenancier.

 -Nous ça fait 15 minutes qu’on est arrivé.  On a quitté les Anglais de l’île aux noix, y’a que deux jours, avec les « Honneurs de la guerre » en plus !  On était 50 Canayens face à 3,400 Anglais, moins, bin sûr, ceux qu’on a descendu comme des canards pendant trois jours.  Dites-moé pas que ça vaux pas une bière ?

 -C’est vous-autre, ça, les gars qui sont resté à l’île pour que De Bougainville puisse s’échapper ?  V’nez vous assir !  J’vous apporte chacun’e bière.

           Une fois assis, les trois hommes lorgnèrent les deux uniques « clients » de la place.

 -Qu’est-ce qu’y a de neuf à Montréal ?  Demanda Michel à la volée.

 -Rien de neuf, rien à manger non plus, pis t’es chanceux d’avoir une bière qui s’en vient.

 – Quels sont les préparatifs qu’on fait en ville pour recevoir les Anglais ?

 -On voit pas grands préparatifs; à part des « énarvés » de soldats qui ont peur parce que les Canayens désartent et retournent protéger leurs terres.  La guerre est fini avant même que les Anglais débarquent à Montréal.  De toutes façons, y a pu rien à faire, les Anglais ont gagné, un point c’est toute !  Pis c’t’une bonne affaire parce qu’y vont faire reprendre le commerce, pis la vie comme de coutume.

 -Y va falloir que les Français partent d’icitte avant que les affaires reprennent comme d’habitude.  Lévis est-il dans le coin ?

 -Ouais.  Même lui, y a pu confiance.  Mais y veut pas capituler.  J’espère qu’on se fera pas tous massacrer à cause de lui.  En té cas, nous autre à Montréal, on refuse de prendre les armes.

 -Lévis est un bon chef, les gars, y fera pas tuer parsonne à Montréal.  Vaudreuil le laissera pas faire non plus.  Quant à « pas prendre les armes », vous avez raison.  Même les gars de Boucherville veulent plus se battre.

           Michel vida son broc. Ensuite, lui et ses compagnons quittèrent l’aubergiste après l’avoir remercié.

            Cinq jours plus tard, Michel rencontre Lévis qui lui apprend que Vaudreuil devait capituler.  Michel, à cette nouvelle, l’avise qu’il ne lui restait plus alors qu’à retourner chez lui, à Cap Santé.

 -Tu as raison.  D’ailleurs, tu ne peux plus rien faire ici.  Mais à ta place, je ne moisirais pas trop longtemps à Cap Santé.  Il est possible que Havilland se rappelle de toi et qu’on te fasse rechercher.

 – Ouais !  J’pense que je vais m’émigrer vers les grands lacs.  J’pourrai bin me débrouiller dans ce coin-là, vu que ma famille y fait la traite depuis un bon bout de temps.  Je vous souhaite bonne chance Monsieur.  Et ne vous faites pas tuer pour rien.  Vous faites partie de ceux que nous autres, les Canayens, on respecte.

 – Et je vous respecte énormément moi aussi mon cher Lefebvre.  Ne te fais pas tué pour rien, non plus.  À un de ces jours, si la Providence le permet.

            Ils se serrèrent la main et Michel part rassembler ses cinq compagnons.

           Le lendemain, le 6 septembre 1760, Michel et ses amis chargent leurs canots.

 -Vite les gars, y faut qu’on passe la pointe de l’île et prendre le lac des Deux-Montagnes avant qu’Amherst arrive.  Y doit plus être bin loin.  J’ai su que Murray est à Longue Pointe; faudra passer là-bas pendant la nuit.

 -C’est lequel, qui s’appelle Lefebvre ici ?

        Un coureur de bois se tenait à la lisière de la plage, accoudé sur son fusil regardant le groupe s’affairer autour des canots.

 -C’est qui, qui veut le savoir ?  Répondit Michel.

 -Le nom est:  Antoine Denys de Saint-Simon.  Je viens d’apporter le courrier officiel de France. Ça m’a prit vingt-cinq jours à travers le bois; et je veux retourner rejoindre d’Angeac au plus vite.  Il n’y a personne d’autre qui quitte Montréal aujourd’hui.  J’espère que vous allez m’embarquer.  Je ne suis pas mauvais à l’aviron.

 -Pas mauvais à l’aviron, pas mauvais à l’aviron.  T’es-tu Français toé ?  Lança Morissette.

 – Non, je suis Canayens, je suis né à Québec.

 –  Pourquoi tu parles de même, d’abord? Renchérit Morissette.

 – Bon! On t’embarque !  Amènes-toé, on part tout de suite.  Répondit Michel.

        Les sept Canayens, avec armes et bagages, toujours trois fusils chacun, se lancent sur le Fleuve vers Ste-Anne de Bellevue, pour rejoindre le lac des Deux Montagnes.

-Vous êtes armés pas pour rire !  Remarqua Saint-Simon.

– C’est pour tirer « tout le tour » quand on se met en cercle.  Dit La Mouette, qui ne parlait presque jamais.  Ses compagnons, tous surpris, éclatent de rire.

       Deux jours plus tard, l’armée anglaise entre à Montréal sans avoir tiré un seul coup de feu.  Amherst refuse « les honneurs de la guerre » à Vaudreuil, de sorte que Lévis va brûler ses drapeaux sur l’île Ste-Hélène, afin qu’ils ne tombent pas aux mains des Anglais. 

    Vaudreuil avait choisit Bougainville pour faire la navette entre lui et Amherst lors de la capitulation.  Il ne pouvait choisir mieux.  Par contre, il est toutefois possible que ce soit les « airs de grandeur » de celui-ci, qui furent la cause du refus des « honneurs de la guerre » aux soldats de Montréal.  C’est connu de tous : Il n’y a pas plus hautain et arrogant qu’un habitué au défilement du danger, lorsque le danger… n’est plus présent. D’ailleurs, la raison invoquée officiellement n’avait pas de sens, puisque les Rangers qui combattaient avec les Anglais étaient plus cruels que les « sauvages ».

       La nuit précédente, Michel et son groupe était parvenu à passé au nez et à la barbe de l’armée de Murray, installée à Longue Pointe.

        Pis moé j’monte dans l’escalier pour aller me faire un lunch.

 À bientôt.

                                                                               Elie l’Artiste

 

 

9 pensées sur “Les souliers d’beu(5) Capitulation de Montréal

  • avatar
    18 novembre 2010 à 9 09 50 115011
    Permalink

    Le seul honneur qu’a retiré l’armée française lors de la capitulation de Montréal, fut…la belle parade du 9 septembre 1760!

    Les « Canayens » n’ont pas voulu participer!

    André Lefebvre

    Répondre
  • avatar
    18 novembre 2010 à 11 11 25 112511
    Permalink

    Sympa !

    🙂 🙂 (L) (L) (I) (F) (F)

    (B) (B)

    (8) (8)

    Répondre
  • avatar
    18 novembre 2010 à 12 12 14 111411
    Permalink

    Sympa le net et les effets tiroirs…

    Après avoir lu ton récit je suis tombé sur ceci : bigrement intéressant !

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Canada

    A cette grande folle (U) de vilistia : 🙂 bisous 🙁 , poutous ;-( , et canigou (&) (N) :-[

    Tk. (8) (8)

    Répondre
    • avatar
      18 novembre 2010 à 12 12 25 112511
      Permalink

      Mon récit tente d,apporter un peu plus de détails que je trouve important sur les personnages canadiens de cette époque.

      J’essaie, également, d’y inclure les us et coutume et la façon de penser de ces ancêtres.

      Amicalement

      André Lefebvre

      Répondre
      • avatar
        18 novembre 2010 à 12 12 42 114211
        Permalink

        Oui, les deux se complètent à merveille !

        Cdt.

        Tk. (8) (8)

        PS : j’ai lu que le Canada était une monarchie parlementaire..J’ai rêvé ou quoi ?

        Répondre
        • avatar
          18 novembre 2010 à 13 01 10 111011
          Permalink

          Non; tu es bien éveillé. 😉

          Mais ce n’est pas une maladie; c’est la première forme de démocratie qui a existé. Et ça prit naissance en Angleterre à l’époque du dernier fils de Robin des bois avec Russel Crowe 🙂 (D)

          Amicalement

          André Lefebvre

          Répondre
  • avatar
    18 novembre 2010 à 13 01 11 111111
    Permalink

    Je vouslais ire d »du dernier « FILM » de Robin des bois.

    ;-(

    Répondre
    • avatar
      18 novembre 2010 à 15 03 14 111411
      Permalink

      Excellent film !
      Cdt.
      Tk.

      Répondre
  • Ping : Les souliers d’beu (Boeufs)(1)!! Les « Canayens » | CentPapiers

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *