Les souliers d’beu(6) Trois Rivières

 

Trois-Rivières

           Les deux canots approchaient de la rive.  Ils s’enlignaient sur le moulin Laguerche où l’on trouvait le meilleur accostage.

 -Lefebvre !  R’garde !  Trois-Rivières est pas mal mieux organisée que Montréal pour résister aux attaques.

 -Elle est mieux fortifiée en tous cas.  Le chevalier Le Moyne de Longueuil a fait de la bonne besogne.  Même Murray n’a pas voulu s’y frotter en montant à Montréal. Ça lui aurait coûté trop de temps.  J’imagine qu’y voulait arriver à Montréal avant Amherst.  Mais, y vont r’venir bin vite, c’est çartain.

 -Qu’est-ce qu’on vient faire icitte ?  Demanda La Mouette.

         Morissette s’arrête, du coup, de pagayer et se retourne vers La Mouette :

 -Dis-donc La Mouette ?  T’es pu capable de t’arrêter de jaser ?  Une fois, avant-hier en partant de Montréal, pis encore aujourd’hui, à Trois-Rivières.  Ça serais-tu que t’es rendu narveux  ?

         Tout le monde s’esclaffèrent en reluquant La Mouette, qui ne répondit pas.  Son attention était maintenant complètement captivée par le moulin à vent qui tournait lentement ses grands bras dans l’azur.  On pouvait voir deux types, armés de fusils, debout près de la plage. Michel leva son aviron au-dessus de sa tête, pour les saluer.  L’un des deux répondit de la même façon avec son fusil.

        Saint-Simon demanda à Michel :

 -Vas-tu resté ici longtemps, Lefebvre ?

 -Juste assez pour les avartir que Montréal à capitulé, pis on r’part.

 -C’est qui ce LeMoyne de Longueil ?

        Michel répondit :

 – Cou-donc? T’es-tu cartain d’être Canayens toé ?  T’as dû être à Paris pas mal longtemps pour pas l’connaître.  Longueil a été commandant du Fort Détroit pendant six ans, de 43 à 49.  Époque où ça brassait pas mal dans ce coin-là.  Y’a sauvé le fort en raccommodant les Français avec les « sauvages », que les Anglais avaient poussé à la révolte en 47.  Y dirigeait à la tête de ses « sauvages » quand y  se sont battus au fort William Henry.  Y’est très compétent et respecté par les indiens.  Y’a probablement 60 ans bien sonné aujourd’hui; mais y’est en pleine forme, comme la plupart des Canayens de ct’âge-là.  Les Iroquois l’ont adopté quand y’était jeune et y parle plusieurs langues sauvages depuis.

 -Ça ressemble pas mal à beaucoup d’autres Canayens, d’après moi ?

 -Ouais. On peut dire ça comme ça.

            Les canots touchèrent la berge et Michel sauta dans l’eau pour retenir un peu le sien.  Laplume fit de même, pour l’autre canot.  Les deux gars de la plage s’étaient approchés et dévisageaient les occupants.

 – Lapointe !  Dit l’un d’eux.  Tu t’en vas où comme ça avec ta bande ?

           Lapointe était « gouvernail » de l’un des canots.

 -Moé, j’suis Lefebvre pour Cap Santé.  On est parti de Montréal y a deux jours. Vaudreuil  a probablement capitulé hier dans la journée.

 -Vous avez désarté ?  Vous êtes pas resté pour vous battre ?

         Michel, penché sur le canot se redressa d’un seul coup et déclara :

 -Lapointe, dis à ta « connaissance » de faire attention à c’qu’y dit.  Ça pourrait le faire bêcher dans le sable.

         Le gars se retourna vers Michel en disant :

 – T’es qui toé, l’taon.  Tu penses-tu être capable de faire c’que tu dis ?  Laissant tomber son fusil au sol pour se libérer les pattes.

 -Woah les gars, arrêtez ça !  Hurla Lapointe en sautant hors du canot.

          Pis toé Labrosse, garde tes forces pour les Anglais.  Y vont apparaîtrent icitte assez vite, après s’être installés à Montréal.  On n’a pas désarté, pis on s’est battu pour Lefebvre qui est là devant toé, à l’île aux noix contre les « English » à 50 contre 3,400.  Alors viens pas trop nous faire chier.  C’est pas l’temps.

 -Bon !  S’cuse-moé Lefebvre.  J’voulais pas te mettre en maudit.  Et il tendit sa main vers Michel, qui, après l’avoir fixé dans les yeux «bin comme y faut», la lui serra «bin comme y faut» là-aussi.

 – Le chevalier va vouloir te parler.

 – On n’a pas le temps.  Tu lui diras que Trois-Rivière est la seule ville qui reste, à ne pas être tombée aux mains des Anglais.  Dis-lui que ça sert à rien de vous faire tuer, les Français ont été battus à plate couture, partout.

         Les gars !  On s’allume un feu et on sort le pemmican.  Après avoir mangé, on r’part.  J’veux arriver à Cap Santé avant à soir.

 -Bon, bin moé, j’m’en va avartir LeMoyne.  Si y a un message, je r’viens.  Annonça Labrosse.  Et il s’éloigna du groupe et piqua pour le village.

 – Vous êtes chatouilleux par ici, dit Saint-Simon.

 – C’est pas d’la chatouille, rétorqua Michel; mais faut bin se tenir deboutte quand on t’affronte.  Labrosse à l’air d’un bon gars; mais, je l’connais pas, pis les autres m’auraient plus respecté si j’l’avais laissé nous insulter.  C’est bin normal, y’aurais fait comme moé dans les mêmes conditions.

 -C’est çe que je veux dire, dit Saint-Simon.  Vous êtes chatouilleux.

 -Ouais.  En attendant monte-nous donc un bon feu.

        Assis autour du feu, certains mangeaient encore tranquillement, tandis que d’autres tiraient sur leur pipe faisant des rond de fumée dans l’air.  L’un des membres du groupe, nommé Simon Frenet, s’appuyant le coude dans le sable demanda :

 -Lefebvre ?  Tu vas faire quoi après Cap Santé ?  As-tu l’intention de rester sur la terre à ton père ?

 – Non, j’pense pas.  Je vais probablement partir pour les grands lacs.  Les Anglais vont sûrement me rechercher à cause de l’histoire de l’île aux noix.

 – Bin voyons donc, jiboire !  Tu partiras pas avant le baptême de l’enfant que va avoir ta sœur; sinon j’te renie comme beau-frère.  S’exclama Jean Baptiste Chastenaye.  Mais ça devrait pas être long; elle devrait accoucher d’une minute à l’autre, d’après moé.  Pis c’est toé, Michel, qu’on a choisit comme parrain.  Ça fait que, tu peux pas partir tout de suite.

 – Tout un parrain !  Je m’en vais me cacher dans le bois pendant des années.

 – Tu descendras bin nous voir de temps en temps.  Après un an, les Anglais vont se calmer et il n’y aura plus de danger pour toé.

 -On verra bin.  Toé tu vas faire quoi ?

 -Moé ?  J’vais rester avec ma ‘tite femme bin au chaud.  J’ai fini de courailler partout.  Tu perds un avironneur, mon grand.  Le jeune Frenet va bin vouloir aller avec toé aux grands lacs, non ?

 – Peut-être bin qu’oui, renchérit Frenet; mais j’resterai pas là-bas tout le temps.  J’veux pas devenir « sauvage ».  Les Anglais ont pas encore prit le contrôle là-bas.  Y va y avoir d’la bataille.  J’veux pas manquer ça.  Pis en plus, y faudra bin que j’y aille pour faire la traite, si je veux me ramasser assez d’écus pour me payer une terre.  Dans deux ans je r’viens icitte, j’m’achète une terre pis j’me marie.  Après ça, ça va être la belle vie pour moé itou.

 – 18 ans pis ça pense déjà à s’marier, pis à s’installer sur une terre.  Rétorqua Michel.  Tu vas être majeur seulement dans sept ans.  Ça presse pas comme une cassure de t’marier, le jeune.

 – Y a des soirs que ça m’semble presser, même si j’suis pas majeur Lefebvre.  C’était pas comme ça, quand t’avais dix-huit ans ?

 – Mouais; ben j’en ai vingt trois, pis c’est encore comme ça. Pis pas seulement le soir, le matin itou. Mais j’suis pas encore marié.  J’ai-tu l’air malade pour ça ?

          Saint-Simon changea le sujet de discussion en proposant à Michel :

 – Tu devrais descendre en Acadie avec moi, rejoindre d’Angeac.

 – Ma famille fait de la traite aux grands lacs.  J’les laisserai pas tomber.

 -C’est comme tu veux.  C’est qui, le commandant à Détroit actuellement.

 – C’est François Marie Picote de Belestre.  Depuis 1745 qu’y se bat contre les Anglais pis les sauvages.  C’est un Canayens né à Lachine.  Y’a à peu près 40 ans. Y’est allé partout jusqu’en bas de la Louisiane.  Y s’est battu à Fort Duquesne en 56 et au fort Cumberland en 57.  En revenant de cette attaque y’a été fait prisonnier et amené devant ce bandit de Washington.  Y’est venu à bout de s’échapper, on sait pas trop comment, pis à r’venir à Montréal à l’automne 57.  À la fin de novembre, y’est reparti attaquer des allemands installés dans la vallée de la Mohawk.  Y’en a rapporté un gros butin.  En 58, y’a été nommé en charge du Fort Pontchartrain à Détroit.  Y paraît qu’y’a été fait chevalier de St-Louis l’année passée.

       C’est probablement là que j’vais me rendre en partant de Cap Santé.  Au fort Détroit,  y a des colons installés sur dix miles de long de chaque côté du Fort.  Pis la traite est encore bonne dans le coin.  J’vais voir si j’pourrais pas m’installer là-bas.

 -Ça c’t’une maudite bonne idée !  dit Morissette, j’monte avec toé, Lefebvre.   Tu viendras m’avartir quand tu vas vouloir partir.

 –Ok, mais en attendant, y faut reprendre le large.  J’veux pas arriver à la noirceur.

        Les fumeurs tapèrent leur pipe sur leur talon pour les vider, tout le monde se leva, on arrosa le feu et finalement, on embarqua dans les canots.

       En passant devant Ste Anne de la Pérade, dont le Seigneur était Charles François Xavier Tarieu de Lanaudière, la cadence des avirons ralentit légèrement.  Ce seigneur était le fils de Madeleine Jarret qui, à ses quatorze ans, avait défendu le fort de son père, à Verchère, contre une bande d’iroquois.  Pendant huit jours, elle les avait combattu pour les empêcher de s’introduire dans l’habitation.  Seule avec quelques enfants et un soldat, sa mère étant parti à Montréal et son père à Québec, elle réussie à soutenir le siège jusqu’à ce qu’arrivent des renforts.

-Michel, connais-tu Tarieu de Lanaudière ?  Demande Frenet.

 -Pas personnellement, non, mais mon père le connaît.

 -C’est le fils de Madeleine de Verchère, à ce qu’on dit.  C’est vrai ?

 -Bin sur qu’c’est vrai.  C’est une famille de preux c’est gens-là.  Madeleine à sauvé la vie de son mari deux fois, ici à Ste-Anne.  L’une des deux fois, elle a été attaquée par quatre sauvagesses qui voulaient la jeter dans l’âtre de la maison; et cette fois-là, c’est son fils Tarieu qui l’a sauvé.

 -Pourquoi les sauvagesses voulaient la faire brûler ?  Demanda Saint-Simon.

 -Parce qu’elle venait de briser les reins de  l’époux de l’une d’entre elles; un des deux sauvages qui s’était attaqué à son mari, le père de Tarieu.

 – Pas trop commode la mégère !  C’est lui qui était en Acadie en 56.  J’ai apprit ça de d’Angeac.  Il était avec Charles Deschamps de Boishébert.  Ils se battaient contre les Anglais pour défendre les Acadiens réfugiés dans la forêt.

 – C’est bin lui !  Y’était à Ste-Foy avec nous autres au printemps.  Son seul défaut c’est qu’y’était un ami de Montcalm.  Pis non, sa mère était pas commode pantoute.  Elle a fait transférer le curé Gervais Lefebvre de Batiscan, contre qui elle avait une crotte.  Ça lui a prit huit ans, plus un voyage en France pour se plaindre au roi, pour en venir à bout.  Disons qu’elle avait du caractère et que mieux valait ne pas s’y frotter.

 – Son fils est-il comme elle ?

 – C’est pas l’genre à se laisser marcher sur les pieds, mais sa mèche est moins courte que celle de sa mère et de son père.  C’est un Seigneur qui est aimé de ses gens.  Il doit avoir entre 45 et 50 ans aujourd’hui.

         Le silence se fit dans les canots et on reprit la cadence normale des coureurs de bois.  On voulait arriver au plus coupant.

    Le temps qu’ils arrivent à quai, à Cap Santé, nous pouvons nous reposer un peu et je vous reviens dans trois jours.

 Amicalement

                                                                     Elie l’Artiste

 

 

 

 

 

 

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