Les souliers d’beu(7) Cap Santé

 Cap Santé

           Ses compagnons s’étaient tous dirigés chacun chez eux.  Saint-Simon avait accompagné le jeune Simon Frenet chez lui, parce que, le lendemain, les Frenet allaient lui faire traverser le fleuve pour qu’il continue son voyage vers l’Acadie.

          Michel, approchant de la maison, aperçu son père qui, en fumant sa pipe, le regardait venir.

-Salut Garçon !  T’as tenu ta promesse.  Ta mère va être contente.

           Michel se rendait bien compte que son père était très heureux de le revoir; mais il comprenait que celui-ci ne pouvait pas trop manifester son émotion.  Ça ne se faisait pas.  Lui-même se comporta comme s’il arrivait du marché, même s’il avait le goût de serrer son père fortement dans ses bras.  Il ne voulait surtout pas que son père le croit faible.  Il lui tendit donc la main et la serra avec affection.

-La mère !  Lança Jean BaptisteGarçon est revenu de Montréal !

          On entendit courir dans la maisonnée; la porte s’ouvrit toute grande sur Marie Louise qui attrapa Michel dans ses bras vigoureux.

-Mon Michel !  Que j’suis donc contente !  J’pensais ne plus jamais te r’voir !  Et elle se mit à pleurer tranquillement.   J’espère que c’est fini c’te guerre maudite !  Dis-moi qu’c’est fini, Garçon !

-Les combats sont finis, la mère.  Ça c’est cartain.  Les Anglais ont gagné.

– C’est correct comme ça.  J’ai pas pardu un seul fils dans c’te guerre, pis mon mari est encore avec moé.  Je vais r’avoir toute ma famille autour de moé.  J’peux pas demander mieux !

           Michel regardait sa mère, tout surprit de découvrir l’amplitude des inquiétudes de cette vieille femme.  Elle les avait endurées pendant cinq ans sans jamais souffler mot à personne.  Michel fut fier, tout d’un coup, du grand courage qu’avait démontré sa mère.  Il lui prit les épaules et l’embrassa sur le front en disant : « Oui, on est tous sortis sain et sauf de c’ t’ histoire.  Ta famille est intacte, la mère. »

-Viens manger; y a un chaudron de soupe sur le poêle.  Tu dois avoir faim.  Le soleil se couche.  C’est déjà la brunante.  Viens avant qu’y fasse trop noir.

            Et elle s’envola à l’intérieur.  Jean Baptiste examinant son fils lui dit :

-Trois fusils ?  Tu t’es bin greillé pour la chasse, Garçon !

-C’est des fusils que j’ai gagnés à l’île aux noix.  Choisis-en un; j’en n’ai pas besoin de plus que deux.

– On verra ça plus tard.  Viens manger.

         Les deux hommes traversèrent la porte et entrèrent dans la maison.

        Durand l’avant-midi du lendemain, Michel, assis avec son père à la table, racontait quelques événements survenus à l’île aux noix, quand ils entendirent des pas sur la galerie.  Deux coureurs de bois pénétrèrent sans cérémonie dans les lieux et déposèrent chacun, leurs deux  fusils de chaque côté de la porte.

      Michel sauta sur ses pieds et s’élança vers les nouveaux venus.

-Jean Baptiste !  Jos !  Vous êtes arrivés !

         Les trois hommes se mirent à se tirailler à qui mieux-mieux.  L’un donnait un coup de poing au ventre de l’autre qui répliquait d’un coup de coude au troisième.  Les chapeaux de poils descendus dans le visage des arrivants par Michel, instantanément repoussé et couché sur la table par ses deux frères.

         La mère, abandonnant ses chaudrons, attrapa ses deux garçons par une oreille en les tordant.  Ceux-ci reculèrent en grimaçant et cessèrent leur poussaillage.

-Vous êtes gros et grands mes enfants, mais ici-d’dans, c’est moé qui mène !  Vous allez arrêter de démolir ma maison et venir embrasser votre mère de suite !

-Oui m’man !  S’esclaffèrent ses deux filsIls firent aussitôt chaise de leurs bras et ramassèrent leur mère qui se retrouva calée dans les bras de ses deux grands.  Tous les trois riaient et tournoyaient.  Les gars ne cessaient d’embrasser leur mère qui gesticulait et se tortillait pour sortir de leur emprise.

-C’est assez les jeunes !  Laissez votre mère tranquille !  Vous allez m’la casser, pis je veux pas m’en trouver une autre.  Celle-là fait bin mon affaire.

          Ils déposèrent doucement leur mère et allèrent serrer la main de Jean Baptiste.

-Salut le père !  Toujours en forme à c’qu’on voit !  La mère, y-a-tu du café dans la maison ?

-Y’en a presque plus.  Pis j’veux pas en manquer cette semaine.  Prenez d’la bière d’épinette.

-T’en manqueras pas, répondit Joseph; on a fait une bonne traite pis on a plein d’argent d’Albany.

         Ils sortirent chacun, un sac de cuir de leur besace et les tendirent à leur mère.

-Tiens dit Jean; mets ça dans ton coffre secret.  On va être en sécurité pour un bon boutte !

        La mère disparu dans sa chambre et revint aussitôt leur servir un pichet de bière.

       Le père ramassa le pichet et les brocs en disant : « Venez dehors, on va pouvoir fumer sans empester la maison. »  En réalité, il voulait se faire raconter les aventures de ses fils tout en sachant que certaines parties de ces histoires ne convenaient pas à sa femme. Ils sortirent tous les quatre s’installer sur la galerie.

      Michel dû reprendre tout son récit de l’île aux noix en plus de celui de son retour de Montréal.

-Ouais !  Y commence à avoir du crin dans le nez, le jeune !  Remarqua Joseph en plaquant une solide tape dans le dos de MichelJean baptiste souriait, les yeux rivés sur le cadet de la famille.  Tous étaient fiers de lui.

-Pis en plus, dit Jean Baptiste, y m’a rapporté un beau fusil.  Ce ne sera plus seulement vous deux qui auront deux fusils, on en aura deux tous les quatre.

– Faudra allez vous acheter des plombs.  Répliqua Joseph.  Y faut en charger un aux plombs et l’autre à balle.

– Tu m’dis pas ?  Bin ça c’est du nouveau !  Lança Michel en faisant l’homme tout surprit. Racontez-nous donc votre voyage au lieu de dire des niaiseries.  Ajouta-t-il.

– La meilleure histoire à conter est la bataille des « raquettes » contre le fameux Rogers, pas loin des restes calcinés du fort William Henry.  Jean raconte-nous celle-là.  C’est toi qui y étais, dit Joseph.

-Ça commence avec le fameux Rogers qui, avec ses Rangers, prend en embuscade les forces de La Durantaye.

         Ils se mettent à tirer sur l’avant-garde française qui tombe comme des mouches.  Croyant que les troupes de la Durantaye sont battues parce qu’ils retraitent dans les arbres, ils commencent aussitôt à scalper les victimes.  Il faut dire que les scalps sont bien payés au New England.  Surtout les scalps de français.

        Rogers ne sait pas que la troupe de Langy suivent derrière, avec des Canayens et ses « sauvages ».  Celui-ci contourne et encercle les Rangers occupés à scalper et se mit à les tirer comme des lièvres au clair de Lune.  La surprise est totale et les hommes de Langy enchaînent la bataille au tomahawk et au « casse tête ».  Enragés de voir leurs amis scalpés, ils ne font pas de quartiers.  C’est un vrai massacre.  Rogers est tout juste venu à bout de s’enfuir, entouré des hommes qu’il lui restent.  Dans leur fuite, 50 de ceux-là tombent à coup de fusils.  C’est la noirceur qui permet à Rogers de s’échapper avec quelques-uns de ses hommes.       

         Langy a pris 144 scalps et fait sept prisonniers sur les 200 hommes de Rogers.

        Seulement neuf de ses indiens à lui, sont tués.  Je pense que Rogers va se rappeler de cette journée-là longtemps.

        Après ça, Langy n’a pas arrêté de faire des prisonniers.  Au mois de mai, il brûle 500 barges, plus un bateau Anglais, sur le lac Georges, et fait prisonniers les 40 hommes qui les gardaient.

        À chaque fois qu’un ou des canayens sont attaqués par les anglais ou des indiens, c’est Langy qui est envoyé pour les venger ou les délivrer.  Au début juillet, il se fait blesser à la bataille de Ticonderoga.  C’est encore un autre exploit des « Canayens » qui est attribuée aux seuls Français.

        Imaginez-vous le spectacle.  Il a 15,000 Anglais qui attaquent le fort.  On a 3,500 combattants pour le défendre; dont 400 Canayens avec Lévis.  Langy est avec 150 hommes cachés à la lisière du bois et empêche d’autres anglais de débarquer. Duprat et Bernard font comme lui, un peu plus loin.  L’attaquent des Anglais dure 7 longues heures .

       À un moment donné, Lévis a crié : En avant « Canayens »!!!

      Les groupes de St-Ours, de Lanaudière, de Duprat, de Bernard et de Langy se mettent à tirer dans le tas.  C’est là qu’a été décidé le sort des Anglais.  Après 500 morts et 1000 blessés,  ils se sont retirés, piteux, la queue entre les jambes, avec Abercrombie jusqu’au lac Georges, .  Ils ont laissé les armes, munitions et… leurs blessés sur place.  Les défenseurs du fort ont perdu 104 hommes et 273 blessés.  Langy fut l’un des blessés.

        Au printemps suivant alors qu’il traverse la rivière avec deux de ses compagnons dans un canot, un morceau de glace se détache et part à la dérive.  Il vient frapper le côté du canot de Langy, et les trois hommes coulent à pic.  On a perdu, ce jour-là, le meilleur combattant « Canayen » qu’on avait.  Mais y a pas grand monde qui en  parle, vu qu’y est pas Français.

        Michel écoutait son frère aîné, Jean Baptiste, attentivement et affirma :  Cette bataille  du Fort Ticonderoga est la preuve que St Luc de la Corne avait raison.  Si Montcalm avait attendu avant de sortir sur les Plaines d’Abraham, on aurait battu Wolfe pis ensuite Amherst pour finir avec Haviland.  Leur plus grosse armée était de 11,000 hommes et ils étaient 15,000 contre 3,500 à Ticonderoga. Y’a pas à dire…

-Oui mais y’est trop tard, Garçon.  La guerre est finie. Coupa le père Jean Baptiste.

-T’as pleinement raison l’père.  Avoua Michel.  Qu’est-ce qui s’est passé icitte au Fort Jacques Cartier ?  On y a laissé d’Albergatti Vezza en charge, avec 50 hommes.

– Depuis que vous êtes parti, les Anglais se sont pas occupés de nous autres pantoute. D’albergatti est encore au Fort avec ses hommes.  Y’a aussi des habitants du village qui se sont ajoutés à eux autres.

         Un jeune garçon surgit en courant vers la maison.  Il s’arrêta au bord du sentier menant chez les Lefebvre et cria : « Les Anglais sont au Fort !  Ils attaquent d’Albergatti ! »  Et il repartit en courant pour se rendre chez le voisin crier l’alarme.

-Et moi qui allais vous proposer d’aller l’avertir que Vaudreuil a capitulé, dit Michel.  Qu’est-ce qu’on fait ?

         Au même moment on entendit une décharge de plusieurs canons.

-Allons-y !  On va pas laisser les Anglais tuer nos habitants, dit le père.  Il se leva et entra pour empoigner ses armes.  Ses fils le suivirent.

– Jean Baptiste, dit la mère, tu vas pas aller te battre asteure que la guerre est finie ! Le fort va baisser pavillon tout de suite, c’est sûr!  Le commandant doit savoir que les Français ont capitulé.

-Garçon est le premier à être arrivé de Montréal.  Le fort ne sait pas que la guerre est finie.  On doit les avartir.  Y a pas de danger, on r’vient dans pas long.

        Les quatre « Canayens » partirent à grande foulée.  Le Fort était assez loin de la maison familiale et ils devaient traverser le village pour s’y rendre.  En arrivant au village, ils croisèrent le curé Fillion qui les arrêta.

-Michel, il faut que j’te dise que Jos Lamotte est au fort avec les autres habitants.

-La Mouette au fort ?  Y’est arrivé avec moi hier soir.

-Oui je sais; mais il s’est rendu au fort aussitôt qu’il a su que les soldats étaient encore là.  Il a voulu leur annoncer que la guerre est finie.

– Mais pourquoi, d’abord, qu’on a entendu des coups de canons tantôt ?

-Probablement que Vezza veut rendre le fort seulement avec « les honneurs de la guerre ».

-L’imbécile !  Y va faire tuer des bons hommes juste pour son orgueil.  Vite y faut y aller !

-Attendez !  objecta le curé.  J’ai envoyé quelqu’un qui va nous rapporter des nouvelles d’ici quinze minutes.  On verra bien après ce qu’y faut faire.

          Vingt minutes plus tard, un gars arrivait du fort en courant et se dirigea vers le curé Fillion.  « Le fort s’est rendu avec les « honneurs de la guerre », M. l’curé.  Y’ a personne de mort de chez nous.  Mais Jos Lamotte a encore fait des siennes durant la bataille. »

-Quoi ?  Qu’est-ce qui est arrivé à La Mouette ?  Y’est pas blessé au moins ? Demanda Michel.

-Bin non.  T’inquiète pas, Lefebvre.

           Ça s’est passé quand les Anglais sont arrivés.  La plupart des soldats étaient en dehors des murs.  À l’arrivée des Anglais, y se sont tous retranchés dans le fort en courant; mais ils avaient oublié un canon à l’extérieur du fort.  Quand Lamotte a vu ça, y’est ressorti et est allé clouer le canon pour que les Anglais puissent pas s’en servir.

           Ensuite y’est retourné « à fine épouvante » dans le fort, pendant qu’les Anglais tiraient tout le tour de lui.  Il n’a pas été touché, mais il paraît que deux balles ont traversé sa  veste qui flottait au vent.  Les habitants qui étaient dans le fort le portent sur leurs épaules comme un héros.  Ils s’en viennent derrière moi.

          Le Curé dit alors : « On va les attendre et on passe chez Labonté prendre une bière à  la santé de La Mouette. »

-M. le curé, dit Joseph. Vous, vous pouvez pas boire d’la bière.  Pas un curé, et surtout, pas en public!!

-Toé, Jos Lefebvre, si tu veux avoir l’absolution quand tu vas v’nir à confesse, mêles-toi pas de ça !  Compris ?  Regardez! On voit déjà La Mouette arriver, jouqué sur les épaules des habitants qui rient aux éclats en faisant grand tapage. Venez on va les rejoindre!

          Nous on va les laisser aller prendre leur bière tranquille et on continue le récit dans trois jours.

 À bientôt

                                                                         Elie l’Artiste

 

 

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