Les souliers d’beu(8) Baptême!

Le  Baptême

       Les hommes jasaient sur le perron de l’Église en fumant leurs pipes, pendant que le curé et les femmes, à l’intérieur, préparaient la cérémonie du baptême.

        Nous étions le 28 octobre 1760.  Jean Baptiste Chastenaye et sa femme Françoise Lefebvre allait faire baptiser leur fils, le petit Michel.  Ce prénom avait été choisit pour honorer le parrain Michel Lefebvre, jeune frère de Françoise, la mère de l’enfant.

       Michel, « endimanché », fumait avec les autres sur le perron de l’Église, et se démontrait fier, les épaules bien carrées, d’être parrain de son premier filleul.

       Le père de l’enfant, Jean Baptiste, discutait avec le grand-père maternel, un autre Jean Baptiste,  près de la porte de l’Église.  Plusieurs amis de la famille étaient présents pour célébrer l’occasion. Un troisième Jean baptiste, fils du grand-père et oncle du futur baptisé, se promenait parmi le groupe qui devait contenir au moins deux autres Jean Baptiste.

       La porte de l’Église s’ouvrit et la marraine de l’enfant, Marie-Louise Constantineau, vint avertir les hommes qu’on était prêt.

       L’enfant se mit à crier, lorsqu’on lui versa l’eau baptismale sur le front; ce qui fit sourire le parrain, debout près de la marraine qui tenait l’enfant dans ses bras.  Lorsque le cérémonial fut terminé, le curé Fillion inscrivit l’événement, de son écriture en « pattes de mouche », dans les registres de la paroisse que l’on peut voir ici :

 

              Tous ce beau monde sortit de l’Église au tintement de ses cloches.  Deux jours auparavant, les Morissette avaient fait baptiser, eux aussi, un fils qu’ils avaient nommé Jean Baptiste.  Ce qui n’avait pas empêché Morissette d’être aux côtés de Michel lors du baptême du petit Chastenaye.

             Tout le monde attendit l’arrivée du curé qui devait venir fêter avec tous, chez les Chastenaye.  Les calèches étaient prêtes à partir.  Le curé monta dans la première ouvrant le cortège.  Déjà, des petits flacons de gin se passaient en sous main dans celles derrières cette calèche de tête.  C’était là, la principale raison pourquoi le curé était installé en tête de file.  On ne voulait pas qu’il aperçoive les petits flacons qui se promenaient d’une bouche à l’autre des hommes qui suivaientt derrières.

        Arrivés à la maison des Chastenaye, tout le monde s’installa autour de l’immense table en pin où les plats se mirent à apparaître.  On n’aurait jamais cru que, quelques mois auparavant, la famine sévissait depuis quatre ans en Nouvelle France.  De gros pains ronds siégeaient tout le long du centre de la table à côté d’assiettes de tête fromagée et de creton qui devaient « attiser » les appétits.

        Les femmes apportaient de gros chaudrons de soupe qu’elles servaient dans des écuelles de bois.  Plusieurs « buvaient » leur soupe au lieu de se servir des cuillères de bois à cet effet.  Chacun avait son couteau personnel, que les Canayens portaient au cou continuellement, et ceux-ci sortirent de leur cachette aussitôt que les cuissots de chevreuils apparurent sur la table.  Des perdrix et des canards, enrobés de sauces sucrées à l’érable, se livraient à la gourmandise des invités.  Les légumes, qui étaient rares dans toute la contrée, apparurent comme par magie chez les Chastenaye.  La mère de l’enfant, autorité suprême de cette maisonnée, n’avait pas manqué de faire son jardin dans un recoin de terrain, caché derrière la maison; et cela malgré le fait d’être enceinte et que la guerre prévalait.

       Le curé Fillion, installé au bout de la table avec le propriétaire des lieux, avait tout juste eut le temps de finir le Bénédicité avant que les pains soient partagés au début du repas.  Il parlait et riait avec le père et le grand père, et il semblait plus joyeux qu’à son état normal. Jean Baptiste, le grand père, lui avait probablement « glissé » son petit flacon personnel.

       La Mouette, LaPlume, Morissette et Simon Frenet, installés près de Michel discutaient de leur prochain départ pour les grands lacs.

Faudra pas attendre trop longtemps avant de partir, les glaces vont prendre bin vite. dit LaPlumeJ’ai entendu dire que des soldats visitent les villages pour arrêter les « déserteurs » qui les ont combattus.  Ils s’empressent aussi d’enlever les armes aux colons.

– On part demain soir.  On voyage de nuit, au clair de lune, et on va passer par le Richelieu pis le lac Champlain.  J’tiens pas à trop m’approcher de MontréalPas question qu’on m’enlève mes deux fusils.  Répondit Michel.  On s’rencontre au fleuve à la brunante.  Mais on n’en parle plus, c’est la fête de mon filleul.  Il leva son verre et trinqua avec ses compagnons.

         Les réjouissances se poursuivirent jusqu’à la grosse noirceur.  On dansa des « sets carrés », quelques « rigodons » et on regarda aussi quelques « gigueux » qui firent démonstration de leur agilité.  Le curé partit avec Simon Frenet et LaMouette qui devaient retraverser le village pour se rendre chez eux.

        Les ripailles furent un grand succès et tous marchaient avec un petit roulis de leurs souliers, en retournant chacun chez soi.  Michel embrassa sa grande sœur Françoise qui le serra dans ses bras affectueusement.  Elle avait appris qu’il devait partir le lendemain et elle lui fit promettre de revenir aussitôt qu’il saurait être en sécurité.  Il embrassa doucement le bébé qui dormait, avant de partir.

        À la pointe du jour, Michel, assis sur la galerie, les pieds sur la deuxième marche, ses yeux scrutant l’horizon, tenait dans sa main un de ses souliers d’beu.  Il le frottait énergiquement, avec de la graisse d’ours, pour l’étanchéiser.  Ses deux fusils, juste à côté de lui, venaient de passer au nettoyage complet et luisaient sombrement dans la lumière neuve du soleil levant. 

Tu penses déjà à repartir, Garçon ?  Énonça le père Jean Batiste qui sortait avec son café et sa pipe prête à l’allumage.

-C’est pour à soir, à la brunante.

– Tu serais pas mieux d’attendre encore un peu, que tes frères soient prêts à partir avec toé ?

-J’ai peur que les Anglais arrive bin vite.  J’veux pas me ramasser en prison pour rien, pis j’veux pas, non plus, perde mes fusils.

-Je vais cacher les miens dans le bois.  Je connais un arbre creux qui va faire l’affaire.  Vous êtes combien à partir ?

– Y’a Laplume, La Mouette, Frenet, Morissette pis Lapointe.  Tous des gars qui savent se débrouiller dans le bois.  Pis c’est des gars qui ont fait leurs preuves à l’île aux noix, avec moé.

– Quatre gars à l’aviron, un gouvernail et un homme de pointe.  C’est parfait pour un canot du Nord.  Vous avez assez de munitions et de vivres ?

– C’est tout organisé; t’en fais pas.  On a des balles et des plombs, pis Frenet a acheté un stock de pemmican à des gens du village.  On va être correct si on vient à bout de se rendre au Richelieu.

– J’te conseille de traverser tout de suite en face de Cap Santé et de suivre le bord de l’autre côté du Fleuve.  Il devrait y avoir pas mal moins de chance de faire des mauvaises rencontres.

– C’est ça qu’on a décidé de faire.  On devrait pas avoir de problème.  Souhaitons que la Lune va être là à tous les soirs; parce qu’avironner à la noirceur, c’est quasiment pas possible.  On n’y voit absolument rien.

-Vous n’êtes pas pressés; ce qui compte c’est de ne pas être vu.

– C’est en plein ce que j’pense moi aussi, le père.  Y’aura pas de problème.  J’suis pas inquiet.

             Son père s’assit auprès de lui et prit l’un des fusils pour l’examiner de plus près.

             Le soleil descendait à l’horizon et les « coureurs de bois » préparaient leur canot. Les deux frères de Michel, Jean Baptiste et Joseph, leur donnaient un coup de main. Jean Baptiste s’approcha de son jeune frère.

Le jeune; si jamais tu vas à New York, arrête chez le Capitaine Dubois.  C’est un de mes amis.  Il peut t’aider si t’en as besoin. T’as qu’à lui dire ton nom.

– C’est-y le frère du Dubois qui est mort en attaquant les bateaux de Wolfe avec des brûlots ?

– Y a un frère icitte qui est dans la marine, mais j’savais pas qu’y était mort ?

– Ouais.  Un peu avant la prise de Québec.  Ils avaient préparé des brûlots pour incendier les bateaux de Wolfe.  Dubois en commandait un.  Mais les capitaines des autres brûlots les ont allumé trop vite, ce qui a avertit les Anglais; et l’attaque est tombée à l’eau.  Tous les autres se sont sauvés, mais Dubois n’a pas voulu lâcher et a dirigé son brûlot sur un des navires.  Y’est mort brûlé.  Un autre brave qu’on a perdu.  Y parait qu’y a qu’que chose de louche dans c’t’histoire de brûlots; mais on en entend plus beaucoup parler.

-Bin si tu vas à New York, tu pourras lui apporter la nouvelle.

-J’pense pas d’y’aller c’t’année.  Je vais rejoindre Langlade à la Baie des Puants.  Pis on va se rendre au Fort Détroit.  Je vais voir si j’pourrais pas m’installer là-bas.

– C’t’une bonne région.  Ça se développe pas mal dans le coin.  Laisse des traces où tu passes; Joseph pis moé on viendra bin à bout de te r’joindre au printemps.  Fais attention parce que ça s’ra pas facile de voyager au mois d’octobre et novembre. Vous êtes-vous graillé d’une peau d’ours chacun ?  C’est important pour la saison.

– Ouais, on en a chacun une.  Pis j’ai acheté une petite voile de bateau pour se faire une tente assez grande si on ne peut plus avancer.  On devrait être correct.

           Le grand frère prit Michel dans ses bras et Joseph s’approcha et fit comme lui.

– Bon !  Y’est temps de partir.  Les gars, au canot !  On part.

           Les six hommes glissèrent le canot en l’éloignant de la berge et embarquèrent.  Michel prit la position de « gouvernail ».  Le canot s’éloigna  assez rapidement en se dirigeant vers l’autre rive du Fleuve.

           Les deux frères se retournèrent et prirent le chemin de la maison paternelle.

 À suivre

                                                                       Élie l’Artiste

9 pensées sur “Les souliers d’beu(8) Baptême!

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    24 novembre 2010 à 13 01 26 112611
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    Super !

    Manque une petite carte pour se repérer !

    Au fait , on dit la raison pourquoi ou pour laquelle au Québec ?

    Je vais également essayer de retrouver l’étymologie des patronymes .

    Ainsi les Lefebvre , les Lemoine ,les Lemeur , etc, etc…

    Cdt.

    Ls.

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      24 novembre 2010 à 14 02 27 112711
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      Le long du fleuve St-Laurent, c’est difficile de se perdre.

      Mais il y aura une carte dans le prochain article popur le voyage autour des grands lacs. Là, vraiment ça devient indispensable. 😉 (Y)

      Amicalement

      André Lefebvre

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    24 novembre 2010 à 13 01 31 113111
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    Je suis très troublé par une histoire de censure massive…

    Tk.et non Ls.

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      24 novembre 2010 à 14 02 21 112111
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      Lorsque tu fais plusieurs recherches dans les anciens textes autres que ceux de Montcalm et Lévis, tu découvres une autre facette de l’histoire canadienne. Et si tu fais également de la généalogie, c’est extrêmement enrichissant pour l’histoire.

      Les « Memoirs of James Murray » en sont un exemple. Mais il y en a beaucoup d’autres.

      Il ne faut jamais oublier que l’histoire est écrite, principalement par les gagnants; par contre, pour nous, Québécois, il nous faut vérifier les rapports des deux côtés.

      Amicalement

      André Lefebvre

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        24 novembre 2010 à 14 02 41 114111
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        L’histoire officielle du Québec n’est pas le résultat d’une censure; c’est simplement que la facette « canayenne » de l’histoire fut écrite par les « élites » de l’époque qui avaient beaucoup plus de liens avec la France que l’ensemble de la population.

        Résultat, l’histoire du peuple lui-même n’a pas été racontée. On parle bien un peu des « coureurs de bois » et des voyageurs, mais on ne mentionne jamais que la majorité des colons faisaient la traite; incluant même les missionnaires. On mentionne très peu que tous les colons étaient des gens spécialistes des combats de guérilla et presque tous francs-tireurs.

        Le colon défrichant sa ferme existait bien; mais lorsqu’il avait défriché deux acres, il en avait marre des troncs d’arbres à brûler ou déssoucher. Une fois installé, il réorientait ses revenus avec la traite et l’aventure.

        Amicalement

        André Lefebvre

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          24 novembre 2010 à 15 03 36 113611
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          André ,

          Il ne s’agissait pas de censure te concernant ,concernant ton article ou même CP , il s’agit de quelque chose qui se passe sur un média central , de contre pouvoir , dans mon pays…

          Et derrière ,les finalités de ce site…

          J’espère que te voila rassuré !

          Au fait , as-tu réussi à faire recracher ton DD ?

          Bien amicalement .

          Tk. (8) (8)

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            24 novembre 2010 à 16 04 29 112911
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            Je suis parvenu à tout récupérer. Mais je ne sais toujours pas ce qui s’est passé.

            Merci et à bientôt.

            André Lefebvre

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