L’ÉTAT ET LA PRODUCTION

0. INTRODUCTION

Produire, c’est « rendre utile », « tirer profit de ». C’est rendre une chose plus conforme à nos désirs, en augmenter l’utilité et donc la valeur. La nature nous donne tout. C’est un don, mais encore faut-il le prendre. Cueillir les baies, tailler des silex, chasser le bison. À la matière dite « première », intrinsèquement gratuite, doit donc s’ajouter, pour que celle-ci acquière une utilité, un travail pour la mouvoir ou la changer. La production, c’est le travail qui apporte cette valeur ajoutée.

Dès que l’humanité dépasse le stade de la cueillette et du poisson cru, elle veut transporter, transformer, aménager, stocker, distribuer Elle veut PRODUIRE. Les sociétés naissent pour assurer la protection de leurs sociétaires, mais, dès qu’elles existent, on découvre qu’elles ont aussi l’extraordinaire avantage de permettre la division du travail. Chacun peut développer une compétence et en faire bénéficier les autres, profitant en échange de la leur.

Cette spécialisation permet, entre autres choses, que le travail de certains devienne de chercher et de trouver de meilleures façons de produire. Simultanément, la vie en groupe permet la production en masse que cette recherche rend possible et les économies d’échelle qui résultent de cette production en masse. Tous ensemble, on travaille mieux et l’on produit plus. La société s’enrichit. C’est le travail qui crée la richesse et la production EST la richesse.

Parce que la production est la richesse, augmenter la production de biens et services tend à devenir le premier but implicite de toute société. On peut imaginer et même faire fonctionner pour un temps des sociétés dont le but soit l’honneur, la sagesse, un idéal ou le salut éternel, mais la nature humaine, dans sa quête de sécurité et de pouvoir, tend toujours après cette parenthèse à ramener l’effort collectif vers l’enrichissement.

L’enrichissement est la priorité et une coordination des efforts permettant une division optimale du travail est la condition première de l’enrichissement. Dès qu’un pouvoir s’établit dans une société, il s’empresse donc de contrôler la production et la distribution de la richesse: c’est l’expression la plus visible de son autorité et le bénéfice le plus tangible qu’il retire de son exercice. Ceux qui coordonnent – disons le Roi, le Pouvoir, ou l’État – en retirent un gain dont payent le prix ceux dont ils ont coordonné le travail. Il y a donc un équilibre à maintenir.

Quand l’ingérence de ceux qui coordonnent la production – et la livre de chair qu’ils en prennent pour leur peine – dépassent la mesure, entrepreneurs et travailleurs ne peuvent plus exprimer leur initiative et leur créativité. Ils constatent aussi que le rapport entre leurs efforts et leur enrichissement n’est plus évident ; ils perdent la motivation essentielle au dynamisme qu’exige un système de production et la stagnation s’installe.C’est la décadence, modèle soviétique.

Dans un système de laisser-faire, l’excès n’est pas moins pernicieux. Si l’État n’intervient pas assez pour coordonner les efforts des producteurs et la distribution, il s’ensuit un gaspillage des ressources, une perte d’efficacité et un partage si inéquitable de la richesse qu’apparaissent des inégalités sociales intolérables et que le système économique devient inopérant. C’est ce vers quoi nous amène le néo-libéralisme.

Il y a un équilibre à maintenir et c’est la recherche de cet équilibre qui doit déterminer le rôle de l’État dans le système de production d’une société. Aucune société, toutefois, ne peut renoncer à coordonner l’effort productif commun. Il y a simplement diverses façons de le faire.

1. Petit historique

Il y a diverses façons de coordonner l’effort productif commun. Les méthodes sont plus ou moins interventionnistes selon l’idéologie qui les sous-tend et la personnalité de quiconque a le pouvoir, mais surtout selon les circonstances. Ainsi, dans une société pastorale – celle des Hébreux avant Saül dont nous parle la Bible, par exemple ­ la coordination pouvait se limiter à des ajustements de gré à gré entre les producteurs, assistés au besoin par des « juges » : un modèle pur de libre entreprise.

Dès qu’une société devient plus complexe, toutefois, il faut que des règles plus strictes soient mises en place pour que le système de production réponde aux attentes. Pendant que les Hébreux faisaient paître leurs brebis, s’installait à la même époque, en Mésopotamie, où la survie dépendait du fonctionnement d’un système complexe d’irrigation, une autorité centrale puissante.

Ceux qui gouvernent ont la tendance bien humaine de vouloir maximiser les avantages qu’ils retirent du contrôle qu’ils exercent alors que les sociétaires ont celle de minimiser la ponction sur le fruit de leur travail qui va de paire avec ce contrôle du pouvoir. De ces buts opposés naît le plus clair de la dynamique entre les citoyens et le pouvoir.

Cette dynamique revêt la forme d’une lutte incessante pour le contrôle des facteurs de production. Lutte qui est d’abord à sens unique. Pharaons et despotes sumériens voulaient posséder la terre, les systèmes d’irrigation, les semences et les travailleurs eux-mêmes et ils y parvenaient sans peine Le problème est que plus augmente l’écart entre le travail fourni et le revenu qu’on en retire, plus diminue la motivation à travailler et plus augmente la nécessité de gardes, majordomes et intendants qui voient à ce que chacun soit fouetté selon ce qu’il mérite. À moins que le Pouvoir ne passe de la menace à la promesse, n’accorde un peu de liberté et se fasse ainsi des amis.

Même un pouvoir absolu a besoin d’« amis », ou au moins d’intermédiaires dont les intérêts soient semblables aux siens et dont il puisse attendre un minimum de loyauté. Ces intermédiaires, même à genoux ou le front dans la poussière devant leur maître ­ Fils de Ra ou que sais-je ­ n’en détiennent pas moins, la porte du palais franchie, un pouvoir considérable. Et ils acquièrent des richesses. Certains scribes ont pu se construire des pyramides littéralement pharaoniques, et l’on ne doute pas que leur vie quotidienne ait été différente de celle des fellahs du Nil. Très tôt, à côté du pouvoir militaire et politique qui se voudrait absolu, s’est développé un pouvoir économique.

Pouvoir économique qui, servile au besoin, redresse la tête quand l’occasion lui en est offerte. Dès que le pouvoir cesse d’être absolu et qu’un équilibre des forces donne une certaine importance à ce que le mode ordinaire en pense, la richesse devient le vrai pouvoir, puisque c’est le riche qui peut payer aux gens ce qu’il faut pour qu’ils pensent ce qu’ils doivent penser. Le troisième homme des triumvirats romains était généralement un riche patricien et l’on ne saura jamais si entre Marius et Sylla, entre César et Pompée, etc., ce n’est pas le troisième homme, plus discret qui arbitrait pour un temps, tirait les ficelles et signait les contrats : Rome ne s’est pas bâtie en un jour.

On sait très bien, cependant, que le pouvoir économique a pu faire ses muscles en Europe, au Moyen Âge, en profitant de l’absence de pouvoir absolu pendant que Papes et Empereurs s’en disputaient les symboles, après quoi l’Italie de la Renaissance s’est vendue en pièces détachées à ceux qui ont eu l’argent pour payer leurs mercenaires et investir en Suisses. Des noms ont commencé à apparaître de banquiers qui prennent parfois le pouvoir, comme Medici, mais qui surtout, comme Coeur ou Fugger et restant dans une ombre relative, traitent néanmoins avec les rois comme avec leurs cousins. Évidemment, quand le « vrai » pouvoir absolu revient en force, on les embastille, comme Fouquet.

Avec la révolution industrielle, le pouvoir de produire augmente, avec lui la richesse et le pouvoir économique devient prédominant. Ceux qui mangent dans de la vaisselle d’or ne veulent plus être à la merci de quiconque se prétend l’État et exigent plus de liberté. Cette liberté leur est acquise avec les Révolutions française et américaine, dans le cadre plus motivant et avec le slogan plus racoleur de la liberté pour tous. Peu à peu s’installe la démocratie qui exprime qu’à cette liberté pour tous se joint le pouvoir pour la collectivité elle-même d’assumer la fonction de gouvernance.

Quand c’est la collectivité tout entière qui détient en principe le pouvoir, elle devrait, en bonne logique, gérer la production au profit de tous ses membres. Ceci, toutefois, est inconciliable avec la prétention des acteurs économiques d’agir chacun aux mieux de ses propres intérêts. Quand viennent la liberté et la démocratie, le combat entre l’État et l’individu pour le contrôle de la production ne s’arrête donc pas; seuls changent les protagonistes et le rapport de force.

Ce combat n’oppose plus un tyran voulant produire pour ses caprices à la masse des producteurs que leur montée en puissance avec la révolution industrielle a rendu capables de s’opposer à cette exigence et de fixer leurs propres objectifs. Il oppose désormais ces producteurs qui veulent produire à leur guise et à leur seul profit aux consommateurs qui n’ont alors aucun pouvoir.

L’État qu’a créé la démocratie et qui, idéalement, donnerait le pouvoir au peuple, est d’abord tout entier à la merci des « agents économiques importants » – (on peut dire aussi capitalistes, shylocks, banquiers) – qui peuvent utiliser l’arme de la corruption sur un gouvernement de pauvres encore plus efficacement que l’État autocratique ne pouvait utiliser la force traditionnelle sur un peuple de faibles

Dans un premier temps, avec la démocratie naissante et un pouvoir économique triomphant, vient donc, à la demande de celui-ci, le temps du laisser faire. On peut parler de contrôle &laqno; entrepreneurial » de la production pour désigner ce système où c’est la variation de l’espérance de gain qui va faire que soit produit ce qui doit l’être et avec un maximum d’efficacité. Ce n’est plus l’État qui exerce ce contrôle, mais en théorie les « Lois du Marché » et, en pratique, une toute petite minorité de financiers qui les manipulent. Les entrepreneurs sont en concurrence, les meilleurs gagnent. Le rôle de l’État est d’arbitrer le jeu. C’est le libéralisme pur. Pur, mais primaire, inefficace et essentiellement précaire.

Précaire sur le plan social et sur le plan économique. Le choc entre les grands intérêts privés mène à des inégalités insupportables et une production dépourvue de toute gouverne conduit à des aberrations au palier des stocks, des investissements et de la rémunération des facteurs. Le libéralisme pur ira donc tout droit à la catastrophe, de crises en crises, jusqu’à la Grande Crise de 1929.

En ses derniers jours, le libéralisme aura suscité deux mouvements apparemment contradictoires, mais qui auront en commun de vouloir subordonner à nouveau l’économique au politique et de gérer à nouveau la production : le fascisme et le communisme. Fascisme et communisme auront aussi en commun, le premier par principe et le deuxième par impatience, de se dispenser de la démocratie, jugée trop vulnérable à la corruption des agents économiques.

Avec la Crise, toutefois, une autre approche prend forme aux USA : le &laqno; New Deal » de Roosevelt. Il n’est pas dans la manière américaine de fabriquer des mots en « isme », trop voyants et dont il faut parfois définir le sens. Le New Deal sera donc seulement un ensemble de mesures concrètes pour pallier la crise. Il pourra changer, grandir

2. La montée du néolibéralisme

Il grandira et deviendra le néolibéralisme. L’essence du New Deal est que le libéralisme peut survivre, s’il accepte de redistribuer des jetons aux perdants du grand jeu économique, ce qui est sans importance, puisque, les dés étant pipés, ils ne pourront que les perdre à nouveaux. On donne donc ou l’on prête aux pauvres ce qu’il faut pour que les entrepreneurs puissent leur vendre. Sous un discours libertaire, le système de production est ainsi dirigé pour que soit maintenu l’équilibre.

Il faut redistribuer aux perdants, sans quoi ils ne peuvent acheter et le capital fixe, ne représentant plus la promesse d’un profit éventuel, perd toute valeur. Or, le capital fixe ­ les équipements ­ est le multiplicateur de la richesse et la propriété par excellence des riches. S’il perd sa valeur, les &laqno; agents économiques importants » ne sont plus rien. Le pouvoir économique cesse d’exister, du moins pour un temps.

La proposition concrète faite au pouvoir économique en place par le New Deal est que l’État réassumera la gestion large de la production et surtout de la distribution des biens et services pour corriger les excès du libéralisme; d’autre part, au contraire du fascisme qui la renie ou du communisme qui la manipule, la « démocratie » restera en selle. Les agents économiques pourront continuer de la contrôler par la corruption dans le respect d’un consensus entre eux quant au pouvoir qu’il faut laisser à l’État pour éviter les catastrophes. Lois anti-trust, etc.

Le New Deal était l’option d’un libéralisme renouvelé. Il y avait d’autres options, mais la Deuxième Guerre Mondiale allait faire que celle-ci prévale. Non seulement après la guerre le fascisme cessait-il d’être une option et le communisme n’avait pas la force militaire de s’imposer, mais tout autre capitalisme national ayant cessé d’exister, le capitalisme anglo-américain, débarrassé de ses rivaux, pouvait désormais imposer sa vérité.

Fort de l’expérience acquise au cours de la Grande Crise et de sa richesse, il pouvait constituer un pouvoir économique composé non plus désormais d’agents antagonistes, mais unifié et obéissant à des règles définies. Wall Street et la City allaient faire au monde une proposition que celui-ci ne pourrait refuser : un nouvel ordre mondial dont les quatre (4) éléments essentiels seraient les suivants :

1) Le vrai pouvoir appartient aux agents économiques. Ceux-ci, toutefois, ne constituent plus un ensemble anarchique, mais un Système unifié, obéissant à ses règles définies par traités et sans cesse mises à jour par une panoplie d’organisations internationales. Sous le couvert de ces organisations, s’établissent les consensus entre agents économiques et sont énoncées, avec vigueur ou discrétion selon le cas, les mesures qui doivent être prises pour contrôler dans chaque État les facteurs financiers et créer une situation propice au maintien de ce nouvel ordre mondial.

2) Les États traditionnels sont autorisés à s’occuper de l’intendance, du bonheur des gens et autres trivialités, mais leurs agissements ne doivent pas mettre en péril la structure financière globale mise en place par le pouvoir économique unifié. Dans chaque pays une structure bancaire et financière indépendante du pouvoir politique s’occupe des choses sérieuses : l’argent, la monnaie, le crédit. Ces structures acceptent leurs directives des institutions financières internationales qui elles-mêmes les reçoivent d’un pouvoir économique anonyme et discret. Le commerce international, pour sa part, se plie aux instructions ponctuelles du GATT qui deviendra un jour l’OMC, dans le cadre général d’une politique de libre-échange.

3) Conformément aux principes du New Deal, chaque État, dans le respect absolu cependant des règles énoncées quant aux finances et au commerce, voit à assurer à l’intérieur de ses frontières une redistribution de la richesse suffisante pour éviter une révolution. Des institutions financières internationales ­ Banque mondiale et autres ­ aident au besoin ceux qui risqueraient de ne pas pouvoir le faire.

4) Il est fortement suggéré aux États de se doter de gouvernements démocratiques, lesquels favorisent une dépendance du politique envers le pouvoir économique conforme à l’esprit du nouvel ordre mondial. Il est suggéré aussi, aux pays colonisateurs, de se départir de leurs colonies, le risque n’existant plus avec la Charte des Nations Unies qu’elles soient occupées par d’autres puissances et leur exploitation optimale par les agents économiques importants s’accommodant mal d’une présence coloniale.

Le modèle sud-américain d’exploitation, via des gouvernants locaux raisonnablement rémunérés, avait d’ailleurs prouvé sa supériorité sur le modèle européen d’occupation militaire qui entraîne une responsabilité et des frais pour l’occupant.

L’URSS ayant refusé de jouer le jeu et ayant la force au moins de faire cavalier seul, une part du monde lui fut abandonnée à Yalta. Hors l’aire laissée ainsi en pâture à l’URSS, sur le reste du monde ou tout ce qui en comptait allait désormais s’appliquer, dès la signature du traité de Bretton Woods le nouvel ordre mondial consacrant la main mise des agents économiques sur le pouvoir. Aucun pouvoir politique ne serait plus de taille à lutter contre ce pouvoir économique uni qui constituerait désormais le seul vrai gouvernement souverain.

L’ordre mondial établi à Bretton Woods prévaut toujours. Il a accompli tout ce qu’on en espérait. Le nouvel ordre mondial, donnant la primauté à l’économique, a en effet rendu impossible une guerre traditionnelle entre deux États raisonnablement développés. Conçu pour favoriser les agents économiques, il a aussi, évidemment, favorisé les pays d’origine des grands acteurs économiques, dont au premier chef les USA.

Bretton Woods a amené aussi certains désagréments. La disparité entre pauvres et riches a augmenté à l’échelle mondiale et aussi dans la plupart des pays. La décolonisation a eu lieu, transformant l’esclavage en servage, accompagnée d’une baisse de la production dans les pays en voie de développement dont le libre-échange à sens unique a ruiné l’agriculture. Les mesures d’aide internationale n’ont jamais été vraiment efficaces, de sorte que, dans bien des pays, le seuil de production qui permettrait un revenu moyen dissuasif d’une remise en question politico sociale n’a jamais été atteint.

3. Le contrôle néolibéral de la production

Après soixante ans, nous en sommes là. C’est ce système « néolibéral » qui est en place aujourd’hui. Avec la reddition sans condition de l’URSS et l’acceptation par l’Europe d’une banque centrale indépendante des États membres, le réseau des institutions financières internationales, transnationales et nationales qui représente les agents économiques constitue aujourd’hui, avec le soutien du Pentagone qui en est le bras armé, un gouvernement mondial de fait dont seule ­ peut-être ­ la Chine est encore exclue. Les nations « souveraines » obéissent aux diktats de ce gouvernement.

Comme tous les gouvernements antérieurs, ce gouvernement mondial de fait doit gérer la production. Comme tous les gouvernements qui l’ont précédé, il le fait au mieux des intérêts de ses commettants qui ici sont les agents économiques importants. Il donne à chacun selon son pouvoir, lequel se mesure en capacité de corrompre et d’utiliser au besoin la force brute que lui assure aussi la corruption.

Le Système néo-libéral, quand on considère ses objectifs, gère l’effort productif commun mondial avec beaucoup de pragmatisme et un énorme doigté. Il obéit dans ce dessein à certains principes de base.

1. Il n’est pas nécessaire, pour contrôler la production, d’être propriétaire de quoi que ce soit ni d’assumer directement la fonction de produire. Il suffit de réglementer les facteurs de production : utilisation du sol, des matières premières et de l’énergie, conditions et prix du travail et surtout, par le contrôle du crédit, la formation du capital fixe, c’est-à-dire la nature et la quantité des équipements sans lesquels une production industrielle est impossible.

2. Lorsque les facteurs sont sous contrôle réglementaire, il n’y a pas à exercer de contrainte au palier des individus, seulement à celui des ensembles économiques. Des indicateurs économiques globaux jouent le rôle de senseurs cybernétiques. Les taux d’intérêts, la masse monétaire, le crédit et autres variables macroéconomiques servent de correctifs et sont modifiés dès que sont atteints les seuils d’intervention prédéterminés. Même si les petites molécules citoyennes s’affolent, au gré des fluctuations de pression et de température, la statistique est là qui garantit que la production de la société maintient le cap comme un grand vaisseau, indifférent aux pirouettes des passagers sur ses ponts.

3. Ayant dans les faits les moyens d’un dirigisme sévère, le Système peut se permettre de tenir un discours tout à fait libertaire. Chacun peut faire à sa guise, et cette liberté permet une motivation optimale des agents économiques, mais l’État néo-libéral oriente néanmoins la production avec plus de précision que quelque autre régime qui l’ait précédé et il le fait à l’échelle planétaire.

Cette forme de contrôle efficace mais discret a été rendue possible par le développement des techniques de computation et de communication et notre meilleure connaissance des comportements individuels et sociaux. Elle ira s’améliorant au rythme de l’évolution de ces techniques et une Nouvelle Société n’en changera pas la nature. Comme la société actuelle, une Nouvelle Société sera essentiellement dirigiste et entrepreneuriale.

Là où le modèle néo-libéral est insatisfaisant, c’est au palier de la distribution. Comme tous les régimes du passé, le régime néo-libéral a pour but de combler en priorité tous les désirs de ceux qui ont vraiment le pouvoir, puis ceux de quiconque a la force de les satisfaire, distribuant ensuite le reliquat selon la force respective des classes sociales en présence.

Le Système fonctionne donc comme une fontaine à plusieurs bassins. Les bassins supérieurs se remplissent et ce qui en déborde alimente les bassins inférieurs en séquence, du plus élevé au plus bas. Si le débit faiblit, l’approvisionnement se tarit en bas. On peut « mourir de soif auprès de la fontaine ». C’est ce qu’on appelle satisfaire à la demande effective.

Contrairement à ce qu’on en dit souvent, le régime néo-libéral n’est pas indifférent au phénomène de tarissement qui laisse quelques milliards d’humains dans la misère. Au contraire, le Système est tout à fait conscient de la menace que représentent les laissés pour compte, menace qui s’aggrave au fur et à mesure que la science met un pouvoir de destruction significatif à la portée de chaque individu.

Au contraire du libéralisme de Malthus, par exemple, c’est un article fondamental du credo néo-libéral post New Deal qu’il faille prélever et redistribuer vers les démunis la part de la production nécessaire pour qu’ils ne deviennent pas un danger.

Le principe est donc accepté de prélever des classes moyennes par la fiscalité et d’acheminer directement vers les plus miséreux, le minimum qui semble requis pour éviter un désordre social dangereux. Ceci donne au niveau national les régimes de sécurité sociale et, à l’échelle du monde, l’assistance internationale. Le remède, hélas, est bien insuffisant.

Le noeud du problème, c’est que les disparités économiques font que la demande effective est tarie longtemps avant que les besoins ne soient satisfaits. La demande effective diminuant lorsque diminue la masse des salaires payés, l’écart entre besoins et production augmente même, paradoxalement, à mesure que la technique permet de produire mieux, plus et plus vite avec plus d’équipements et moins de main-d’oeuvre. La pauvreté actuelle et le progrès vont donc ainsi de paire pour générer un appauvrissement continu et indéfini.

Il n’y a pas de solution à ce problème aussi longtemps que la production est gérée par un pouvoir économique mondial dont le but est d’optimiser le rendement du capital. Rendement d’abord du capital fixe (les équipements), multiplicateur de la production, mais rendement aussi, lorsque la limite fixée par la demande effective est atteinte, du capital monétaire qui s’investit alors dans la spéculation, créant un profit imaginaire qui ne dure que le temps qu’on y croit.

Pas de solution, car le rapport de rentabilité du capital fixe au capital de spéculation, en effet, tend à décroître à mesure que diminue l’espérance de gain à tirer des équipements et cette espérance décroît à mesure qu’une production plus efficace et une diminution de la demande effective conduisent à une vie utile plus brève des équipements.

Quant aux investissements intangibles PRODUCTIFS ­ éducation, recherche, culture – les capitalistes n’ont pas encore compris qu’ils pouvaient et devaient y lier sérieusement leur sort de sorte que ces investissements ne jouent encore qu’un rôle bien marginal dans la production

La logique du système est donc que l’on spécule de plus en plus et que l’on produise relativement de moins en moins pour les besoins réels. Or, la distorsion entre ce qui est produit et ce que l’on devrait produire pour les besoins réels est LA cause de la misère du monde.

4. Les correctifs NS

Le but d’une Nouvelle Société est de transformer le système de production pour que l’on produise plus et mieux. Que l’on produise dans le respect des priorités, surtout, afin que l’on satisfasse d’abord aux besoins essentiels, et ensuite seulement aux désirs et caprices de ceux dont les besoins sont déjà satisfaits. Nous verrons dans d’autres textes la structure de production à mettre en place; nous n’en énonçons ici que les principes directeurs.

Une Nouvelle Société, comme la société néo-libérale, sera essentiellement dirigiste et entrepreneuriale. L’État devenu vraiment démocratique fixera des objectifs sociétaux et évitera de se mêler de la production même, mais il modulera sa réglementation de telle sorte qu’il sera toujours plus avantageux pour les agents économiques d’aller dans le sens de ces objectifs que de tenter de les contrarier. Celui qui prendra la voie indiquée et ira plus vite plus loin devra pouvoir en tirer un profit à la mesure de sa compétence.

Ce que le système néo-libéral a mis en place sous le nom de « libre-entreprise » est une structure de production semi entrepreneuriale qui encourage bien timidement une relation adéquate entre travail et récompense. Prisonnier d’une structure de travail à la chaîne dans le secteur industriel, il n’a pas pris les mesures nécessaires pour universaliser cette approche. Ironiquement, le lien entre performance et récompense sera donc plus direct et plus clair dans une Nouvelle Société que dans le régime actuel de
« libre-entreprise ».

Pourquoi prendre cette voie alors qu’on veut réduire les inégalités? Parce que la mécanisation et l’automation ont atteint le seuil où il n’est plus rentable de confier au travailleur d’autres fonctions que celles d’initiative, de communication et de créativité. Or, l’efficacité du travailleur assigné à ces fonctions, où la quantité est bien peu et la qualité presque tout, n’est plus optimisée que si sa motivation est à son meilleur, ce qui exige que la rémunération de son travail soit liée à ses résultats. Qu’on le veuille ou non, la production va tendre à devenir de plus en plus entrepreneuriale . Il va falloir, de plus en plus, que l’on traite chaque travailleur comme un entrepreneur.

Loin de briser le lien entre travail et récompense, une Nouvelle Société, au contraire, établira ce lien là où le système actuel ne l’a pas fait, particulièrement en introduisant un régime de paiements par capitation dans les grands services qu’offre l’État. Elle complétera, partout où faire se peut, la structure entrepreneuriale de la société.

Ce n’est pas la concurrence qui crée les intolérables injustices que nous voyons ; ce sont les règles du jeu qu’ont mises en place les gagnants et qui font que la concurrence ne peut plus se faire à armes égales.
Si le docker de Puerto Cortes, au Honduras, gagne 2$ par jour pour charger des bananes et celui de la Nouvelle-Orléans 200$ pour les décharger, ce n’est pas parce que celui-ci travaille mieux que l’autre; c’est parce que les règles ont été faites au détriment du premier.

Dans une Nouvelle Société, les insuffisances du système entrepreneurial de contrôle de la production seront corrigées. Ses aberrations aussi. Il faut, par exemple, remplacer la sécurité d’emploi qui est une entrave au développement, par une sécurité du revenu qui est l’expression solidaire d’un engagement collectif.
Une Nouvelle Société assurera une justice rétributive tout autant que distributive.

En revanche, les incongruités actuelles qui favorisent la spéculation au détriment de la production seront éliminées. De même cette monstruosité d’un monde où la majorité des travailleurs potentiels sont exclus de toute contribution efficace à l’effort productif global au nom de la rentabilité du capital fixe investi. La demande sera rendue effective à la hauteur des besoins à satisfaire par la remise au travail de quiconque veut travailler et, surtout, les priorités de production correspondront aux véritables besoins d’abord, aux caprices ensuite seulement.

C’est dans cette optique qu’il faut penser la structure d’un système de production. Produire plus, mais dans le respect de l’environnement et l’économie de nos ressources naturelles. Produire mieux, avec la meilleure productivité et en favorisant l’autonomie, l’initiative, la créativité, mais en ne permettant pas que quiconque soit exclus de l’effort productif commun.

Produire, surtout, en respectant la priorité relative des besoins et sans oublier qu’une politique de production n’atteint son but que si elle inclut les éléments qui permettent la distribution équitable de cette production. Les structures de production qui favorisent l’atteinte de ces objectifs dans une Nouvelle Société sont décrites ailleurs sur ce site.

Pierre JC Allard

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