L’État libre du Goulot : franc et racé comme un bon riesling !

En ces temps d’apéros géants festifs, on pourrait voir dans cette étrange appellation la référence à un lieu de rassemblement bachique ; ou bien l’enseigne d’un cabaret accueillant les adeptes du populaire Gambrinus. Foin de ces billevesées : la chose est autrement plus sérieuse car l’État libre du Goulot a bel et bien existé. La faute à une erreur topographique…

Perdre une guerre, c’est courir le risque de voir le sol de sa patrie occupé, les alliés vainqueurs se répartissant le contrôle de tout ou partie du territoire national. C’est précisément ce qui s’est passé au lendemain de la Première guerre mondiale pour la Rhénanie. Et, au cœur de ce bassin rhénan, pour la province prussienne de Hesse-Nassau.

L’État-major allié ayant décidé d’établir trois têtes de pont outre-Rhin, il fut décidé que les Américains prendraient en charge le secteur de Coblence, les Britanniques celui de Cologne et les Français le secteur de Mayence. Un officier de chacune des nations victorieuses se pencha alors sur une carte topographique et, muni d’un compas, traça d’une main ferme un arc de cercle de 30 km autour de la ville placée sous la responsabilité de son corps d’armée.

Las ! le Yankee avait sans doute abusé de l’American Bud (la future Budweiser) et le Français probablement trop honoré Saint Émilion. Ni l’un ni l’autre n’eut, de ce fait, la curiosité de vérifier le résultat de ces tracés. Validés par un traité, ils devinrent officiels et s’imposèrent à la toute récente République de Weimar, née le 9 novembre 1918, deux jours avant l’Armistice de Rethondes.

C’est ainsi que les habitants de deux petites localités, Lorch et Kaub, et de quelques villages de vignerons, eurent la stupeur de découvrir un jour d’hiver qu’ils ne faisaient partie ni du secteur d’occupation américain ni du secteur français. Leur modeste territoire étant en outre coupé de la République de Weimar à l’est par les montagnes du Taunus, il leur fallut se rendre à l’évidence : ils étaient libres de toute autorité !

Un nom espiègle et léger en bouche

Les édiles se réunirent alors, probablement dans une accueillante Weinstube autour d’une bouteille de l’excellent riesling local, et décidèrent après mûre réflexion et quelques verres du gouleyant breuvage, de s’ériger en république indépendante. Encore fallait-il trouver un nom à ce nouvel état. Après quelques verres supplémentaires pour stimuler la réflexion, l’un de ces élus observa la carte puis la bouteille placée devant lui. Gott in Himmel ! s’exclama-t-il en découvrant cette évidence : borné à l’ouest par le Rhin, à l’est par les montagnes du Taunus, au nord par la zone américaine et au sud par la zone française, le territoire avait la forme d’un… goulot de bouteille (Flaschenhals). Inutile de chercher plus loin : quel plus beau nom que celui-là dans un pays de vignoble ?

Ainsi naquit, le 10 janvier 1919, dans l’enthousiasme de ses 8000 habitants – exception faite de quelques grincheux – l’État libre du Goulot (Freistaat Flaschenhals) dont les rênes furent aussitôt confiées au bourgmestre de Lorch, Herr Edmund Pnischeck. En ces temps troublés d’après guerre et alors que les négociations du futur Traité de Versailles n’étaient même pas encore entamées, cette proclamation laissa la République de Weimar indifférente. D’autant plus indifférente qu’une lutte ouverte opposait, dans un contexte d’émeutes et de virulentes manifestations, les tenants de Weimar aux spartakistes, eux-mêmes en désaccord avec les néo-communistes menés par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Ces deux là seront abattus cinq jours plus tard. Mais ceci est une autre histoire, autrement plus tragique…

Si la République de Weimar était indifférente – elle avait tant d’autres chats à fouetter ! –, ce n’était pas le cas des Alliés qui virent dans cette proclamation un insupportable pied de nez doublé d’une manifestation d’arrogance inacceptable de la part de vaincus censés courber l’échine. En représailles, ils décidèrent donc de mettre en place un blocus de cette communauté d’impudents buveurs de riesling. Ordre fut notamment donné aux trains qui circulaient le long du Rhin en traversant l’État libre de ne plus s’arrêter dans la gare locale.

Le Goulot ne prendra pas de la bouteille

Une situation analogue fut parfaitement illustrée, en 1949, par l’excellente comédie d’Henry CorneliusPassport to Pimlico. On découvre dans ce film au parfum rétro un quartier de Londres où l’explosion accidentelle d’une bombe de la seconde guerre mondiale a mis à jour un trésor et une très vieille cassette. Dans cette cassette, un vieux grimoire de 1482 apporte la preuve indiscutable que Pimlico est un fief… bourguignon. Les habitants ayant proclamé leur indépendance, la couronne britannique organise le blocus, coupe les alimentations et ordonne aux conducteurs de métro de ne plus arrêter les rames à la station Pimlico. Mais la résistance va s’organiser, et avec elle la contrebande…

C’est très exactement ce qui se passa dans l’État libre du Goulot. Très vite la contrebande s’organisa et permit, tant bien que mal, de faire vivre les 8000 habitants de la communauté. Un train de charbon fut même bloqué lors de sa traversée du territoire, et son chargement entièrement détourné par les républicains du Goulot, au grand dam des Alliés. Contrebandiers et pilleurs, nos vignerons firent encore monter d’un cran l’irritation des forces d’occupation rhénanes lorsqu’ils décidèrent de battre monnaie en créant leur propre taler et, à l’instar de quelques principautés, d’imprimer leurs propres timbres.

On créa même, dans la nouvelle république, des passeports pour les citoyens du Goulot désireux, le moment venu, de se rendre en France, en Belgique ou en… Allemagne. Et comme cela se pratique entre nations, Edmund Pnischeck et ses collaborateurs envisagèrent d’envoyer des ambassadeurs dans les capitales étrangères, Berlin en tête ! Un projet qui n’eut pas le temps de voir le jour : le 25 février 1923, un régiment de spahis marocains, détaché du contingent d’occupation de la Ruhr par les armées française et belge, mettait fin à une indépendance de quatre années.

Le souvenir de cet épisode historique est encore très présent dans la petite enclave rhénane. Il est même devenu un atout pour le tourisme local – déjà riche de l’épopée de Blücher* – et pour le commerce d’un territoire qui continue de s’appeler, mais désormais de manière symbolique, l’État libre du Goulot. Tout le monde peut même en devenir citoyen. Il suffit pour cela d’adresser une demande de passeport aux autorités locales à l’adresse suivante : Freistaat Flaschenhals 65391 Lorch-am-Rhein. Un sésame qui vous permettra, lorsque vous irez sur place, de bénéficier de remises commerciales. Notamment sur ce fameux riesling dont je lève un verre à votre santé, amis lecteurs, et à celle de tous les citoyens du Goulot, passés, présents et à venir, en les priant de bien vouloir excuser le ton gentiment ironique de cet article. Prosit !


FERGUS

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