l’homme jetable

Du bas nylon à l’imprimante d’ordinateur, on sait maintenant que les marchands du temple de la finance ont savamment programmé la durée de vie d’un objet.

Il s’agit de faire de nous d’éternels consommateurs.

Pourtant, des citoyens réagissent.

Cette société dite de consommation que des mauvais esprits qualifieront de gaspillage pourrait connaitre de mauvais jours dans les temps à venir.

Certains petits malins, à la recherche de produits durables, ont découvert des parades possibles afin de prolonger la vie de nos produits de consommation.

C’est ce que racontait le 15 février 2011 le film de Cosima Dannoritzer, « Prêt à jeter » sur ARTE. lien

Prenant l’exemple d’une imprimante d’ordinateur, ils ont découvert qu’une puce y avait été installée, afin de provoquer une panne à partir de 18 000 feuilles imprimées.

Le calcul est simple : il s’agit de pousser le consommateur à acheter une nouvelle imprimante, alors que la sienne marche très bien, et d’en faire un consommateur victime, aux ordres du marché.

De plus les arguments ne manquent pas : la réparation coutera une centaine d’euros, alors qu’une nouvelle imprimante plus performante n’en coute que 30. Pourquoi hésiter ?

Cette pratique à un nom : l’obsolescence programmée : il s’agit de mettre au point des techniques pour réduire la durée de vie d’un produit, l’argument « choc » étant : s’il n’y a plus de consommation, il n’y a plus de croissance.

Un magasine écrivait déjà en 1928: « Un produit qui ne s’use pas est une tragédie pour les affaires».

Mais ou est l’éthique quand on conçoit délibérément un produit pour qu’il tombe en panne au bout d’un certain temps?

D’autant que l’obsolescence programmée contribue à l’épuisement des réserves, et remet en cause la politique de gestion des déchets. lien

Alors, refusant d’être considéré comme une vache à lait, un ingénieux informaticien, Marco Lopez, à la recherche de la puce fautive, et l’ayant détectée, l’a tout simplement enlevée, relançant la vie de son imprimante pour quelques années de plus.

L’obsolescence programmée s’est invitée dès 1938 lorsque  Wallace H. Carothers de chez Du Pont a mis au point le nylon, afin de remplacer la soie pour la fabrication des bas. lien

Ce fil synthétique était si résistant que les bas nylons produits à l’époque étaient quasiment inusables. lien

Les fabricants ont perçu çà comme un danger pour l’économie, et se sont empressés de fragiliser ce fil nylon, afin de permettre de vendre régulièrement des bas nylons.

Selon le professeur et chimiste, spécialiste de la chimie verte, Michael Braungart : « afin d’y arriver, ils ont modifié la texture du nylon en y mettant moins d’additifs, ou plus d’additifs du tout, en les rendant plus sensibles aux rayonnements ultra-violet du soleil ou a l’oxygène présent dans l’air ». lien

La même mésaventure est arrivée à la lampe à incandescence.

Le 22 octobre 1879 Thomas Edison met au point la première ampoule qui va bruler pendant 40 heures. lien

Mais à Shelby, dans l’Ohio, en 1895 Adolphe Chaillet, met au point des lampes qui ont une vie quasi illimitée : il en reste au moins une, et elle se trouve à Livermore en Californie. lien

Elle est suspendue au plafond de la caserne des pompiers et elle a une particularité : celle d’avoir brillé sans discontinuer depuis le 18 juin1901. lien

L’inventeur à malheureusement emmené son secret dans sa tombe.

Çà fait donc plus de 109 ans qu’elle éclaire le plafond de la caserne des pompiers sans la moindre défaillance, et pour son centenaire, 900 amis de la lampe sont venues fêter la vie  interminable de la courageuse petite ampoule, en lui chantant : « happy birthday to you ».

Il y a même un site web qui montre cette ampoule, filmée en continu par une caméra. lien

Hélas, en 1924, plusieurs hommes se sont réunis dans le plus grand des secrets, afin de créer un cartel appelé Phébus, (compagnie industrielle pour le développement de l’éclairage, à Genève) afin de contrôler la durée de vie des ampoules et de se partager « le gâteau ». lien

Le cartel de Phébus décida donc de promouvoir l’idée de limiter par des moyens techniques cette durée de vie à 1000 heures.

Si les fabricants n’obéissaient pas aux consignes du cartel, ils devaient payer des amendes.

Lorsque l’existence du cartel fut découverte, un procès fut lancé, lequel dura 11 ans et qui condamna le cartel à lever leur prescription sur la durée de vie des ampoules : c’était en 1954.

Mais ce jugement n’a jamais été appliqué, et les ampoules continuent à être programmées pour ne vivre que 1000 heures~.

Dans les années suivantes des chercheurs ont mis au point des ampoules dont la durée de vie pouvait atteindre 100 000 heures, mais aucune d’elle n’est parvenue sur le marché.

Le même phénomène s’est produit en Allemagne  de l’Est, ou avant la chute du mur, l’entreprise Narva avait mis au point une ampoule avec une durée de vie exceptionnelle.

A la chute du mur, l’entreprise a fermé, et aujourd’hui on ne trouve plus cette ampoule que dans un musée, ou chez des collectionneurs.

Que dire de ce fabricant de vélo qui faisait une entaille sur le pédalier afin qu’il casse plus facilement ? lien

Un autre exemple de cette stratégie est illustré par Ford, l’inventeur de la célèbre Ford T, laquelle était conçue pour durer, et être bon marché.

Ford la voulait aussi universelle et comme il le disait « tout le monde peut avoir une Ford T de couleur, à condition que ce soit le noir ».

Il en vendra plus de 16 millions en 19 ans.

Pour battre Ford, Alfred P. Sloan patron de Général Motors, choisi alors une stratégie opposée : privilégiant la forme au fond, proposant des modèles de couleurs et de formes différentes, il va encourager le consommateur à changer de voiture tous les 3 ans et sera le premier à développer le concept de l’obsolescence planifiée. lien

Le consommateur a été séduit, les ventes de Ford se sont écroulées, et il n’a eu d’autres choix que  de reprendre à son compte la stratégie de Général Motors en proposant de nouveaux modèles Ford chaque année.

C’est aussi l’histoire du « Blue Jean » inventé en 1853 par Oscar Levi Strauss, fabriqué dans une toile de bâche quasi inusable, qui venait de Nîmes, et qu’il teintait en « bleu de Gênes» d’où son nom.

Hélas, ceux que l’on nous propose aujourd’hui ont une vie bien plus courte, et sont même parfois vendus avec des déchirures. lien

C’est la grande crise de 1929, qui a déclaré l’obsolescence obligatoire, allant jusqu’à menacer les commerçants d’amendes s’ils ne mettaient pas de dates limites de consommation à leurs produits, tout çà au nom de la relance de la croissance.

La société du gaspillage et de l’obsolescence programmée s’était généralisée.

Comme le dit Serge Latouche « il ne s’agit plus de croitre pour satisfaire les besoins, mais de croitre pour croitre (…) celui qui croit qu’une croissance infinie est compatible avec une planète finie est soit un fou, soit un économiste, le drame c’est qu’au fond, nous sommes tous des économistes maintenant»

Vouloir la croissance à tout prix, dans un monde qui a une limite est donc une folie : nous sommes lancés à grande vitesse sur l’autoroute du progrès et devant nous, il y a un mur, mais personne ne veut freiner. vidéo

La guerre entre le jetable et l’inusable est donc lancée. D’ailleurs on trouve sur le marché de nombreux produits quasi inusables, comme ce couteau, ces boules de lavage, ces outils, cette future  batterie, ce moulinet de pêche ou cette clé USB fait d’un alliage métallique de zinc, aluminium, magnésium et cuivre quasi indestructible. lien

L’orichalque, cher aux Atlantes, et dont certains supposent qu’il s’agissait d’aluminium, n’était-il pas, d’après Platon, indestructible ? lien

Au moment où le travail se fait de plus en plus rare, et où 6 millions de Français gagnent moins de 750€ par mois, pourquoi ne pas se tourner résolument vers des produits durables, voire inusables ?

N’y-a-t-il pas quelques chose de désuet dans ce qu’on appelle la mode, qui consiste à se débarrasser d’un vêtement en bon état, qui ne « se porte plus », pour l’unique raison qu’il n’est « plus à la mode » ?

Comment ne pas se réjouir d’avoir un véhicule qui ne connait pas le garage, à part une vidange de temps en temps, équipé de pneus inusables, et qui ne rouille pas ?

Comment nos compagnes ne se réjouiraient-elles pas de porter des collants, ou des bas, inusables ?

Comment ne pas souhaiter d’avoir des ampoules inépuisables pour éclairer nos vies ? et d’avoir des imprimantes qui ne tombent jamais en panne ?

Quant aux fabricants, après tout, lorsqu’ils nous auront équipés de matériel robuste, ils auront rempli leurs caisses, et pourront profiter de jolies vacances.

Car comme dit mon vieil ami africain :

« L’eau du fleuve ne retourne jamais à sa source »

L’image illustrant l’article provient de « zazzle.fr »

Une pensée sur “l’homme jetable

  • avatar
    22 février 2011 à 10 10 39 02392
    Permalink

    Quel bon article! Merci d’éclairer notre ampoule… jetable/biodégradable.
    (I)

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