LIBERTAD Chapitre 2

De Pierre JC Allard

Chapitre 2

Libertad et sa famille occupaient un confortable trois-chambres rue Goyer. Rien d’extravagant, mais l’abondance au quotidien, par la grâce de Consuelo. Papa Gomez ne rajeunissait pas et ne s’était jamais vraiment fait à la vie urbaine; il chômait. Lupe, la mère, gardait des enfants, faisait des ménages, se rendait autrement utile au voisinage et, surtout, avait complètement maîtrisé, de commérages en conseils, toutes les ramifications du réseau d’aide sociale. Libertad servait à la Crêperie du Plateau trois soirs par semaines, faisait des travaux d’étudiants à la pige et subvenait ainsi à ses besoins qui étaient modestes.

Tout ceci n’avait guère d’importance. Consuelo assumait le loyer, l’épicerie et le plus clair des autres dépenses du ménage. Consuelo n’avait pas de problèmes d’argent. Plus grande, plus mince, plus souple, plus âgée de deux ans que Libertad, Consuelo avait eu, dès le départ, non seulement, l’avantage d’être bien belle, mais aussi celui qu’on le lui ait déjà dit, là-bas, au Salvador. Au pueblo d’abord et dans la Capitale ensuite.

Il ne lui avait pas fallu plus d’une visite au bon fonctionnaire du bon ministère pour que la mission canadienne au Salvador soit dirigée vers le village de sa famille. Il ne lui avait pas fallu plus d’une heure pour que le jeune diplomate canadien accorde à son père le visa demandé. Elle était arrivée au Canada à dix-huit ans, déjà bien consciente de ce qu’une femme peut donner et de ce qu’une femme peut recevoir: il y avait des années qu’elle savait déjà ce qu’elle valait. Il lui avait suffi d’un mois, à Montréal, pour devenir la maîtresse d’un type très bien. De Jacques à Jean, de Jean à Simon et de Simon à Gérard, elle était maintenant coordonnatrice à l’accueil d’une société d’import-export dont le plus clair des affaires se faisait avec le gouvernement fédéral.

Elle relevait directement, à ce titre, de Gérard Martin, président-directeur général et seul actionnaire de ladite compagnie. Gérard avait beaucoup d’amis. Les amis de Gérard étaient aussi ceux de Consuelo. Consuelo n’avait cependant pas de meilleur ami que Gérard, comme Gérard n’avait pas d’alliée plus fidèle que Consuelo. C’est du moins ce qu’ils prétendaient tous les deux. Au demeurant — et tout intérêt commercial mis à part — ils avaient tous deux le talent réciproque de se faire jouir comme nul autre, ce qui ne gâte rien au maintien d’une relation harmonieuse et évite bien des malentendus. Comme évitait bien des malentendus le fait qu’elle demeurât toujours officiellement avec sa famille rue Goyer, et non avec Gérard aux Cours Mont-Royal.

C’est sa mère qui accueillit Libertad : — Que c’est bien, que c’est bien, Mamita, que tu aies trouvé un emploi!

Le père Gomez rappliqua à son tour: — Et tu as reçu beaucoup d’appels des gens de la télévision. Dis, ce doit être important ce poste que tu as obtenu!

– Des appels de la télévision?

– Oui, regarde, j’ai noté: Señor McNaughton de CBC, Señora Fraser de CJAD, un type de la Gazette, je ne peux pas prononcer son nom, c’est écrit là.

Consuelo apparut à son tour : — Sos bien popular… Pourquoi ils t’appellent tous?

– Aucune idée. Je n’en ai absolument aucune idée.

– Quand le fils de ta tante Catherine a vécu à Choluteca avec une dame qui était consul honoraire de Panama, commenta Lupe Gomez, j’ai passé une semaine chez eux et elle recevait aussi beaucoup d’appels. C’est normal, quand tu es diplomate, que les journaux t’appellent. Quand tu seras bien connue, ton père pourra aussi trouver un emploi.

– N’embête pas Libertad avec mes problèmes, intervint le père, pense plutôt qu’elle sera peut-être un jour là-bas, au Salvador, et qu’elle pourra vraiment aider César et Benjamin…

Consuelo reprit le contrôle de la situation:

– Rappelle-les, on saura bien. Commence par le type de la Gazette, les gars des journaux sont moins dangereux.

Libertad s’exécuta. Non, monsieur Libkovsky n’était pas là, mais son adjointe était au courant du dossier. Que ressentait Libertad Gomez face à cette nomination au service diplomatique canadien? Acceptait-elle cet emploi? Se sentait-elle d’abord Canadienne ou Québécoise? Voyait-elle dans cet engagement une quelconque renonciation à son statut de Québécoise? Quelle avait été sa position au référendum… Pardon, excusez-moi, je n’aurais pas dû poser cette question. Vous parlez français n’est-ce pas? Ah, vous avez appris le français avant l’anglais? Comme c’est intéressant…! Nous aimerions vous rencontrer, en savoir plus sur vous, sur votre famille, sur vos valeurs, sur vos idées… Quand vous voudrez. Demain? Avec plaisir…

À peu de choses près, même chose à la radio. Moins de curiosité à la télévision mais un rendez-vous ferme pour une entrevue, préenregistrée le lendemain et rediffusée le jour suivant. Libertad donnait la réplique, sans comprendre. Ils étaient trop polis. Trop empressés. Quelque chose sonnait faux. Pourquoi elle? Comment savaient-ils? Que cherche-t-on à lui faire dire? Avant même qu’elle n’eût terminé de retourner les premiers appels, un autre journal et une autre station radiophonique l’avait relancée. Il était déjà quatre heures quand Consuelo vint la rejoindre.

– Et alors?

– Je ne sais pas, ils veulent tous me parler. Il y en a eu deux autres. C’est comme si j’étais la seule candidate acceptée aux Affaires étrangères. Parce que nous sommes des immigrants sans doute. Il n’y a sans doute pas beaucoup d’immigrants qui ont été acceptés…

– Parce que tu es immigrante, parce que tu es une femme, parce que tu es Québécoise… mais je sens qu’il y a autre chose. Je vais parler à Gérard. Tout de suite.

– Et moi, je passe chez Robert. Je ne le lui ai pas encore dit. Au fait, tu l’as cette lettre du Ministère?

– Qui est Robert?

– Je t’ai déjà parlé de Robert, on se fréquente depuis deux ans…

– Oui, je me souviens… qu’est-ce qu’il fait? Que fait-il dans la vie, je veux dire?

– Il est au gouvernement du Québec, les Affaires sociales.

– Important?

– Pas vraiment.

– Ce n’est pas lui, la télévision, la radio, les journaux?

– Il ne le sait même pas!

– Je veux dire: ce n’est pas lui qu’on vise? Il n’est pas assez important pour qu’on essaye de l’atteindre à travers toi, n’est-ce pas?

– Je ne vois vraiment pas…

– Il faut vraiment que je parle à Gérard. La lettre est sur le bahut, dans ta chambre.

– Tu me laisses à la Crêperie?

– Je n’ai pas le temps. Prends un taxi. Tu as besoin d’argent?

– Non, ça va… Merci quand même. Merci pour tout.

– Tu sais, je vais être très fière d’être la sœur d’une diplomate. Merci d’avance…

Il y avait toujours eu entre elles cette complicité essentielle qui doit exister entre maraudeurs d’un même clan isolés en territoire étranger. Les choses n’allaient pas changer simplement parce que l’une d’elles avait réussi une grosse affaire.

Libertad, d’ailleurs, ne voyait pas l’urgence de changer quoi que ce soit. Elle fit comme toujours quatre heures de service aux tables à la Crêperie du Plateau. Comme un soir sur deux, Robert l’attendait à la sortie.
*

Quand elle monta dans la voiture de Robert, celui-ci l’étreignit avec un peu plus d’avidité qu’à l’ordinaire. Elle ne s’y trompa pas

. — Ça t’a foutu un sacré choc, cette histoire de Marcel, n’est-ce pas?

– Évidemment, ça m’a bouleversé. Je ne vois plus trop bien où on s’en va. Mais au fond, ce qui me déprime le plus, c’est Marcel lui-même. Tu sais qu’il a passé près de dix ans de sa vie en prison? ALQ, FLQ… Comment peut-il aussi facilement tirer un trait sur toute sa vie? Comment peut-il le faire avec autant de sang-froid?

– Peut-être la lucidité, peut-être le simple bon sens. Est-ce qu’il n’est pas clair que les gens n’en veulent pas de l’indépendance?

– Les gens ne veulent jamais autre chose que la tranquillité. Je suis sûr que dans toutes les révolutions, il y a eu une heure où ceux qui sont devenus plus tard des héros n’étaient que des trouble-fête. Je suis sûr qu’au début de la Résistance, en France, la majorité de la population souhaitait qu’on en finisse avec les Résistants et que la vie recommence comme avant, avec ou sans les Allemands. Et je ne suis pas sûr que les gens comme Marcel ont vraiment laissé tomber. J’ai parlé avec Delo aujourd’hui, il pense la même chose que moi. Les gens comme Marcel veulent encore faire quelque chose mais ils savent qu’il y a des délateurs et des traîtres partout. Ils feignent de laisser tomber mais ils vont passer à l’action. Au moment où l’on se parle, je suis sûr que Marcel, sans nous le dire, est en train de préparer quelque chose.

– Tu crois? Marcel lui-même disait qu’il ne fallait pas jouer une partie de poker-menteur où l’on se relancerait à coup de vies de Québécois. Tu crois que même ça, c’était un bluff?

– C’est Delo qui disait ça, pas Marcel.

– Et si Marcel, ou quelqu’un comme Marcel, te demandait de passer à l’action directe, comme vous dites, est-ce que tu le ferais?

– Je ne sais pas. Je n’ai pas eu la formation pour le faire. C’est peut-être pour ça qu’on ne me le demande pas.

– Mais si on te l’avait demandé, insista-t-elle. Il fit démarrer la voiture sans répondre. Et mit la radio en marche. C’était la dernière chanson de Léveillé:

«Ce soir-là Montréal, tu sortiras joyeux, fier de la liberté suspendue à ton bras… saluant au passage un drapeau blanc et bleu… et chantant, en français, un air qui te plaira… la, la la la la la la la la la, la la…»

Excédé, Robert passa à la station suivante. — «…et cette myriade de “cas personnels” qui viennent se greffer au problème collectif de l’indépendance. Par exemple, celui de cette jeune néo-Québécoise, Libertad Gomez, dont on a entendu l’entrevue téléphonique il y a quelques minutes et qui sera l’invitée du réseau anglais de Radio-Canada samedi soir, je crois. Vous avez ici une jeune femme dont la carrière prometteuse passe par une adhésion au système fédéral. Aujourd’hui, ce gouvernement est son gouvernement. N’a-t-elle pas raison d’accepter de le servir? S’attend-on à ce qu’elle démissionne le 24 juin à midi? Et, si elle le fait, le gouvernement du Québec lui offrira-t-il un poste équivalent, comme il a promis de le faire à tous les fonctionnaires fédéraux? Il y a des milliers de cas semblables actuellement au Québec. Quelle que soit l’issue de la situation actuelle, on se demande si, Québécois ou Canadiens, nous pouvons éprouver autre chose qu’une grande pitié ou un profond mépris pour les gouvernements, tant à Ottawa qu’à Québec, qui ont permis que cette situation existe.»

Robert avait éteint la radio et s’était mis à rire:

– Quelle coïncidence, n’est-ce pas? Elle s’appelle exactement comme toi!

Libertad ne se sent pas la force d’expliquer. Elle tend simplement à Robert la lettre du Ministère. Après, tout se passe comme un ballet aquatique, silencieusement, au ralenti. Il stoppe la voiture, il lit la lettre, il la lui rend. Il lève lentement les bras comme s’il tenait devant lui un ballon imaginaire, la bouche entrouverte, les sourcils froncés, totalement abasourdi. Puis, il baisse les bras, exhale un profond soupir et, sans même la regarder, lui touche délicatement l’épaule. Deux fois. Ensuite, de l’index, il lui indique la porte. Toujours sans la regarder, toujours en silence, du revers de la main il fait le geste de la balayer hors de cette voiture, hors de sa vie.

Libertad sort de la voiture. Elle est coin Sherbrooke et Saint-Denis. Face à cette statue d’un homme que la douleur étreint. Pour l’instant, elle est sans douleur. Elle est sans émotion. Elle tient toujours à la main la lettre qui lui donne un avenir, une dignité, une vie. Derrière elle, il y a quelqu’un dans une voiture qui veut une autre vie. Tout ça est très simple. Plus simple qu’elle ne l’avait cru. Il lui semble simplement incongru qu’on laisse ainsi des questions de politique transgresser les limites d’une relation personnelle. On voit bien que ce ne sont plus que des hommes qui ont la parole.
*

Il n’y avait en effet que des hommes chez René Francœur quand Pierre Pinard y arriva. Que celui-ci, fonctionnaire du Québec et séparatiste depuis trente ans, fut invité chez René Francœur, pilier du Comité du Non, en disait déjà long sur l’imbroglio qui persistait à trois mois de la déclaration d’indépendance. Que Pierre Pinard trouvât tout à fait normal d’accepter cette invitation montrait encore mieux à quel point les lignes de clivage étaient subtiles et les loyautés étrangement partagées selon le point de vue que privilégiait l’observateur.

Il y avait, ce soir-là, chez Francœur, d’autres fonctionnaires, quelques banquiers, des ingénieurs, des consultants, des hommes d’affaire. Quelques-uns qui avaient voté Oui, beaucoup qui avaient voté Non, mais des gens qui avaient tous en commun d’avoir intérêt à ce que l’indépendance, si elle devait absolument se faire, se fasse au moins avec un minimum de violence et de bouleversements. La maison de Francœur, ce soir-là, voulait être le lieu de rencontre de toutes les tolérances.

René Francœur avait invité environ un tiers d’anglophones. Plus, il aurait paru faire la part trop belle à la minorité; moins, il aurait semblé vouloir respecter un quota. Il avait, de la même façon, invité plus de supporters du Oui qu’il n’en avait comme amis, mais moins que ne l’aurait suggéré le fait qu’ils étaient maintenant au pouvoir et presque à l’heure de réaliser leur projet.

Il était clair pour chacun des invités que le but de leur rencontre était de préparer l’avenir. Leur avenir. L’avenir de chacun d’eux dépendrait d’ici peu de ce qu’il aurait dit, ce soir, à l’un ou l’autre des autres invités. L’astuce était de savoir ce que chacun voulait VRAIMENT entendre… et ce qu’ils prétendraient avoir entendu, le 25 juin, lorsque les jeux seraient vraiment faits.

–… Car les jeux, dit Francœur, ne se feront pas le 24 juin l996. Ils se feront dans les semaines, les mois, les années qui suivront. Parizeau nous parle de la naissance d’un enfant. En fait, il va s’agir de l’apparition d’un fantôme, de la matérialisation d’un ectoplasme dont on ne saura pas très bien s’il est réel, virtuel, fragile, solide… Comment peut-on bâtir un pays sur une balançoire?

– C’est bien le problème, dit Pierre Pinard. Il est clair que la majorité en faveur de l’indépendance peut devenir une minorité avant même que l’indépendance ne soit déclarée. Il est même probable, je l’avoue, qu’elle deviendra une minorité au cours des mois difficiles qui suivront. Il suffirait, cependant, que le gouvernement d’Ottawa — ou quelque groupe que ce soit au Québec même — tente de mettre à profit cette situation… pour que le phénomène inverse se produise. Toute tentative de réintégrer le Canada créera, instantanément, une nouvelle majorité en faveur de l’indépendance. Nous comprenons tous que rien ne serait plus dommageable, pour le reste du Canada comme pour le Québec, qu’une séquence d’entrées et de sorties du Québec dans la Confédération. Il n’y aurait plus, alors, aucune façon pour les investisseurs de vérifier la représentativité et donc la solvabilité de cet interlocuteur mouvant que serait le Canada.

– D’où vous concluez mon cher Pinard, intervint un autre invité, qu’il vaut mieux laisser se faire l’irréparable que de tenter de l’éviter!

– Vous savez, dit le professeur Mansfield, que je ne suis pas loin de penser la même chose. Le lendemain de cette indépendance du Québec, il y aura bien l’une ou l’autre des innombrables séries d’obligations du Canada qui viendra à échéance. Les détenteurs n’enverront pas 23, 25 ou 27% de la note au nouveau gouvernement du Québec. C’est le gouvernement d’Ottawa qui recevra la facture. C’est le gouvernement d’Ottawa qui devra renégocier un emprunt. Il le fera d’autant mieux que la situation avec le Québec sera claire, quelle que soit l’issue de la crise actuelle.

– Je vois mal en effet, dit un autre invité à la crinière blanche, notre ami Michael, au Federal Reserve Bank, supputer le taux de change correct du dollar canadien… si la Banque du Canada ne sait plus trop sur quelle assiette fiscale elle doit compter ni quelle position adoptera un gouvernement du Québec qui n’a pas, en ce genre d’affaires, la moindre expérience.

– Surtout, dit Francœur, si ce gouvernement du Québec, via la Caisse de dépôt ou autrement, détient des milliards de liquidités en dollars canadiens sans que personne ne sache comment il les utilisera!

– En fait, tout le monde bluffe actuellement.

– Mais chacun bluffe sans trop connaître la valeur des cartes ni les règles du jeu, dit Francœur…

– Et la vraie question, compléta l’homme aux cheveux blancs qui avait parlé de Michael, ce n’est pas de savoir qui va gagner ce bluff: c’est sans importance. La vraie question, c’est que le bluff lui-même, s’il dure, va ruiner aussi sûrement le reste du Canada que le Québec.

– Et ceci, si vous me permettez de l’ajouter, dit le professeur Mansfield, aussi bien au niveau des individus et de nos valeurs morales qu’au niveau des paramètres économiques dont nous sommes tous dépendants. Par exemple, j’ai à Concordia une élève, une élève brillante, une certaine Gomez. On est en train de ruiner la carrière de cette pauvre enfant parce qu’on lui demande de dire, aujourd’hui même, si elle sera Canadienne ou Québécoise… alors que Dieu, qui lui avait fait la petite espièglerie de la créer Salvadorienne, a décidé de nous l’envoyer pour que nous la rendions heureuse. Vous savez à quel point je suis resté neutre dans ce débat sur l’indépendance du Québec, mais quand il y va de la vie des gens, je crois qu’il faudrait prendre nos responsabilités.

Pinard prit la balle au bond. — J’ai vu cette fille dont vous parlez à la télévision hier. J’ai surtout eu l’impression qu’on la cuisinait pour lui faire choisir le Canada avant tout. Ce qu’elle a fait d’ailleurs. Mais je vous rappelle que le Québec a déjà accepté le principe de la double nationalité: la balle est dans le camp d’Ottawa. S’il y a un problème humain, ici, ce n’est pas nous qui l’avons créé.

– Oui et non, dit Francœur. La double nationalité, ça voudrait dire que la balance du pouvoir à Ottawa serait toujours aux mains d’une population qui aurait décidé que sa première loyauté serait envers un autre gouvernement… Une absurdité!

– Comme serait absurde, dit Mansfield, que le Canada retire la citoyenneté canadienne à ce 49% des Québécois qui ont choisi de demeurer Canadiens… ou que, ne la leur accordant que s’ils refusent la citoyenneté québécoise, il ne laisse leur sort au Québec entièrement entre les mains d’un électorat qui serait devenu, ipso facto, à 100% souverainiste et contre l’intégration au Canada.

– Cette absurdité ne vous révolte pas, demanda un quidam dont Pinard ne connaissait pas le nom?

– Au contraire, elle me rassure, répondit Mansfield, avec un sourire angélique.
*

Il y a toujours trop de lumière, songea Libertad. Maquillée, fardée, poudrée, elle avait l’impression, sous la lumière crue, d’avoir été transformée en quelque chose d’artificiel dont on tirait habilement les réponses qu’on voulait. Elle avait vu, la veille, l’entrevue qu’elle avait enregistrée le jour auparavant. Elle avait vu, plutôt, ce qu’on en avait fait.

On peut reconstituer n’importe quoi à partir des éléments qu’on choisit de garder d’une conversation ordinaire. Interviewée pour la première fois, en anglais par surcroît — une langue qu’elle maîtrisait moins bien que le français — elle n’avait sans doute pas donné sa pleine mesure. Peut-être devait-elle remercier ceux qui avaient rebâti un discours cohérent à partir de ses phrases, qui avaient supprimé l’hésitation, éliminé les maladresses. Il en était resté que Libertad Gomez, immigrante Salvadorienne totalement intégrée à la communauté francophone, ne voyait rien de mal à réaffirmer son appartenance au Canada et à servir SON pays à l’étranger. Si le Québec y voyait une trahison, le Québec avait tort.

Ce n’est pas ce qu’elle aurait voulu dire. Par respect pour Robert et les autres, elle aurait voulu que sa pensée soit autrement nuancée. Ce n’est pas ce qu’elle aurait voulu dire et elle est vexée qu’on le lui ait fait dire… mais elle doit bien reconnaître que c’est exactement ce qu’elle pense. Aujourd’hui, dimanche, on remet ça. En français, cette fois-ci. Un québécois francophone sur trois va l’entendre, en direct.

Libertad ne sait plus trop si elle devrait tenter de réajuster le tir — au risque de sembler tenir deux langages différents aux anglophones et au francophones — ou si elle doit, au contraire, aller encore plus loin, réaffirmer encore plus clairement son adhésion au Canada. Elle ne le sait pas encore. Elle n’est pas sûre, même en direct, de pouvoir dire ce qu’elle veut dire. Peut-être que ce type qui va l’interroger et qui maintenant la présente sait mieux qu’elle ce qu’elle pense…

– «… une Canadienne, une Québécoise, qui vit au présent cette situation dramatique. Madame Gomez, comment vivez-vous ce déchirement?»

La question est posée. Les projecteurs sont sur elle. Pourquoi a-t-il parlé de «déchirement»? Qui lui a dit qu’elle était déchirée? Si elle était parfaitement sincère, parfaitement maîtresse d’elle-même, c’est ainsi qu’elle répondrait. Par une autre question. Elle dirait: «Pourquoi parlez-vous de déchirement». Mais elle sait que ce n’est pas ce qu’on attend d’elle. Elle sait qu’il ne faut pas tirer la queue du lion. Qui est-elle pour lancer un défi au système? Dans quelle mesure la proposition du Ministère est-elle vraiment inconditionnelle? Combien de centaines d’autres Canadiens n’attendent que de prendre sa place si elle hésite? De toute façon, où sont ses véritables amis? Est-ce que Robert lui-même a hésité un instant avant de la chasser de sa vie?

– Je ne suis pas déchirée, répond Libertad, avec une assurance qu’elle n’éprouve pas, je constate simplement que mon pays est déchiré.

– Votre pays, le Canada? le Québec?

– Mon pays, qui, aujourd’hui, veut porter deux noms mais demeure une seule réalité. La réalité de ma famille, de mes amis, de ce que j’ai vécu ici, dans cette terre d’accueil depuis plus de dix ans. Je sais ce qu’est mon pays. Ce sont les autres qui ne semblent pas savoir quel nom lui donner.

– Est-ce que vous sentez autour de vous une désapprobation… ou plutôt le soutien de votre milieu?

Elle sait qu’elle a trouvé le filon. Le sourire de l’animateur l’encourage. Il est fier d’elle. Elle et lui forment une équipe. Ils disent tous deux ce qui doit être dit. Le défi n’est plus de dire précisément ce qu’elle pense mais précisément ce qu’on attend qu’elle dise. Comme à cette entrevue du Ministère…

– L’immense majorité des gens que je côtoie ne comprennent même pas qu’on puisse se poser cette question. Les gens qui m’interrogent semblent prendre pour acquis que la moitié des Québécois, parce qu’ils ont choisi la souveraineté du Québec, choisiraient également de ne pas accepter une carrière diplomatique au service du Canada. Mais ce n’est pas vrai, et ceux qui m’interrogent prétendent rarement qu’ils prendraient eux-mêmes cette décision. Ils présument, simplement, que d’autres — mais pas eux — auraient fait un choix différent du mien.

– Est-ce que vous croyez que ce soutien que vous apporte une majorité de la population signifie que celle-ci a changé d’opinion depuis le vote référendaire… ou que le Québécois moyen, quand il constate les effets concrets de la séparation, hésite simplement à en accepter pour lui-même les conséquences?

Libertad sent que tout ceci dérape. Elle n’a pas parlé d’un soutien général de la population, elle ne sait pas ce que pense le Québécois moyen. Elle ne sait pas s’il a changé d’avis ou s’il recule devant les conséquences de sa décision. Elle ne voit pas pourquoi son opinion sur toutes ces questions aurait plus de valeur que celle de Delo, de Parsifal ou de sa sœur Consuelo. Que veut-on qu’elle réponde? Heureusement, l’animateur a vu son trouble et continue, sans même une hésitation.

– «…ou avez-vous l’impression qu’il s’agit surtout d’une grande sympathie à votre égard, de l’expression d’une générosité qui unit aujourd’hui tous les Québécois durant cette période difficile?»

– Oui, c’est cette générosité des Québécois qui est le dénominateur commun. Quelles que soient les différences d’idéologie, ils sont d’abord solidaires de la situation difficile que je dois vivre et qui est le symbole de la situation difficile qu’ils doivent maintenant tous vivre.

Libertad a repris confiance. Elle sait qu’elle peut faire confiance à son partenaire. Ils pourraient danser un ballet, il pourraient faire l’amour, ils ont la complicité d’un duo de trapézistes. Avec spontanéité, avec franchise, Libertad Gomez va donc tout naturellement renier, au cours de cette entrevue, toutes ces idées de Robert, de Pinard père et fils et des autres. Des idées auxquelles elle n’a jamais vraiment cru, même si elle a dit Oui en octobre dernier. Sans que personne ne lui ait rien demandé, sans que personne ne lui ait rien promis, elle a fait exactement ce que l’on attendait d’elle.
*

Le mardi 26 mars promettait d’être une journée magnifique. Au brouillard de la semaine dernière avait succédé un soleil radieux. Les terrasses de la rue Crescent n’étaient plus fréquentées par défi mais par plaisir. Le monde était vraiment passé de l’hiver au printemps et Libertad, de l’anonymat à la gloire. Deux entrevues télévisées, trois entrevues radiophoniques, un article de fond dans la Gazette menant à des allusions en éditorial dans La Presse et Le Devoir; Libertad Gomez était devenue une vedette. C’est en vedette qu’elle fut accueillie ce matin-là à Concordia.

Tout ce soutien moral, cette approbation, cette sympathie dont elle avait parlé aux médias, il semblait avoir suffi qu’elle en parle pour qu’ils deviennent une réalité. Un peu marginale jusque-là, elle était devenue tout à coup un centre. Un symbole. Le symbole de cette Tierce-Culture, ni française ni britannique qui est si présente à Montréal et dont l’université Concordia est l’un des foyers.

Le respect dû à une vedette la suivait comme son ombre. On lui souriait, on lui touchait respectueusement le bras, comme si quelque grâce devait émaner de quiconque a été vu à la télévision. On lui dit «carry on», «great stand!» «don’t give up…». Elle ressent l’unanimité. Se peut-il que quelqu’un, quelque part soit en désaccord avec elle? N’y a-t-il pas dans toute l’université Concordia, une seule personne qui soit en faveur de la souveraineté?

– T’as pas aidé tellement en fin de semaine. C’est Paloma qui est à côté d’elle. Il la regarde sans animosité mais sans complaisance. Il la regarde, croit-elle, comme on regarde un enfant qui vient de faire une bêtise, un enfant qu’on aime bien. Libertad se surprend à penser qu’il ne lui est pas indifférent, que Paloma l’aime bien, qu’elle n’est pas heureuse qu’il lui parle comme à un enfant.

– Tu sais, mes options sont limitées…

– C’est ta vie.

– Je ne sais pas pourquoi on m’a invitée. Je ne sais pas pourquoi on m’a choisie, moi plutôt qu’une autre.

– As-tu pensé que le Ministère t’a peut-être donné l’emploi justement pour qu’on puisse t’inviter à la télévision?

– Faut pas paranoïer. Mais, de toute façon, j’aime mieux être diplomate canadienne que waitress québécoise.

– Tu travailles où?

– La Crêperie du Plateau.

– Si j’allais te chercher pour faire un tour de moto, viendrais-tu?

– J’aimerais ça. Quand?

– Samedi. Je vais t’appeler. J’ai un casque pour toi.

Ils sont arrivés au vestiaire, devant la case de Libertad. Paloma a son pardessus sur le bras et le lui tend.

– Mets-le avec le tien, on le reprendra après le cours. Je veux te parler.

Libertad obéit, brouille la combinaison du cadenas et ils repartent ensemble. Ce n’est que dix minutes plus tard, comme sortant d’un rêve au milieu d’un cours totalement dénué d’intérêt, qu’elle se demandera pourquoi elle l’a fait.

Pourquoi a-t-elle accepté un rendez-vous avec un individu totalement perdu de réputation, à ce moment précis de sa vie où elle semble enfin avoir la chance de son côté? Comment peut-elle avoir eu l’idée saugrenue d’accepter de voir ce type alors que tous les regards sont braqués sur elle. Une jeune diplomate canadienne, même pas encore en poste, ne peut évidemment pas se permettre d’enfourcher la moto d’un trafiquant de drogue et de se balader dans les rues de Montréal. Que s’est-il passé?

Bien sûr, elle ne détesterait pas mettre un peu de Paloma dans sa vie et remplacer Robert par quelque chose de plus fort, de plus viril, de plus spectaculaire. Mais, au fond, n’a-t-elle pas eu simplement peur de dire non? Est-ce que l’on n’a pas toujours un peu peur de dire non aux gens qui vous dépassent d’une bonne tête? Comme s’il émanait d’eux une menace implicite. Une promesse implicite aussi, d’ailleurs. Paloma n’avait pas à dire: je vais te prendre, t’aimer et te faire jouir. C’était évident. Il n’avait pas non plus besoin de dire: je te prendrai si je le veux, quoi que tu en penses et quoi que tu dises. Ceci aussi était évident.

Ce qui était moins évident, c’était que cette idée lui plût. Comme si l’action directe à la mode Paloma lui paraissait rafraîchissante après cette «action directe» — combien velléitaire! — de Robert et de ses amis. Paloma, comme Gérard mais d’une toute autre façon, lui paraissait tout à fait irrésistible. L’étaient-ils l’un comme l’autre pour tous, songea Libertad, ou seulement aux yeux d’une réfugiée salvadorienne pour qui la violence a été une réalité?

Il fallut dix autres minutes avant qu’elle ne s’inquiétât du pardessus de Paloma suspendu dans sa case. Qui sait si celui-ci n’y avait pas dissimulé quelque paquet compromettant qu’il avait ainsi voulu mettre à l’abri? Paloma avait-il vraiment le moindre intérêt à son égard ou n’était-il qu’à la manipuler pour d’autres fins qu’elle ne pouvait même pas soupçonner? Pourquoi, d’ailleurs, cette invitation, que rien ne laissait prévoir, alors même qu’elle était devenue une quasi-célébrité? Et n’était-il pas surprenant que cet homme — qu’on pouvait supposer à cent lieues de toutes préoccupations politiques — ait été le seul, ce matin, à ne pas sembler totalement d’accord avec la position qu’elle avait adoptée? Il fallait absolument qu’elle s’en sorte, qu’elle remette un peu de distance entre elle et Paloma. Sans l’irriter, bien sûr…

Quand ils se rencontrèrent au vestiaire, elle n’avait pas encore trouvé la phrase miracle qui lui permettrait de s’en sortir. S’en sortir, d’ailleurs, apparaissait beaucoup plus difficile lorsqu’il était là… comme apparaissaient plus convaincantes les raisons de ne pas «s’en sortir». Il fallait bien pourtant qu’elle fasse quelque chose. Tout en réfléchissant, Libertad composa la combinaison qui permettait l’ouverture de la case. Elle allait l’ouvrir quand une voix l’interpella.

– Hi, Libby, je voulais te dire…

Elle se retourna et sourit, fit un pas en arrière, un autre de côté, sentit Paloma la dépasser mais n’entendit jamais la fin du message que voulait lui transmettre le jeune Pakistanais. Un vent chaud la brûla au visage, la souleva et la projeta de quelques mètres, pêle-mêle avec celui-ci. Elle se souvint, plus tard, d’avoir ressenti l’explosion mais de n’en avoir jamais vraiment entendu le bruit. Libertad n’eut pas à voir non plus, un peu plus loin, le grand corps de Paloma qui avait pris l’apparence d’un tas de chiffon, virant au rouge pourpre à mesure que ses vêtements s’imbibaient de tout le sang qu’il avait pu contenir.

Pierre JC Allard

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