LIBERTAD Chapitre 3

De Pierre JC Allard

Chapitre 3

Libertad, d’ailleurs, ne devait rien voir ni entendre des événements des jours qui suivirent, ce qui n’empêcha pas le monde de continuer à tourner. Il commença même à tourner sensiblement plus vite, ce soir-là, dans les salles de rédaction de tous les journaux du Québec et du Canada.

L’explosion d’une bombe dans la case d’une néo-Québécoise/néo-Canadienne, au lendemain d’une profession de foi fédéraliste, brisait l’impasse et marquait un tournant dans la marche jusque-là bien tranquille du Québec vers son indépendance. Qu’un certain Julien Granger, autrement inconnu, ait été la principale victime de l’incident n’avait pas valeur de nouvelle. Comme était aussi sans intérêt le fait que quelques autres innocents aient subi diverses contusions. La nouvelle, c’était que Libertad Gomez — «the girl who chose Canada» — comme le titra le lendemain matin le journal The Gazette en mettant sa photo sur cinq colonnes, ait subi de graves brûlures et risquât de perdre la vue. La nouvelle, c’était que’un quart de siècle plus tard, la violence venait de refaire son entrée dans le dossier de l’indépendance du Québec.

Aucun des journaux du 27 mars ne mit en doute que quelque fanatique eût placé cette bombe et chacun dénonça cette violence avec indignation. On ne dénonça pas de la même façon, toutefois, selon qu’on était pour ou contre la souveraineté. D’un côté, on dénonça le séparatisme, tous les souverainistes complices plus ou moins conscients de cet attentat et le gouvernement du Québec responsable de tout. De l’autre, on dénonça la nature humaine, l’intolérance, l’extrémisme…

Personne n’eut le mauvais goût d’applaudir; mais derrière l’écran de la bienséance, il ne manqua pas de Québécois pour penser que la petite Gomez, finalement, l’avait bien cherché… ni d’autres Québécois pour penser que l’événement apportait des arguments inespérés à la cause fédéraliste et qu’il ne fallait surtout pas se priver d’en tirer tout le parti possible.
*

Dès que la nouvelle fut connue, le monde commença aussi à tourner un peu plus vite chez les Pinard.

– Parce que la nouvelle est tronquée, les commentaires biaisés, la vérité occultée, s’indigna Delo, il n’est pas indifférent à l’interprétation de cette affaire que la principale victime en soit un petit caïd de la pègre — comme tout le monde le sait à l’Université Concordia — et que l’on n’en parle même pas! Il s’agit, de toute évidence, d’un coup monté. Parce que tu comprends, n’est-ce pas, Robert, que si ce n’est pas Libertad qui était visée mais ce Granger surnommé Paloma, il n’y a pas de crime politique. Il n’y a plus de méchants séparatistes qui s’attaquent à des jeunes femmes innocentes. Il y a d’un côté un règlement de comptes et, de l’autre côté, une presse canadienne anglophone qui essaie de ternir l’image de l’indépendance du Québec. Tu comprends…

– Évidemment, que je comprends, dit Robert, et c’est parce que je comprends que je suis bien d’accord pour que tu me cites dans ton article, que je suis bien d’accord pour aller extirper de la famille Gomez toutes les déclarations que je pourrai obtenir et que j’essayerai même, dès que Libertad sera hors de danger, d’obtenir d’elle des commentaires qui accréditeront au mieux la thèse du règlement de compte entre «pègreux». Je veux le faire et je vais le faire. Parce que je comprends. Mais ici, entre nous, ne me demande pas de croire à cette thèse. La bombe était dans la case de Libertad, pas dans celle de Paloma. La cellule Riel-Chénier a revendiqué l’attentat avant même que les journaux publient la nouvelle. Et tu sais qu’il ne manque pas, autour de nous, de nostalgiques des années 60 capables de poser une bombe! Tu te souviens de ce que disait Marcel, il n’y a pas si longtemps? Alors, entre nous, ne nous racontons pas d’histoires… Si nous nous bernons nous-mêmes, nous sommes perdus!

– J’y crois, moi, au règlement de compte. Je ne crois pas que Marcel, ni personne de cette époque aurait choisi ce moment ni cette façon de revenir à la violence. Une bombe à la Banque du Canada, une bombe à la Gazette, peut-être. Dans la case d’une néo-Québécoise à Concordia? Ce serait trop bête! Surtout, ne me parle pas de cette cellule Riel-Chénier dont personne n’a jamais entendu parler, dont le communiqué, plein de fautes d’orthographe, a été rédigé, de toute évidence, pour faire le plus de mal possible à l’idée de l’indépendance! Tout ça est un complot. Un autre coup de la Brink’s, en plus méchant.

– Mais pourquoi mettre une bombe dans la case de Libertad si on visait Paloma?

– Il paraît que le pardessus de Paloma était dans la case de Libertad.

– Libertad ne connaissait pas ce Paloma, j’en suis sûr. Du moins, pas intimement…

– Ce qui rend l’affaire encore plus invraisemblable!

– Tu crois que la bombe était dans le pardessus de Paloma?

– Ce ne serait pas la première fois que quelqu’un saute sur une bombe qu’il a préparée pour quelqu’un d’autre. Mais je ne dis pas que c’est là la solution. On ne sait même pas où était la bombe. On ne sait pas la nature de l’explosif utilisé. On ne sait pas si c’est bien l’ouverture de la case qui a déclenché l’explosion! On ne sait rien. La police enquête… mais on ne sait même pas si c’est la Gendarmerie royale ou la Sûreté du Québec qui mène l’enquête. Tout ce qu’on sait, c’est que les fédéralistes n’ont pas intérêt à ce qu’on trouve une autre explication à l’attentat: il vaut mieux imputer le crime aux séparatistes. Donc, je me méfie… et je cherche.

– J’ai déjà averti le Syndicat des policiers qu’il faudrait en savoir plus. De ton côté?

– Tous ceux qui veulent l’indépendance veulent aussi que la vérité sorte. Et qu’elle sorte vite…
*

Le monde, le matin du 27 mars, commence aussi à tourner plus vite dans un local de la rue Hochelaga devant lequel sont garées une demi-douzaine de motos. Ici aussi on s’interroge, ici aussi on veut que la vérité sorte.

– Y pensent que Paloma était séparatiste?

– Non, y pensent que la bombe était pour la fille.

Celui qui venait de répondre était hors d’ordre: c’est Cric, leur chef, qui aurait dû répondre à Bantam. Cric, cependant, ne protesta pas. Il voulait que Scalp prenne plus d’importance. Il fallait qu’il prenne plus d’importance, maintenant que Paloma n’était plus là. Il fallait que Scalp prenne plus d’importance, parce qu’il faudrait maintenant donner plus d’importance à Marius. C’est Marius qui devrait assurer le contact avec les Colombiens. Il fallait que Scalp prenne plus d’importance pour équilibrer l’importance qu’il faudrait bientôt donner à Marius. Chaque départ exigeait ainsi des ajustements. C’est pour ça qu’on tolérait si mal les départs. Dans le cas de Paloma, bien sûr, on ne pouvait pas lui en vouloir…

– Oui, confirma Cric, ils pensent tous que la bombe était pour la fille. Ils pensent ça aujourd’hui. Demain, ils vont se réveiller. On va avoir les journaux sur le dos en plus des types de Johnny. Ils ont eu Paloma, ils sont prêts pour un «showdown». Il va falloir jouer «safe». Scalp, «check» avec tes contacts à Ottawa et essaie de savoir exactement ce qui s’est passé. Exactement. Toi, dit-il, en s’adressant à celui qui avait d’abord posé la question, regarde s’il y a de l’action du côté de la gang à Johnny. Prends tous les gars qu’il faut et suis tous ceux de l’autre bord qui sont importants. OK?

Bantam hocha la tête. Il ne poserait plus de questions inutiles. Scalp n’en poserait pas: il avait ses instructions et, du même coup, il avait sa réponse: il savait qu’il venait de monter d’un cran. Il fallait parfois prendre le risque d’être hors d’ordre. Cric le permettait. Cric pouvait se le permettre. Cric était plus gros, plus fort, plus rusé qu’aucun d’entre eux. Il avait reçu son surnom parce qu’il avait un jour simplement soulevé et tenu une Harley le temps qu’on en change la roue arrière…

Scalp n’avait pas reçu le sien parce qu’il était totalement chauve, mais parce qu’il prétendait que sa grand-mère était Algonquine. C’était peut-être vrai, il avait le nez aquilin et le front fuyant… mais personne n’avait vérifié. On ne vérifiait pas ce que disait Scalp. Il était sérieux, il était solide. Il n’aurait pas supporté qu’on vérifiât.

Les choses avaient commencé à tourner plus vite, également, dans la tête d’un des trois motards qui ne s’étaient pas encore manifestés.

Marius était aussi grand que Scalp; mais, à la différence de celui-ci, il affichait une superbe chevelure poivre et sel. Il était sans doute aussi fort que Cric, mais il n’aurait pas eu le mauvais goût de le laisser paraître; il était certainement plus agile, mieux entraîné, même s’il ne cachait pas et n’aurait pas pu cacher qu’il avait atteint la quarantaine… avancée. Il avait fait son service dans les paras belges, et l’on disait qu’il avait été mercenaire dans quelques bagarres, ici et là, en Afrique et ailleurs.

Il ne le niait pas, ne l’affirmait pas non plus. Il était venu d’ailleurs et le Québec était sa Légion étrangère à lui. Parce qu’il avait ce drôle d’accent, mais qui n’était pas non plus du «vrai» français, on l’avait d’abord cru Marseillais. Marseillais, ça faisait interlope, impitoyable, truand, plus distingué que voyou. Ça laissait supposer des transbordements louches dans des ports exotiques… Lui, il n’avait rien dit, comme d’habitude. Il était donc devenu Marius et il l’était resté.

Marius savait que personne d’autre que lui ne pourrait remplacer Paloma auprès des Colombiens. Ils avaient connu Marius et la chimie était bonne entre eux. Ils ne traiteraient pas avec Cric lui-même et Cric le savait. Cric ne s’habillait pas comme les Colombiens, il ne riait pas des mêmes plaisanteries, il ne buvait pas les mêmes boissons. Les Colombiens, vêtus de soie italienne — mais qui se souvenaient d’une enfance pieds nus dans la milpa — n’avaient pas l’intention de traiter quoi que ce soit avec un type comme Cric. Parce qu’il manquait de raffinement, ils pensaient qu’il manquait d’intelligence et qu’il pouvait faire des bêtises.

Cric savait qu’il ne «passait» pas avec les Colombiens. Paloma oui, parce qu’il parlait espagnol et qu’il avait eu quelque part une copine qui l’avait introduit dans les bons circuits de Cali. Marius «passerait» parce qu’il avait une gueule de Français. Ça, Cric le savait. Marius savait que Cric le savait. Marius comprenait donc parfaitement pourquoi Scalp, tout à coup, pouvait en mener plus large. Une question d’équilibre… Cric présenterait sans doute Scalp aux New-Yorkais comme son nouveau second. Ce serait pour la frime, Cric ne laisserait certainement pas Scalp négocier et établir de vrais contacts avec les acheteurs américains.

Marius décida que rien dans le déroulement de la situation n’exigeait une action immédiate de sa part. Il resta donc bien tranquille. Aujourd’hui, demain, dans quelques jours au plus tard, Cric lui dirait tout simplement, en privé, que Ricardo était à Montréal et que c’est lui, Marius, qui irait lui parler. Il recevrait l’héritage de Paloma.

Il avait parfaitement raison, même si ce n’est que bien plus tard que vint Ricardo et que Cric eut donc à confier à Marius ce qu’on aurait pu appeler pudiquement la «Direction des achats ».
*

Il fallut quelques jours de plus à Libertad pour que l’écheveau de sa vie recommence vraiment à tourner. Au tout début, et pendant deux jours, il y avait eu une merveilleuse inconscience. Après était venue la douleur des brûlures, douleur qu’on avait contrôlée en ramenant la jeune fille vers une autre inconscience, moins profonde: un sommeil entrecoupé d’abord, puis complètement rempli, de rêves qui étaient devenus jour après jour plus semblables à la réalité.

Quand Libertad reprit vraiment ses esprits, elle crut rêver car, sortant du brouillard où elle errait depuis l’explosion., c’est la voix du professeur Mansfield qu’elle entendit avant toutes les autres… «and a very, very courageous child…» terminait Mansfield, se dirigeant vers la porte et ne s’adressant à personne en particulier.

Elle se garda bien d’ouvrir les yeux. Elle eut même la sagesse de feindre l’inconscience le temps qu’il fallut pour que, une à une, les voix se taisent. La voix de sa mère, Lupe, celle de son père, d’autres voix qu’elle ne pouvait identifier. Ils partirent tous et elle eut enfin le temps de se rappeler.

Elle se souvint qu’on lui avait dit qu’elle était hors de danger et que la vision de l’œil droit, qu’on avait cru menacée, n’avait été, en somme, que très peu affectée. On lui avait dit, aussi, qu’un minimum seulement de chirurgie plastique serait nécessaire pour que disparaisse de son visage toute trace de l’accident. Elle conserverait à la hanche droite quelques cicatrices de brûlures, mais rien qui put sérieusement nuire à son apparence.

Ouvrant les yeux, enfin seule, elle se rappela aussi que des «collègues» qu’elles n’avaient jamais connus, — employés d’un ministère où elle n’avait jamais mis les pieds mais qui d’ores et déjà lui versait son salaire sans même l’avoir formellement embauchée! — lui avaient envoyé ces fleurs qui achevaient de faner sur le bord de la fenêtre. Les étudiants et les professeurs de Concordia avaient envoyé cette autre gerbe sur la commode, ce qui justifiait sans doute que Mansfield en personne soit venu à son chevet.

Renouant les uns aux autres de petits fils de mémoire, elle se souvint enfin qu’il y avait déjà des jours qu’à demi-consciente, elle divaguait devant un auditoire de choix et recevait la sympathie, mais aussi les conseils, non seulement de Robert, mais aussi de Delo et de Pierre Pinard; non seulement ceux de Consuelo mais aussi ceux de Gérard. Elle avait été très entourée.

Reprenant pour la première fois tous ses esprits, Libertad comprit que ce qui aurait pu être un accident tragique était devenu un incident favorable à l’essor de sa vie professionnelle. Elle était entré de plain-pied dans la carrière avec l’auréole des héros et, en politique aussi, tout ce qui ne tue pas rend plus fort. Elle était désormais entourée comme seuls le sont les forts: non seulement de ceux qui l’aimaient, mais aussi de toute une faune qui attendait d’elle quelque chose. Il ne s’agissait plus que de distinguer les uns des autres.

Ayant fait le point et renoué les fils, satisfaite que la roue de sa vie avait bien recommencé à tourner, Libertad s’endormit.
*

Elle s’éveilla, le mercredi 3 avril, pour constater que le monde, lui, n’avait pas repris ses esprits. La semaine écoulée avait permis au contraire à la couverture médiatique de l’attentat de devenir de plus en plus sectaire, partiale, excessive, jusqu’à ce que l’indignation face au crime lui-même eut fait place à une autre indignation ayant cette fois pour objet l’utilisation abusive que les médias fédéralistes s’étaient empressés de faire de l’événement. Totalement subjective, désincarnée et découlant de principes plutôt que d’une réalité tangible, cette indignation promettait d’être plus durable. Libertad pouvait guérir, mais la presse «Canadian», pour ses détracteurs, avait péché contre l’esprit et ne pourrait jamais expier sa faute.

– Comment ont-ils pu avoir la mauvaise foi, dit Robert, tout en lui massant la main avec ferveur, de prétendre que nous aurions pu nous attaquer à toi! Tu nous vois mettre une bombe dans ta case! Ridicule! Ridicule et abject! Qui était ce Granger, ce «Paloma»? Tu le connaissais bien?

– Tout le monde le connaissait à Concordia, dit Libertad. Il suivait parfois les mêmes cours que moi, assistait aux mêmes conférences.

– Ce n’était pas un de tes amis? Tu ne le fréquentais pas? Je veux dire, à l’extérieur de l’université?

– Non, mais ce n’est pas Paloma, c’est ton ami Marcel qui parlait de faire sauter des bombes…

– Mais non, mais non, souviens-toi. Marcel disait qu’il ne fallait pas faire sauter des bombes..

– Ce n’est pas ce que j’avais compris, dit Libertad, les yeux mi-clos.

– Chica — dit maman Gomez qui est là, debout, de l’autre côté du lit, comme presque toujours — veux-tu te reposer?

Elle trouve que ce jeune homme parle beaucoup. Il est comme ces curés qui, là-bas, au pueblo, venaient achever les mourants en leur parlant de la vie éternelle et en leur faisant toutes sortes de simagrées au lieu de les laisser s’endormir tranquilles… ou comme ces cousins riches qui venaient à l’occasion, qui apportaient quelques vêtements mais qui parlaient toujours un peu trop fort, un peu trop longtemps. Et il fallait laisser la porte ouverte, après leur départ, pour que disparaisse l’odeur des cigares.

– Tu veux dormir, Mamita?

Et qu’est-ce qu’elle veut encore, celle-là, songea Robert excédé! Il n’arrivait pas à conclure la vente. À cause de l’un ou de l’autre, de Lupe Gomez à tous ces inconnus qui se sentaient tout à coup des droits sur Libertad, il n’arrivait jamais au fait. Il n’arrivait pas à faire préciser par Libertad le véritable rôle de Paloma dans l’affaire.

Delo est là, lui aussi. En observateur. Il regarde tour à tour, comme un entomologiste, Lupe Gomez et Esteban Gomez, Consuelo Gomez et les jambes de Consuelo Gomez. Ce type du Ministère des Affaires étrangères qui se prétend un collègue mais qui, de toute évidence, a cet air absent mais trop attentif des gens qu’on a préparés à faire face à toutes les situations. Delo se demanda si le «collègue» enregistrait les conversations. Était-il armé? Était-il là pour protéger Libertad ou pour s’assurer qu’elle ne dise rien d’incongru? Je fabule, songea plus sobrement Delo, il est simplement là parce qu’il n’avait rien de mieux à faire et on lui fera écrire un rapport que personne ne lira jamais…

Pendant que Delo a pris un peu de distance dans sa tête, Libertad regarde aussi les autres; Mansfield, Delo et ce «collègue», dont elle ne sait rien si ce n’est qu’il a l’air au fond plus honnête que Robert, ce type à ses côtés qui semble vouloir lui témoigner de la tendresse mais qui lui tient la main comme s’il avait peur qu’elle ne s’échappe. Ce type avec qui elle a fait l’amour des centaines de fois mais qui, aujourd’hui, semble intéressé par tout autre chose que l’amour. En arrière-plan, Libertad se souvient aussi de tous ces amis de Robert et de Delo qui parlaient de violence avec passion.

Libertad a fermé les yeux et Lupe Gomez saisit la balle au bond.

– Señor, elle est fatiguée. Il faut la laisser tranquille. Le médecin a dit de ne pas la déranger. Il est temps que nous partions.

– C’est vrai, que vous parlez beaucoup, ajoute doucement Consuelo avec un sourire, si vous l’aimez vraiment, laissez-la tranquille.

Robert perd pied. Il ne connaît pas bien ces gens. À la seule exception de Libertad, laquelle étant sa maîtresse devenait du même coup hors-catégorie, il n’a jamais fréquenté de Latinos. Il en a entrevu quelques-uns. Surtout quelques-unes, un torchon à la main, dépoussiérant les meubles, le samedi matin, chez des amis bien nantis. Pour le reste, il n’en sait que ce que disent les documents du Parti: ils sont nombreux, ils sont latins, ce sont des alliés naturels contre le gringo anglo-saxon… Il n’est pas préparé à ces gens qui font bloc autour de celle des leurs qu’on a blessée et qu’on pourrait encore blesser. Il n’est pas préparé à se faire rabrouer par une jeune femme sortie tout droit d’un catalogue de Vogue, avec des jambes qui n’en finissent plus.

– Bon, ajoute Delo qui a compris la situation, il est temps que nous partions. Robert?

Robert Desjardins s’est ressaisi. Il affiche le large sourire qui lui a valu tant de succès lors de négociations difficiles.

– C’est vrai qu’elle a l’air fatiguée. Tu veux dormir chérie?

Libertad sourit à son tour et lui presse la main — Je pense qu’il vaudrait mieux… Dis-moi bonsoir.

C’est l’occasion, Robert la saisit au bond. — Laissez-nous seuls tous les deux une minute, d’accord?

Surpris à leur tour, les Gomez s’exécutent. Ils entraînent dans leur sillage le collègue et Delo. Dès que la porte est fermée, Libertad, qui a fermé les yeux, sent les lèvres de Robert; sur son front d’abord, sur ses lèvres ensuite. Voilà qui est mieux. Mais il continue…

– Écoute, peux-tu seulement me dire que Paloma avait peur? Peux-tu nous dire qu’avant l’attentat il était inquiet, qu’il semblait craindre quelque chose?

– Mais, il n’avait pas peur! Libertad voudrait bien faire plaisir à Robert, mais elle ne peut pas s’imaginer Paloma ayant peur. Il y aurait quelque chose de cocasse à prétendre que Paloma, ce matin-là, avait l’air d’une bête traquée. Si Robert avait connu Paloma, il ne poserait pas cette question saugrenue.

– Écoute, tu sais que ça n’est pas nous. Aide-nous. Dis simplement que Paloma était inquiet. Qu’il avait l’air inquiet. Un type qui faisait ce genre de commerce ne pouvait pas ne pas être anxieux. Dis-le, c’est tout ce que je te demande. Tu as toujours été avec nous, ne nous laisse pas tomber. Fais-le pour moi.

– Tu sais comme je mens mal. C’est toi-même qui me l’a dit. Mais je vais réfléchir, je te le promets. C’est au tour de Libertad, maintenant, d’afficher le large sourire de la franchise. Elle vient d’apprendre à mentir.

Robert sortit, maman Gomez vint faire une dernière inspection du teint de sa fille, de ses drap, de son verre d’eau et de sa boîte de kleenex, puis ils partirent. Libertad put commencer à réfléchir. Elle réfléchit tard ce soir-là, et le lendemain également. Elle ne pensa à rien d’autre qu’à Robert. Elle se souvint de chaque parole et de chaque étreinte. Ainsi qu’on prétend que celui qui va mourir revoit le film de sa vie, elle refit l’histoire de leur relation. Elle réfléchit. Elle réfléchit si bien qu’elle ne fit rien de ce que Robert lui avait demandé.

En fait, elle conclut qu’il n’y avait aucune raison qu’elle fît quoi que ce soit pour Robert, ce qui était la décision d’une femme forte. Il ne lui fallut, pour s’en remettre vraiment, qu’une quinzaine de jours. C’était plus de sa vie que ne lui avaient coûté l’attentat, la chirurgie plastique et la réhabilitation réunis, mais les médias — qui ne savent pas tout, ni surtout la valeur des émotions — n’en parlèrent évidemment pas. Libertad, pour souffrir, eut cette fois le privilège de l’anonymat.
*

Jean L. Gariépy — Scalp pour ceux qui le connaissaient bien — n’était pas un voisin difficile. Il habitait seul un bas de duplex à Pointe-aux-Trembles et ne recevait pas à domicile. Il se levait un peu plus tard que les autre travailleurs, rentrait plus tard aussi mais avait la gentillesse, sans qu’on le lui ait demandé, de maintenir au plus bas le régime de sa Harley quand il revenait au bercail à des heures indues. Il ne fréquentait pas les voisins mais faisait, de ci de là, un petit signe de tête à ceux qu’il voyait depuis plus d’une dizaine d’année. Scalp avait pour principe de ne jamais causer d’ennuis. Il prenait simplement ce dont il avait besoin. Les agents de probation et travailleurs sociaux de tout acabit qui avait facilité sa réinsertion après chacun de ses brefs séjours en prison l’avaient toujours trouvé docile. N’eut été d’une enfance difficile dans la Haute-Mauricie, d’un père ivrogne et d’une mère qui couvait un œuf chaque année sans trop se préoccuper de ce qu’il advenait des dernières couvées, ils étaient convaincus que Scalp ne serait jamais devenu un délinquant. Ce qui était rassurant pour tout le monde sauf pour ceux qui connaissaient Scalp, lesquels pensaient sans le dire qu’Attila eut également été un autre homme s’il n’était né dans les steppes d’Asie centrale et Jack l’Éventreur un type très bien s’il avait travaillé aux récoltes dans quelque Saskatchewan natale.

Scalp avait toujours aimé les motos. Dès son premier trimestre de polyvalente, il avait obtenu «au bras» qu’un condisciple lui prêtât inconditionnellement une Pixie 50 c.c. Dès l’année suivante, il avait acheté à vil prix un engin plus respectable d’un quidam qui devait s’acquitter de toute urgence d’une dette pressante résultant d’un pari malheureux. Dès qu’il eut quitté, après le Secondaire III, un environnement où il ne se sentait pas très à l’aise — polyvalente et domicile paternel en bloc — il s’était pourvu de véhicules encore plus convenables en les cueillant à sa guise, ce qui lui avait valu quelques réprimandes, la maison de correction et les familles d’accueil. Trois choses que Scalp trouvait insupportables, en ordre ascendant.

Le fait d’être gardé à l’œil pendant quelques heures par jour ne l’avait jamais empêché d’atteindre ses objectifs quotidiens. Au vol de radios dans les voitures avait succédé le vol des voitures elles-mêmes, la distribution de pièces volées et quelques emplois réguliers qui lui ouvraient des perspectives d’avenir plus sérieuses. C’est ainsi que son physique impressionnant et une compétence croissante lui avaient permis d’abord d’assurer la tranquillité de certains bars qui, sans lui, auraient été bien mouvementés, puis, enfin, d’aider au déchargement de cargos du port en collaborant à ce que tous les intéressés en reçoivent bien leur juste part. Il avait pu s’offrir une Harley neuve dès l’âge de dix-huit ans et n’avait vraiment cessé d’en chevaucher que lorsque l’État lui offrait un cure à Bordeaux, à Saint-Vincent-de-Paul, puis dans les établissements plus modernes qui avaient marqué, au cours des ans, les progrès continus du Québec vers une société carcéralement responsable.

N’ayant pas de relations familiales honorables qui puissent le recommander, Scalp avait longtemps agi seul ou avec d’autres qui, même s’ils s’assemblaient pour une affaire, n’en demeuraient pas moins des loups solitaires. Jusqu’à ce qu’il rencontre Cric. Ce sont les bras de Cric qui l’avaient impressionné. Scalp avait des épaules, du biceps, du poitrail mais des bras ordinaires. Oh, il avait du muscle, de la poigne, des bras qui auraient suffi à un bon joueur de tennis ou un bûcheron. Mais il n’avait pas les bras du David de Michel-Ange. Il n’avait pas ces bras qui s’élargissent à la grosseur de l’avant-bras déjà musclé. Cric les avait. On voyait qu’une moto, quelle qu’elle soit, entre les bras de Cric, ferait exactement ce qu’il voudrait. Ils se parlèrent, se trouvèrent «corrects» et décidèrent de faire des affaires. Scalp fut heureusement surpris, au cours des semaines qui suivirent, de voir que Cric n’avait pas seulement des bras mais aussi une tête. Depuis qu’il avait connu Cric, Scalp n’avait pas revu l’intérieur d’une prison.

Quand Cric s’était joint à Paloma, Scalp l’avait suivi. D’autres indépendants, d’autres orphelins sans famille s’étaient joints à eux et le gang d’Hochelaga était devenu une réalité. Quelque chose avec laquelle il fallait compter. Se spécialisant uniquement dans le trafic en gros des narcotiques, le gang s’était tenu à l’écart des pièges qui menacent ceux qui font dans le vol, le recel, l’extorsion, la protection, les jeux illégaux, le proxénétisme, la contrebande, le prêt usuraire et autres vétilles. La force du gang, c’était sa spécialisation. On travaillait peu, mais on travaillait bien. Il restait du temps pour penser. Le temps de regarder autour, de vérifier ses arrières et de voir venir. Ils occupaient bien leur place sur le marché.

Avec la mort de Paloma, tout était remis en question. Par qui? Scalp, chargé de la mission de le découvrir, avait d’abord fait appel à ses contacts réguliers auprès de la police de Montréal et de la Gendarmerie royale du Canada. Il savait depuis longtemps qu’aucune organisation privée ne pouvait exécuter un travail de recherche aussi bien que les corps publics. Il ne s’en était pas tenu, cependant, à l’examen des données documentaires et à leur analyse. Il y avait joint une recherche sérieuse sur le terrain. Il avait d’abord fait filer les membres les plus importants d’une bande rivale qu’il soupçonnait, puis certains indépendants ambitieux dont il se méfiait, mais rien ne lui avait permis de déceler une raison valable à cet attentat, encore moins un indice qui lui aurait permis de pointer du doigt un coupable. Il avait prudemment exploré du côté des Haïtiens, des Jamaïcains, des Chinois… mais sans succès. Scalp était un peu vexé de ne pas avoir réussi à s’acquitter de sa mission.

Il restait l’hypothèse absurde — il n’y avait plus personne à Montréal qui le croyait — que Paloma ait été l’innocente victime et que ce soit cette Libertad Gomez qui ait été visée. Il hésitait à s’engager dans cette voie. D’abord, parce que n’ayant jamais accordé qu’un minimum d’intérêt à la «question nationale» il ne pouvait s’imaginer que quelqu’un de raisonnable puisse faire du mal à son prochain pour une autre raison que de lui prendre quelque chose. Un assassinat politique était aussi loin de sa vision du monde que la philosophie kantienne et tout aussi inacceptable que le viol des enfants. Ensuite, il craignait de perdre un temps fou à suivre des pistes qui ne mèneraient nulle part dans un milieu qu’il ne connaissait pas, pendant que des adversaires beaucoup plus dangereux se préparaient peut-être à frapper une autre fois.

Il réfléchit longtemps ce matin-là, prêtant encore moins d’attention qu’à l’ordinaire aux seins lourds de la serveuse en slip minuscule qui lui avait servi sa bière matinale au bar de la rue Ontario dont il était un client assidu. Bien que la jeune fille frottât avec une application et une énergie digne d’éloges une table déjà bien propre, produisant des girations des dits seins qui auraient troublé un bon chrétien ordinaire, Scalp ne s’en aperçut même pas. Il trouva enfin la solution: c’est Marius qui ferait le suivi de la piste «séparatiste». Quand Scalp eut trouvé la solution, il vit immédiatement apparaître aussi, comme sortant d’un brouillard, les seins de la nouvelle serveuse. Il lui tapota gentiment le derrière et lui demanda son nom. La vie reprenait son cours normal.
*

Québec, 19 avril. 17 heures. Le Comité du Oui est au travail. Le comité restreint du Oui: l’inner sanctum où les autres croient que se prennent les décisions. Ils sont une quinzaine. Pierre Pinard est là, Robert Desjardins aussi. Ils ont la table ronde où l’on peut asseoir quinze personnes: c’est un des privilèges du pouvoir. À une table ronde, ils sont tous égaux. Ce qui n’empêche pas Sylvain, le Coordonnateur des activités de transition, de les subjuguer tous. Sylvain a la quarantaine, il est grand et mince, il porte les cheveux lourds sur la nuque comme il n’est plus permis de le faire. Il a l’air de D’Artagnan. Il a une de ces gueules qu’on met en évidence, rendant encore plus inusité son anonymat et sa discrétion. Très visible, ostentatoire même en groupe restreint, il a choisi de ne pas être sous les projecteurs. Pendant quinze ans, il a travaillé dans l’ombre; maintenant, personne ne peut ignorer qu’il a l’oreille du Premier ministre et que c’est lui, personne d’autre, qui fera ou ne fera pas l’indépendance. Depuis qu’il est adolescent, on l’a surnommé Bayard. Personne aujourd’hui ne l’appelle ainsi, mais on ne se réfère jamais à lui autrement. Aujourd’hui, c’est lui qui parle. Comme toujours.

– Il ne nous reste que deux mois et des poussières. Nous sommes remontés à 51% dans les sondages et c’est l’affaire Gomez qui est la clé. Il est de plus en plus évident que la clé est là. Une semaine avant l’attentat, nous étions tombés à 44%, aujourd’hui — hier plutôt — 51%. Ceci veut dire qu’à peut près tout le monde a compris que l’affaire Gomez a été une provocation. L’attentat a été un leurre. Il s’est agi d’un de ces coups bas du gouvernement fédéral, comme cette histoire de la grange qu’on a brûlée pour faire accuser les séparatistes, comme ce coup du Reform Party noyauté par le Heritage Front, lui-même contrôlé par la GRC ou par d’autres organismes de renseignement plus secrets que nous connaissons bien…

Tous les participants rirent poliment. Bayard, sans le vouloir peut-être, suscitait la flagornerie. Peut-être parce qu’il ne le disait jamais, on s’ingéniait beaucoup, autour de lui, à découvrir l’attitude et le comportement exact qu’il attendait et à le lui offrir. Comme un cadeau. Comme un coup d’encensoir.

Il nous fait un discours, pensa Pierre Pinard, s’imagine-t-il qu’il nous motive? Pense-t-il vraiment nous inspirer le feu sacré à nous qui avons, en moyenne, vingt ans de loyaux services envers la cause et le Parti? Ou est-il en train de donner le change à quiconque de l’extérieur pourrait nous écouter? Soupçonne-t-il qu’il y a des traîtres parmi nous, des délateurs éventuels? La prudence de Bayard lui semblait fastidieuse, mais il se sentait aussi réconforté, en son for intérieur, de n’avoir jamais pu prendre cette prudence en défaut. Pinard croyait fermement que personne, absolument personne dans le camp des fédéralistes, ne manipulerait et ne manigancerait jamais avec autant de sang-froid et de perspicacité que Bayard.

–… Et maintenant, continuait Bayard, il est clair que nous avons le vent dans les voiles. C’est la contre-offensive. Nous avons repassé le seuil de la majorité simple et nous allons vers les 60% le 24 juin. À 60 %, nous sommes indiscutablement crédibles…

On frappe à la porte; le Premier ministre est venu les saluer. Il est symptomatique, pense Pinard, qu’il ait frappé avant d’entrer. Il est significatif qu’il reste debout au lieu de se joindre à eux, ne serait-ce qu’un instant. Jacques Parizeau passe régulièrement au cours de leurs réunions. D’autres passent aussi: les vedettes, les têtes d’affiche… mais ils ne restent jamais. Ils ne disent jamais rien. Ils viennent apporter la caution morale du pouvoir à une opération à laquelle ils ne participent plus. En début de campagne, on a chanté partout au Québec «Frère Jacques», sans que l’on sache trop s’il s’agissait d’une ironie de l’adversaire ou d’un encouragement des fidèles. Frère Jacques dormait; voulait-on qu’il se réveille et aille un peu plus vite… Ou voulait-on qu’il prenne conscience de la situation et arrête tout?

Le génie de Jacques Parizeau, au lancement de la campagne référendaire, avait été de déléguer toutes les tâches importantes à des inconnus. C’est une autre équipe, une autre génération qui était venue mener le combat… et qui l’avait gagné. Gagné contre toute attente, et bien malin qui aurait pu dire si l’équipe mise en place pour mener le bon combat l’avait été pour servir de bouc émissaire à une défaite pressentie ou parce qu’elle était la seule chance de susciter une nouvelle ardeur et d’arracher la victoire. La question était devenue académique. Le référendum avait été gagné et c’est Bayard qui l’avait gagné. Tous ceux qui n’avaient pas voulu «aller à l’abattoir» s’étaient retrouvés bien vivants mais un peu à l’écart. Un peu dépassés. Personne ne voulait plus vraiment réveiller Frère Jacques, mais on trouvait bien rassurant qu’il soit là.

– Il nous faut 60%. Messieurs, il nous faut 60%. Je compte sur vous. Il donna une chaleureuse poignée de main à tout le monde et repartit comme il était venu. La semaine précédente, c’est Bernard Landry qui était passé. La semaine prochaine, ce serait sans doute Bouchard. Ils se succédaient tous dans le bureau du Maire du palais. Ils étaient la légitimité, même si c’est Bayard qui tirait toutes les ficelles. Bayard dont le visage n’était même pas connu de la majorité de la population et dont on connaissait le surnom mieux que le nom.

– Vous avez entendu le Premier ministre? Il nous faut 60% le 24 juin. Comment le faire? En soulignant que c’est nous qui sommes les victimes. Ce n’est pas madame Gomez la victime, c’est nous, les Québécois, qui sommes les victimes depuis 236 ans. Madame Gomez s’est rétablie, nous en sommes heureux. Nous trouvons d’une bassesse inqualifiable que le gouvernement fédéral et la presse anglophone aient voulu utiliser un règlement de comptes entre «pègreux» comme argument dans un débat qui aurait dû se situer plus haut. Maintenant, ils récoltent ce qu’ils ont semé. Nous avons le vent dans les voiles. Vous savez ce que vous avez à faire, que chacun travaille d’arrache-pied dans son milieu.

La réunion est finie. On passe au salon pour le verre de l’amitié. Il ne s’est rien dit au cours de cette réunion. On a joué à fond l’approche «Mission impossible»: il ne s’est rien dit, et toute initiative qui échouera sera désavouée…

– Monsieur Pinard…

Le vrai travail commence. Ils vont, un à un, sans témoins, recevoir du Coordonnateur les vraies instructions. En quelques phrases courtes, comme s’il s’agissait d’un oubli, d’un nota bene. Mieux, d’un post-scriptum à la réunion. Si l’indépendance échoue et que quelqu’un est pendu, ce sera indubitablement Bayard. Mais, si Bayard est pendu, ce sera une grave injustice devant les hommes, car on ne prouvera jamais rien contre lui.

Dès qu’ils sont à l’écart, les ordres tombent.

– Monsieur Pinard, ne voyez plus Marcel Leblanc, ce n’est pas là que vous êtes utile. Suivez Francœur de près et faites-lui comprendre que nous ne sommes pas des imbéciles. Nous ne sommes pas là pour faire une révolution permanente mais pour administrer un pays. Parlez souvent à Francœur, il aura quelque chose à proposer. Lui ou ses amis, si lui ne comprend pas assez vite. Écoutez bien Francœur. Ne refusez rien. Au besoin, personnalisez ce dossier et mettez les points sur les i. D’accord?

Pierre Pinard acquiesce; on ne discute pas avec Bayard.

– Et aussi, Monsieur Pinard ajouta l’autre, faites en sorte que votre fils évite aussi Marcel Leblanc. Ils sont vus ensemble bien trop souvent.

Nouveau hochement de tête. Quelqu’un a-t-il songé, se demanda Pinard, à ce que ferait Bayard, si l’indépendance n’échouait pas et s’il n’était PAS pendu?
*

Il tombe une de ces petites neiges fondantes d’avril qui peut devenir verglaçante. Un petite nuit de printemps qui a l’air bien inoffensive mais qui peut devenir assassine. Robert Desjardins, Delo à ses côtés, conduit donc prudemment. Il n’a pas du tout l’intention de se casser la figure alors qu’il touche presque au but. Il veut vivre jusqu’au bout le printemps de l’indépendance. Il regrette un peu que Delo ait dû monter avec lui, son père ayant autre chose à négocier. Heureusement, Delo ne parle pas beaucoup. Robert veut réfléchir.

On lui a donné un mandat impossible. Démesuré. Irréalisable. Bayard, qui n’a jamais de toute sa vie assisté à une assemblée syndicale et qui n’a même sans doute jamais, du moins de son propre chef et par plaisir, eu le moindre désir de parler à un travailleur syndiqué, vient de lui donner une mission impossible.

– Ce que je vous demande, Desjardins, lui a dit Bayard, c’est tout simplement de faire entériner par la base une décision qui a déjà été prise au sommet. La Fédération des travailleurs du Québec et le Congrès canadien du travail, vous le savez, ont convenu entre eux d’une répartition des tâches et des responsabilités qui ressemble étrangement à ce que nous appellerions une «souveraineté-association». Le Québec, au sein du Canada, ne demande pas plus de pouvoir que la FTQ n’en a eu au sein du Congrès canadien du travail. Ce que j’attends de vous, c’est que chaque association syndicale, au plan géographique comme au plan sectoriel, manifeste son adhésion à cette décision. Vous en avez cent, c’est bien. Vous en avez mille, c’est mieux. C’est l’expression de la fraternité des travailleurs. Le soutien de la classe laborieuse à l’ambition légitime du peuple québécois d’assumer son propre destin. Vous aurez bien sûr l’appui total du syndicat des fonctionnaires. Je veillerai à ce que vous ayez aussi l’appui de la Confédération des syndicats nationaux. Vos supérieurs vous donneront toute latitude et les moyens requis. Comprenez, toutefois, que vous êtes en congé sans solde et que vous agissez en votre nom propre. La FTQ n’a pas à redemander formellement ce qu’elle a déjà obtenu. Elle n’a pas à refaire à la pièce ce qu’elle a construit en bloc. Ce que nous voulons, ce sont des initiatives personnelles. Des gestes spontanés de solidarité. De Halifax à Vancouver. Vu?

– J’ai bien compris. Je ferai tout ce qu’il est possible de faire.

«Sergent, réveillez-moi ce peloton et allez dégager Stalingrad. Schnell!» Tu parles! Pourquoi n’avait-il simplement pas dit non? Pourquoi ne disait-on jamais non à Bayard? Robert, qui avait toute l’ambition qui sied à un honnête homme, sentait qu’il allait jouer toute sa carrière sur une aventure délirante. Il allait prendre un risque déraisonnable. Pourtant, il avait dit oui. C’est peut-être pour la même raison que le Québec avait dit oui. Non pas oui à Bayard lui-même, on ne le voyait pas assez pour que son charisme pût jouer, mais oui, par personne interposée, à ce que Bayard voulait réaliser. Ce que, d’ailleurs, personne ne savait. On avait dit oui à l’Indépendance, oui à Parizeau, à Landry, à Bouchard. Oui à des idées et à des hommes qu’on connaissait bien. Des hommes rassurants, parce qu’ils étaient là depuis trente ans, qu’ils le disaient depuis trente ans et que la foudre ne les avait pas encore frappés. Mais, derrière, on sentait qu’il y avait Bayard.

Combien de syndicats canadiens peut-on convaincre, en deux mois, de reproduire à leur niveau l’accord national de souveraineté association de la FTQ et du Canadian Labor Congress? Combien d’entre eux peuvent faire ratifier ce choix par leurs membres? Combien risqueront de menacer d’une grève générale indéfinie un gouvernement canadien qui ne tendra pas la main au Québec? Quel trotskiste déboussolé qui a l’oreille du Coordonnateur à Québec a bien pu rêver que les Teamsters de la Colombie-Britannique perdraient une seule heure de travail pour soutenir le «libre choix des travailleurs québécois»? Comment quelqu’un comme Bayard a-t-il pu faire de cette aberration un élément de sa stratégie?

La voiture dérapa légèrement dans un virage glacé et Robert décida de ramener son attention au problème immédiat qui était tout de même de ramener intacte à Montréal cette voiture et ses passagers. Il fallait animer Delo.

– Tu dors?

– Non, je réfléchis. C’est fou, comme tout le monde réfléchit. Personne n’a vraiment réfléchi avant le référendum, personne n’a réfléchi au cours des décennies qui ont précédé — pour ne pas dire des siècles — et, tout à coup, tout le monde au Québec prétend «réfléchir». Alors, je réfléchis.

– Si tu avais été à la réunion du comité, tu réfléchirais encore plus.

– Tu veux m’en parler?

– Avec toute l’insistance qu’on met sur la discrétion et la sécurité, j’ose à peine en parler avec ton père qui assiste à la même réunion! Tu sais, je suis persuadé qu’il y a même des choses qu’on ne se dit pas, lui et moi! C’est fou.

– Ça force chacun à penser à son propre boulot. Ça évite aussi le «déviationnisme». C’est bien comme ça que vous appeliez la réflexion à l’heure de la grande solidarité stalinienne, n’est-ce pas?

– Pourquoi «vous»? Je n’étais pas né à l’époque de Staline.

– C’étaient «vos bergers et vos chiens», comme dirait Lafontaine. Mais, sérieusement, est-ce que tu ne trouves pas, toi le militant syndicaliste de gauche, qu’on s’écarte un peu beaucoup du «dialogue franc et sincère», de la «concertation entre tous les intervenants» et autres bidules du même genre? Et pendant qu’on fait le point, ne faudrait-il, avant que tu puisses convaincre Libertad de quoi que ce soit, qu’elle accepte d’abord de te revoir?

C’était un coup bas. Robert évitait soigneusement de parler de sa rupture avec Libertad. Une rupture d’ailleurs qui n’existait pas, puisqu’elle n’avait jamais été formulée. Libertad lui avait simplement fermé sa porte et ne retournait pas ses appels. L’attitude, avait conclu Robert, d’une femme qui n’avait jamais su comment dire non.

– Libertad a été totalement déloyale. D’ailleurs, je ne te l’avais pas dit, mais j’avais déjà rompu avec elle AVANT l’attentat. J’ai rompu avec elle le soir même ou j’ai appris qu’elle allait se prostituer à la télévision et faire des mamours aux fédéralistes.

– Alors, quand nous sommes allés à l’hôpital, c’était quoi? Une réconciliation?

– En quelque sorte; oui. Une réconciliation. Une dernière chance que je lui donnais de revenir du bon côté.

– Au fond, tu ne l’aimais pas du tout. Tu étais en train de la manipuler. Mais qu’est-ce que tu lui offrais?

– Une l – é – g – i – t – i – m – i – t – é. Une appartenance vraie au Québec, à la mesure de l’accueil que je lui avais réservé. De l’accueil que nous lui avions tous réservé.

– Tu parles comme si c’était un gros cadeau d’offrir à quelqu’un la «québécitude». Tu parles comme quelqu’un qui a lu trop de propagande. Tu veux savoir la réalité? Être québécois, au comptant, ça ne vaut pas grand-chose. Ce n’est pas une valeur, c’est une promesse. Donner l’indépendance à la population, donner le Québec à quelqu’un, c’est lui donner un «Do-it-yourself kit», c’est lui offrir une chance de faire quelque chose. Avec ça, je suis d’accord. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’on donne un gâteau de noces quand on offre une tasse de sucre et une tasse de farine…

– Tu penses que je m’y prends mal avec elle?

– Je constate que tu n’as pas les résultats que tu attends. Pourtant, c’est une chic fille.

– Si tu voyais sa sœur!

– Je l’ai vue.

– Ah?

– Mais oui, à l’hôpital. Tu étais trop occupé. Tu ne t’occupes pas vraiment des gens.

– Et alors, c’est quelque chose la sœur, non?

– Oui, oui. Mais j’ai un faible pour les femmes fragiles… comme Libertad. Je pense sincèrement que Libertad vaut plus que sa sœur. Plus que tu penses.

– Probablement…

Et maintenant, pensa Robert, c’est Delo qui me prend pour un con. Et maintenant qu’il avait annoncé sa rupture, celle-ci devenait définitive. Il constata que l’idée lui était devenue tout à fait indifférente. Comment pouvait-il avoir changé à ce point sa perspective à l’égard de Libertad? Au fond, songea-t-il, c’est vrai que je ne l’ai jamais aimée. Elle était commode, parce qu’elle était là, disponible, facile à prendre et à satisfaire pendant que je pensais à autre chose. Est-ce que j’ai été un salaud avec elle?

Delo ne parlant plus et la neige ayant cessé, Robert eut tout le temps de faire le point. Il se souvint qu’avant Libertad il y avait eu Jeannine. Avait-elle été importante? Et avant Jeannine, Nicole. Nicole ou Andrée, puisque les deux affaires avaient été menées de front. Laquelle des deux avait été la plus importante? Peut-être était-il — et avait-il toujours été fondamentalement — un salaud avec les femmes. Ou un salaud tout simplement. C’est une idée qu’il trouvait intellectuellement déplaisante mais qui, en y pensant bien, ne suscitait pas chez lui une grande émotion. Il ramena son attention sur ce qui l’intéressait vraiment: exécuter le mieux possible le mandat qu’on lui avait confié.
*

Delo avait eu beaucoup de plaisir à enfreindre la consigne paternelle et il y avait mis beaucoup d’efforts. Il n’acceptait pas, par principe, qu’un boss à Québec — un boss qui d’ailleurs ne lui payait pas de salaire — vint lui dire qui il devait et ne devait pas voir. Il avait mis bien du temps à rejoindre Marcel, apparemment fort occupé, mais il y était parvenu. Marcel et lui, ce jour-là, prenaient enfin, rue Saint-Denis, une bière belge que Delo croyait avoir depuis longtemps méritée. Il faisait maintenant très beau et tout Montréal, comme à l’ordinaire, s’était donné rendez-vous sur une terrasse. Les jupes étaient un peu plus courtes, les filles un peu plus belles que l’année précédente.

– Un temps comme ça mercredi, ils vont mettre un million de personnes dans la rue, dit Marcel, ton chum Robert a fait un sacré travail!

Le premier mai serait jour férié, pour la première fois. Une trouvaille de Robert. C’était un clin d’œil à toutes les gauches du monde mais surtout aux travailleurs canadiens. Des centaines de délégations syndicales, de toutes les provinces canadiennes et de tous les secteurs d’activité, assisteraient au grand Défilé de la solidarité, rue Sherbrooke, courtoisie, bien sûr, du gouvernement du Québec qui avait fait les invitations, payé les billets et promis des réjouissances hors du commun. Robert avait supposé que le travailleur de Swift Current, Saskatchewan, ou de Dartmouth, Nova Scotia, ne détesterait pas venir passer trois jours à Montréal avec sa femme, que la raison en fût les pêches dans l’Atlantique, la lutte contre la pyrale du maïs ou l’indépendance du Québec. Il avait eu parfaitement raison.

En dix jours, il avait fait le travail de dix ans. Des centaines de syndicats seraient représentés au Défilé de la solidarité et toutes les provinces canadiennes y seraient. Les camarades de l’Ouest seraient là, et ils chanteraient Alouette — ou même Frère Jacques — avec autant d’entrain qu’Avanti Populo.

– Robert travaille beaucoup, dit Delo, je ne l’ai pas vu depuis au moins une semaine. Je ne lui ai même pas parlé. Je crois qu’il avait plus que ce Premier Mai à organiser. Ils sont en train de le transformer en machine.

– La petite Libertad Gomez, c’est sa blonde, hein?

– C’était. Il n’a plus de temps pour elle.

– C’est vrai qu’avec ce qu’elle a fait…

– Marcel, dis-moi que ce n’est pas toi, dis-moi que ce n’est pas nous, la bombe.

Marcel soupira et haussa les épaules. Il prit une grande gorgée de bière.

– Ce n’est pas moi. Ça, je peux te jurer que ce n’est pas moi. Maintenant, pour les autres… Je ne sais pas. Je ne pense pas. On ne me le dirait pas. Tu comprends, ceux comme nous qui ont été mêlés aux événements des années soixante et soixante-dix, on ne représente plus vraiment un «plus» pour la cause. Nous n’avons plus la manière de faire. Nous n’avons plus le vocabulaire qu’il faut. Nous sommes comme les vieux joueurs qu’on garde sur le banc pour amadouer la foule mais qu’on ne veut pas vraiment voir sur la patinoire. Nous sommes là parce que ça donnerait une mauvaise image du Parti d’annoncer brutalement que nous ne sommes plus là. Tu te souviens à quel point a été négatif le rejet de Bourgault et du RIN? Pourtant, il fallait évidemment sortir du «Bourgault» pour faire du «Lévesque» et prendre le pouvoir. Il a fallu sortir du «Lévesque» et vendre du «Parizeau» pour gagner le référendum. Maintenant, on est en train de sortir du «Parizeau», qu’on connaît trop bien, pour entrer dans quelque chose qu’on connaît mal et FAIRE l’indépendance. À la vitesse où les choses évoluent, des types comme moi ont l’impression d’être trois ou quatre générations en arrière. Il y en a, comme ton père, qui se sont recyclés; ils assurent la continuité. Mais ceux qui ont vraiment joué leur va-tout il y a trente ans, on ne vient pas les chercher pour les tenir au courant. On nous aimerait mieux empaillés. Tu me parles de l’attentat contre la petite Gomez. Ça peut être vraiment une cellule Riel-Chénier, qui sait… Ça peut aussi être un franc-tireur. N’importe qui, aujourd’hui, peut aller acheter à la pharmacie ce qu’il faut pour faire une bombe et recevoir les instructions sur Internet. Aujourd’hui, on dit que c’est la mafia. Peut-être. Il ne faut pas exclure que ce soit un nationaliste pas très doué. Ça peut aussi être un parfait cinglé, tout simplement. Le plus grand danger pour la société, à partir de maintenant, ce n’est pas le communisme, ni aucun révolutionnaire; c’est la masse grandissante des cinglés. Remarque que ça peut aussi être un Anglais pour nous faire accuser…

– Ça ferait dur…

– Ne pense pas ça. C’est une hypothèse sérieuse. Parce qu’il n’y a plus personne de vraiment important, personne d’irremplaçable, parce que ce sont des machines qui mènent tout, il n’y a plus beaucoup d’intérêt à se débarrasser de ses ennemis. Au contraire, c’est ce qui se passe dans la tête du monde un beau matin, le jour du vote, par exemple, qui est devenu vital. Il est important que le soir de l’indépendance il y ait beaucoup de monde dans la rue qui crient «Vive le Québec libre!» S’il y en a assez, les autres embarqueront et suivront. Et quand je dis «les autres», ce n’est pas les voisins du quartier. Je parle des Français, des Américains, des Nations Unies. Aujourd’hui, ça ne vaut plus la peine d’aller contre la «volonté populaire»: ça crée trop de problèmes et ça ne rapporte pas assez de profit. Alors, ça devient très dangereux.

– Dangereux?

– Très dangereux. Avec l’importance des sondages, le rôle des médias modernes et la sympathie pour les victimes, il est devenu plus rentable de faire disparaître ses amis que ses ennemis. Je ne suis pas certain qu’il n’y a pas, en ce moment même, des souverainistes qui font brûler des lampions pour que quelqu’un nous mette une bombe: on gagnerait trois ou quatre points dans les sondages. Ça ferait bien plus pour la cause que l’assassinat de tous les membres du cabinet Chrétien.

– Jésus Christ!

– Bien oui. Je suis même à peu près sûr qu’il y en a qui font plus que brûler des lampions. On n’est plus dans les années soixante…

– Est-ce que quelqu’un t’a approché pour une opération de ce genre-là?

– Mais non, ils ne me feraient pas confiance pour une affaire aussi complexe. Je suis trop vieux. Moi, je serais plutôt le type qu’on prendrait comme victime…

– Tu dis ça en blague, n’est-ce pas?

– Évidemment…

Marcel et Delo parlèrent encore longtemps. Ils vidèrent des Maredsous et des Gueuzes, aussi loin dans leurs habitudes et leurs goûts de la population qu’ils voulaient libérer que l’était leur langage des préoccupations de celle-ci. Ils parlèrent de tout et de rien, de Robert, de Libertad, de Bayard, du socialisme, du nationalisme, de l’esprit révolutionnaire… Ils parlèrent de tout et de rien, mais surtout de l’indépendance. En fait, seulement de l’indépendance.

Pierre JC Allard

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