LIBERTAD Chapitre 4

Chapitre 4

Ce n’est pas parce qu’on se croit un salaud — à tort ou à raison — qu’on ne sait pas y faire. Robert Desjardins avait compris que le mandat que lui avait confié Bayard était une occasion de se faire valoir comme il n’en aurait sans doute plus jamais dans sa vie. Il s’attaqua donc au problème sans perdre une minute. Il traça des ronds et de petites flèches toute la nuit sur des douzaines de feuilles, but beaucoup de café, marcha de long en large en se parlant à lui-même et supputa ses chances exactes de manipuler et de corrompre tous ces gens qui viscéralement disaient non et dont on voulait tout à coup qu’ils disent oui. Avec enthousiasme. Au matin, il avait son plan. À midi, il avait son accord et à dix-sept heures son budget. Le jour suivant fut consacré à assembler ses ressources, à séduire un peu plus ses alliés, à tranquilliser ses rivaux, à pacifier ses adversaires et à mettre en marche la logistique d’une opération qu’il voulait sans bavures comme une opération militaire.

L’annonce que le premier mai 1996 serait jour férié — comme «une main tendue vers tous les travailleurs du monde», ainsi que le Premier ministre l’annonça — fut une surprise. Elle fut une surprise heureuse pour la ministre responsable des ressources humaines, les travailleurs et même pour les cadres syndicaux dont seuls les plus importants avaient été pressentis par Robert. Elle fut aussi une surprise pour les gens du ministère des Finances, de la Fonction publique et du Conseil du trésor pour qui une journée fériée supplémentaire réduisait à néant des giga-octets de prévisions budgétaires et ajoutait du travail au moment précis où l’on réduisait d’autant le temps pour le faire. Robert avait convaincu le Coordonnateur de son plan, le Coordonnateur avait convaincu le Premier ministre. Les autres, c’était l’intendance.

C’est le ministre responsable, toutefois, qui invita les travailleurs du Québec à une grande manifestation de solidarité au Parc olympique le soir du premier mai. Il y aurait quelques discours, bien sûr, mais la bière serait gratuite, courtoisie d’une micro-brasserie qui croyait, elle aussi, que son avenir passait par l’indépendance.

Ce sont les syndicats eux-mêmes, subventionnés pour ce faire par les fonds spéciaux du Secrétariat aux activités de transition, qui invitèrent les compagnons et camarades de l’étranger (sic) à se joindre fraternellement à cette fête de famille. Tous ensemble, Québécois et Canadiens, il fallait affirmer dans les rues de Montréal le droit sacré des travailleurs de toutes les nations à assumer eux-mêmes leur destin politique et à travailler, ensemble, à la réalisation de leurs objectifs sociaux prioritaires.

– Ce qui prouve bien le caractère spontané, totalement vrai — je répète le mot, il est clé: «VRAI» — de cette solidarité, dit Robert aux journalistes après la conférence de presse qu’avaient donnée les patrons de la FTQ, de la CSN et de la CEQ, c’est justement ce qui semble, à première vue, son improvisation.

– Monsieur Desjardins, demanda l’un des journalistes, n’est-il pas surprenant qu’à six semaine de l’indépendance le gouvernement du Québec prenne les fonds des Québécois pour financer la venue au Québec de leaders syndicaux de l’Ouest, des Maritimes, de l’Ontario…?

– Le gouvernement du Québec ne paye RIEN. Je répète, RIEN aux travailleurs qui décident volontairement de venir appuyer la démarche du Québec. Le mouvement syndical canadien dans son ensemble, québécois et canadiens confondus, assume intégralement, solidairement, les coûts — dérisoires d’ailleurs — de la venue au Québec de ces milliers de sympathisants qui CROIENT à la souveraineté québécoise et à la solidarité internationale.

– Mais n’est-il pas vrai, demanda un autre pendant que la caméra filmait Robert, que le Coordonnateur a autorisé personnellement un virement de fonds important aux centrales syndicales?

– Si vous pensez que le gouvernement du Québec achète ses appuis, si vous pensez que les centrales syndicales québécoises sont obligées de payer leurs amis pour venir les voir, vous vous trompez! Ce n’est pas la première fois, d’ailleurs, que les médias, contrôlés par les grand intérêts financiers de qui-nous-savons, essayent de manipuler la population et de travestir les intentions du seul gouvernement qui, dans toute l’histoire du Québec, a vraiment pris les intérêts des travailleurs!

– Mais le gouvernement ne vient-il pas de virer une somme important aux centrales syndicales, demanda un autre?

– Il y a sans cesse des transactions financières qui doivent intervenir entre le gouvernement et les centrales syndicales. Bien sûr, il y a eu des virements récents. Il y en a eu la semaine dernière, le mois dernier, l’an dernier… Tenez, par exemple, des trop-perçus représentant environ un million de dollars ont été remis à la FTQ en règlement d’un contentieux qui traînait depuis des années concernant certaines amendes, certaines déductions pour des jours non travaillés. Est-ce que vous appelez ça des pots-de-vin aux syndicats?

– Ce n’est pas parce qu’un journal a parlé de «pots-de-vin» aux syndicats que toute la presse se ligue contre les syndicats, tenta timidement un des journalistes présents

On venait de changer de sujet. L’accusateur était devenu l’accusé. Robert savait comment noyer un poisson en lui laissant respirer l’air pur. Ses collègues, encore plus aguerris, savaient aussi depuis des années qu’il ne faut jamais tomber dans le piège de répondre à une question.
*

Ils vinrent par milliers. Certains chantèrent l’Internationale, d’autres le Drapeau rouge, tout en défilant rue Sherbrooke. On s’amusa beaucoup. Un groupe de Winnipeg, rappelant sur une longue banderole qu’il avait été le premier au monde à reconnaître le régime bolchévique de 1917, eut un succès bœuf. Le monde était maintenant suffisamment éloigné de la gauche pour que celle-ci pût ajouter le charme vieillot de la nostalgie à l’attrait bien pratique qu’elle exerçait encore sur quelques-uns. Il y en eut pour tout le monde.

L’arrivée au Stade olympique fut spectaculaire. On ne sut jamais quel groupe, le premier, avait décidé de pénétrer dans l’enceinte en brandissant le point gauche; mais il avait suffi que quelques-uns le fissent pour que les autres les imitent. C’est donc des dizaines de milliers de travailleurs portant des pancartes bilingues d’appui à l’indépendance du Québec, certains arborant des drapeaux rouges ou, plus joliment encore des bleus de travailleurs, le poing braqué contre Dieu-sait-quoi, que les caméras de télévision filmèrent au Stade le premier mai. Ces images, lorsqu’elles eurent été distribuées, furent diffusées avec beaucoup plus d’empressement que les discours des politiciens.

Les téléspectateurs québécois, surtout les tenants du oui dont beaucoup, à cause de leur âge ou de leur statut social, n’avaient jamais eu l’occasion de voir de près un point braqué, un drapeau rouge, ou même un travailleur, en ressentirent un vague malaise. Ceci n’était pas important, ils avaient déjà voté. Bien d’autres, qui s’étaient tenus à l’extérieur du débat parce qu’ils ne voyaient pas comment l’indépendance du Québec pouvait changer leur destin mieux que l’arrivée d’une nouvelle girafe au zoo, trouvèrent la cérémonie émouvante. Inspirante.

Tous ces gens qui s’ennuient — ceux qu’on appelle souvent la majorité silencieuse — trouvèrent ce soir-là que l’indépendance était quelque chose de beaucoup plus rigolo que le statu quo antérieur. Ça ferait des gains dans les sondages.

Les journaux anglophones du lendemain allaient s’en indigner, le reste du Canada allait rabrouer ceux des siens qui étaient venus servir de figurants à cette mise en scène, mais tout ceci n’était pas primordial. Comme il semblait bien que n’était pas prioritaire non plus l’impact que pouvait avoir cette scène sortie tout droit des années trente ou cinquante sur les Américains qui avaient quelque bien investi au Québec ou au Canada.

Le Québec vivait son Grand Soir.
*

Si Marcel n’avait pas eu cette indéfectible loyauté envers lui-même qui lui imposait de ne rien renier de sa vie, il n’aurait certainement pas accepté cette rencontre orchestrée par un ancien compagnon de prison des années soixante. Il ne l’aurait surtout pas fait sachant que celui qu’on voulait lui faire rencontrer était fiché par tous les corps policiers, suivi par ceux-ci chaque fois qu’ils en avaient la chance et donc une bien mauvaise fréquentation pour un homme qui, comme lui Marcel, souffrait déjà d’une feuille de route ennuyeuse. Marcel étant loyal et l’entremetteur lui ayant déjà rendu quelques services au cours des années difficiles, le rendez-vous eut lieu. Il eut lieu dans un endroit bien, anonyme à souhait: le bar d’un de ces grands restaurants de la rue Sherbrooke Est. Marcel, qui n’avait pas posé de questions, fut mis au parfum dès la première phrase.

– Nous sommes, dit Marius, des amis de Grenier — Paloma, si tu préfères — le type qui a sauté avec la petite Sud-Américaine. Je te connais. Jerry m’a dit que tu étais régulier. Je le pense aussi. Je vais te dire exactement ce que je cherche et, si tu peux m’aider, tant mieux. Si tu ne peux pas, nous ne serons pas plus mauvais amis. Nous nous comprenons?

– Vas-y.

– Quand Paloma a été tué, nous étions sûrs que vous n’aviez absolument rien à faire là-dedans. Nous étions convaincus que c’était du baratin de journalistes et que c’était un gang rival qui avait fait le coup. Nous avions des décisions à prendre. Nous avons fait notre petite enquête. Nous n’avons rien trouvé, sauf des contradictions. Ceux qui auraient eu intérêt à éliminer Paloma n’ont rien fait de ce qu’il aurait été logique qu’ils fassent par la suite. Tout ceci semble un meurtre inutile. C’est pour ça que j’ai voulu te voir. Au début, les médias disaient que c’était vous, mais nous ne le pensions pas. Maintenant, tous les médias disent que c’est la mafia, mais nous ne croyons plus que ce soit la mafia. Nous ne croyons plus que la drogue ait été le mobile de l’attentat. C’est pour ça que je te demande de me dire si oui ou non c’est la fille qui était visée et si c’est vous qui l’avez fait.

Marcel commença de hocher la tête, mais Marius l’interrompit.

– Attention, écoute-moi bien. Ça fait un mois qu’on tourne en rond et nous devons faire quelque chose. Tu n’a pas à avoir peur si c’est vous qui l’avez fait. Parce que, si c’est vous, nous comprenons que la mort de Paloma a été un accident. On comprend que vous ne visiez pas Paloma. Nous ne pourrions pas vous en vouloir pour ça. Et puis, soyons clairs; de toute façon, nous sommes plutôt pour le Québec, pas contre, tu me comprends? Donc, pour éviter bien des bavures, je te demande de me donner l’heure juste. Ce que tu vas me dire ne servira jamais ni contre toi, ni contre personne de tes amis, ni contre le «Oui». Tu me comprends bien?

Marcel comprenait parfaitement.

– Je ne sais pas. Ce n’est pas moi, ce n’est personne que je connais. Je ne pense pas, parce que je ne vois personne qui aurait eu intérêt à le faire. Ceci dit, on ne me le dirait pas, dit Marcel qui avait vraiment l’impression de se répéter, parce que je ne suis plus au cœur des choses. Si quelqu’un le faisait, il l’aurait fait sans me le dire et sans le dire à aucun de ceux qui se sont compromis au cours de la première vague. Nous, les anciens, nous sommes trop compromis. Je ne le saurais pas.

– J’ai tout de même des raisons de penser que ça pourrait être quelqu’un de chez vous. Je ne mets pas ta parole en doute, mais quelqu’un peut l’avoir fait sans que tu le saches, tu viens de me le dire. Pense, qui pourrait l’avoir fait?

– Je pense, dit Marcel. Voyons voir… Normand? Non. Jean-Pierre… non plus… Donc, ce n’est pas un ancien. Ou alors, ce serait un «ancien» qui aurait coupé tout contact avec nous. Parmi les nouveaux — excuse-moi, je pense tout haut –… peut-être Roger. Et puis, non: Roger n’aurait pas réussi. À moins, que le Marocain… Écoute, quelques semaines avant l’attentat, il y a eu chez nous un Marocain qui voulait passer à l’action directe. Il en vient comme ça, du Maroc ou d’ailleurs, qui arrivent, tout feu tout flamme, pour régler leurs comptes. Le Marocain en question, je ne sais pas de quoi il voulait se venger. Peut-être un père en prison depuis quinze ans, dont il ne sait pas s’il est mort ou vivant… Peut-être une sœur violée en France par un type du Front national, peut-être simplement de ne pas avoir eu de chance. Il y en a souvent qui veulent mettre des bombes ici: c’est plus facile que chez eux. Alors, lui, il voulait passer à l’action directe. Il avait appris plus ou moins comment fabriquer des bombes et comment se procurer les produits. Il voulait voler un détonateur et faire sauter quelque chose. La Banque du Canada, je crois.

– Mais s’il savait comment, qu’est ce qu’il voulait de vous?

– Des données pratiques sur le radio-contact. Je présume qu’il vaut toujours mieux en parler avec quelqu’un qui l’a déjà fait.

– Et qu’est ce qu’il a fait votre Marocain?

– À ma connaissance, rien du tout. Il s’est tenu avec nous quelques semaines, puis il a cessé de venir. Je ne t’en parle que parce que c’est le seul dont je puisse me souvenir qui se soit intéressé aux bombes depuis bien longtemps… Je ne l’ai pas revu depuis pas mal de temps. Je pense, d’ailleurs, que je ne l’ai pas revu depuis l’attentat. Il y a peut-être là quelque chose à vérifier.

–Il a l’air de quoi?

– Marocain. Moustaches, cheveux frisés, barbe forte. Plus grand que la moyenne, mince… tu sais, on ne se regarde pas sous le nez dans ce genre d’affaires… mais une minute! Je me souviens, il disait être étudiant à Concordia. Remarque, ce n’est sans doute pas vrai. Ça aurait trop bête de venir nous le dire s’il avait prévu monter un coup là-bas. Mais je te le dis comme je le sais. Merci de m’avoir rappelé ce type, on va aller regarder de plus près qui il est et ce qu’il fait.

– Nous aussi, dit Marius.

Marcel, tout entier investi dans l’échéance de la Saint-Jean, ne vérifia rien du tout. Après qu’ils se furent quittés, il prit le métro vers le Parc olympique et y arriva juste à temps pour entendre la ministre Harel remercier encore une fois en anglais, avec émotion, les «milliers de travailleurs canadiens, mettant la justice au-dessus des préjugés séculaires, venus saluer dans la solidarité et la fraternité les travailleurs québécois s’apprêtant à assumer librement leur destin». Bien qu’il fallût plus que des discours pour faire vibrer Marcel, 40 000 personnes ovationnant l’indépendance et brandissant des milliers de drapeaux québécois y parvinrent sans peine. Il oublia tout de cette affaire de Marocain; il avait d’autres chats à fouetter.

Pour Marius et les siens, cependant, il n’y avait pas d’autre chat qui méritât tant d’être fouetté. Ils vérifièrent.
*

Johnny et Tony étaient venus seuls rue Hochelaga, sans escorte apparente. Seuls Cric et Scalp prirent donc place avec eux à la table et Marius n’entra que pour faire son rapport. Debout. Affaire d’équilibre, encore une fois. Il était normal que Marius présentât le rapport, puisque c’est la vérification qu’il avait faite qui justifiait cette rencontre au sommet entre les caïds des deux organisations criminelles les plus actives de la région de Montréal.

Cric fit un signe de tête et Marius commença.

– Abdallah Ben Saïda, vingt-quatre ans, nationalité française, origine algérienne. Vague ascendance marocaine, du moins il le prétend. Fréquente aussi bien ici les Juifs marocains séfarades que quelques groupes iraniens présumés intégristes. Il est au Canada depuis trois ans, à titre de résident permanent. Il n’a pas de dossier judiciaire. Son frère, Mohamed Ben Saïda, quarante-six ans, a déjà lui son passeport canadien qu’il a obtenu dans le cadre du programme des immigrants investisseurs. Il est dans l’importation de textiles, les buanderies, la mécanique. Il voyage beaucoup. Il est discret, vit simplement ici mais a une résidence qui vaut dans les sept chiffres près de Montreux, en Suisse. Aucun dossier judiciaire. Nous avons remonté plus loin. Il a été mêlé à une affaire de logements bâtis avec des fonds publics en banlieue de Paris en 1982, affaire qui avait donné lieu à un scandale politique, mais il a été exonéré de tout blâme. On peut supposer qu’il a collaboré avec les autorités. Auparavant, il avait été cité en Espagne dans une histoire de fausses factures pour l’exportation de textile vers l’Amérique latine, une aventure qui avait mené quelques banques à la faillite et qui avait fait beaucoup de bruit à Barcelone. Ici, encore une fois, rien n’a été retenu contre lui; rien à trouver non plus: le dossier est plein de trous. Toute cette information a été corroborée par nos contacts à la GRC.

– Il est dans quoi, sérieusement, demanda Johnny, vous êtes-vous déjà cognés sur lui?

– Jamais. Il aurait pu ne pas exister. Maintenant, en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il est depuis longtemps derrière à peu près tous ceux qui avaient l’air de travailler seuls. Il est la source du financement pour les petits prêts dans plusieurs tavernes du nord de la ville, pas celles ou vous opérez, mais d’autres. Il s’est glissé dans les interstices.

– Dans les quoi?

– Dans les tavernes où personne n’opérait parce qu’il n’y avait pas un marché suffisant. Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne s’est pas arrêté là. Il s’est créé un réseau collé aux gens qui travaillent pour le Bien-être social et l’Assurance-chômage. Il a monté une opération où l’on escompte les chèques. Surtout le premier chèque qui peut tarder — ou qu’on peut retarder — plus longtemps. Il fait aussi du pari, mais d’une façon originale. Il est parti des soirées de bingo et il est remonté vers les Clubs de l’âge d’or. De là, il est redescendu vers les familles. Il ne travaille pas sur de gros clients mais sur la masse.

– Il «booke» sur les courses? Sur le hockey?

– Il fait mieux que ça. Il a lancé sa propre mini-loto, surtout dans les maisons pour vieillards. Son numéro gagnant est le numéro gagnant de Loto-Québec; donc pas de doutes quant à l’honnêteté du tirage, mais il paye le prix de Loto-Québec majoré de 30 %. Et il paye… On a trouvé une vieille qui a touché trente-cinq mille dollars! À côté du marché de Loto-Québec, le reste du pari au Québec, c’est des broutilles. Il aurait pu aller encore plus vite et encore plus loin. On a l’impression qu’il a surtout voulu ne pas se faire remarquer.

– Des filles? Des hôtels? Des jobs de bras?

– Pas de prostitution, du moins au Canada. Pour l’étranger, on ne sait pas. Il finance un type qui importe de la porno-vidéo, mais ça semble tout à fait marginal à ses opérations: il est le financier, pas l’exploitant. D’autre part, ce qui est beaucoup plus important, c’est qu’il a participé activement à la contrebande de cigarettes. Il l’a fait indirectement, bien sûr, mais on est remonté à un compte de banque aux États-Unis par lequel des Indiens qui ont été vus en compagnie de gens de son groupe ont fait transiter une douzaine de millions de dollars américains. Tout ça est parti vers Panama. L’argent, je veux dire.

– Il est encore actif dans les cigarettes?

– Selon ce qu’on en sait, il en est sorti, miraculeusement, juste avant que la taxe ne soit abaissée. Ceci veux dire de GROS contacts.

– Il est partout… Sauf où ça compte.

– Il n’est pas directement dans l’importation d’aucune drogue, mais même là, on se sait pas vraiment s’il n’intervient pas au palier du blanchiment. On ne sait pas encore, mais on cherche.

– Et on ne l’a vu dans rien! Impensable!

– On regardait ailleurs, conclut Marius.

– On se regardait trop les uns les autres, dit Cric, comme pour l’affaire de Harry. Je te répète encore une fois, Johnny, que Harry c’était pas nous autres.

– Mais Jerry?

– Jerry, oui. Mais c’était pour l’affaire de NDG et l’explosion de la moto de Spitball

– L’explosion, c’était pas nous autres, affirme Johnny

– Mais vous avez pris le marché de NDG, réplique Cric.

– Un jeu de circonstances. Mais vous savez que NDG, c’est plus de troubles que de profits. Les Jamas prennent 80-90% et c’est volatile. D’ailleurs, vous avez tiré Jerry, mais vous n’avez pas fait d’effort pour occuper le terrain.

Cric savait que c’était vrai. NDG était un quartier lunatique. Trop de hasch “home made”, pas assez de coke. Trop de sang au kilo. Les gens sérieux achetaient au centre-ville. Ils «donnaient au bureau» comme disait Marius. — Écoute, ça ne sert à rien de les passer un par un. On veut se croire, mais on saura jamais. De toute façon, on a compris que Paloma c’était pas vous.

– Pourquoi on aurait fait ça? La famille de New York nous lâcherait si on faisait autant de troubles — et politiques à part ça — pour aller chercher quoi? Ça représente quoi Concordia? Trois à quatre mille fumeurs de pot qui débarquent au moment du diplôme? Quelques centaines d’utilisateurs de coke, plutôt légers, qui sortent du secteur quand ils ont vraiment les moyens d’en prendre sérieusement?

– On comprenait pas nous non plus, dit Cric, mais là on comprend: il y a un autre joueur sur la patinoire.

– C’est le Abdallah qui a fait le coup?

– J’aurais cru au départ, mais on pense plus ça. Ben Saïda — le grand frère, je parle — aurait pas laissé son petit frère se mouiller comme ça. C’est probablement un autre qui a pressé le bouton.

– Et Abdallah?

– Lui, il a fait le job de tête. Il est allé apprendre comment faire une bombe démodée. Ils ont voulu nous mélanger… pis maudit qu’ils nous ont mélangés!

– Il y a un autre joueur, OK, dit Tony qui parlait pour la première fois, mais pourquoi maintenant? Pourquoi il apparaît en 1996?

C’est Marius qui se permit de répondre au lieu de Scalp, lequel aurait normalement dû donner la réplique à Tony comme Cric l’avait donnée à Johnny.

– Ben Saïda n’arrive pas sur le marché en 1996, il y est depuis au moins deux ans. Maintenant, pourquoi il apparaît aujourd’hui? Parce qu’il s’est attaqué à Paloma. Pourquoi il l’a fait? Je suppose qu’ils sont pressés d’entrer sur le marché de la coke parce qu’ils veulent se positionner face à l’indépendance. Un nouveau pays, c’est une nouvelle police, de nouveaux politiciens, de nouveaux contacts avec Interpol. Peut-être qu’ils ont pensé qu’il y avait un avantage à arriver les premiers sur ce qui va être un nouveau marché.

– C’est tiré par les cheveux, dit Johnny; c’est toujours le même marché. On va toujours rester à la même place, on va toujours couvrir les besoins locaux, mais surtout revendre aux États-Unis. Je ne vois pas pourquoi ils auraient révélé leur jeu.

– Remarque, dit Marius, qu’ils on fait de gros efforts pour brouiller les pistes et qu’ils y sont presque parvenus.

– Laissez-nous «checker» tout ça, conclut Johnny, tout en notant que c’est encore Marius qui avait parlé et que c’était peut-être lui, pas Scalp, le vrai numéro deux de la gang de la rue Hochelaga. Il y avait peut-être là un déséquilibre. Quelque chose à utiliser plus tard. Un jour, après la trêve qu’imposait l’apparition de Ben Saïda.
*

Francœur habitait dans une de ces vieilles maisons de pierre où ne peuvent vraiment vivre à l’aise que ceux qui y sont nés. Pierre Pinard y arriva vers vingt heures, le 5 mai, ressentant encore une fois une espèce de crainte révérencielle au moment de pénétrer dans cet antre du vrai pouvoir. Lui-même bien à l’abri du besoin, comme son père avant lui, Pierre Pinard n’en mesurait pas moins toute la distance qui le séparait de ceux qui détenaient la vraie richesse. De ceux pour qui l’argent n’était plus une façon d’assouvir des besoins ou même des désirs, mais uniquement un outil de pouvoir et de domination.

Pierre Pinard avait depuis longtemps réfléchi à ce qu’il fallait peu d’argent pour satisfaire les vrais besoins d’un être humain, à combien minimes — relativement parlant — étaient les montants mis en jeu pour satisfaire même les besoins les plus fous du jouisseur le plus imaginatif. On parlait, au plus, de quelques millions. Dès qu’on parlait de dizaines de millions, de centaines de millions, de milliards, de dizaines de milliards… on sortait du domaine de la convoitise, pour entrer dans celui de la pure jouissance: le pouvoir. Pinard, qui pouvait satisfaire ses besoins et la plupart de ses désirs, souffrait un peu de ne point avoir accès au pouvoir que donne l’Argent. Francœur avait ce pouvoir.

Quelques objets d’art, des meubles anciens, des tapis de Qum aux murs — et non pas au plancher. Francœur n’étalait pas d’autres richesses que celles que pouvait s’offrir un bourgeois bien nanti. Rien n’indiquait que la richesse était là en surabondance, disponible pour commander et pour corrompre. Lorsqu’ils furent au petit salon et que Francœur lui offrit un verre, Pinard ne put s’empêcher de penser qu’il buvait lui-même un meilleur porto et son fils de meilleures bières que celles que Francœur se permettait. Francœur, de toute évidence, trouvait son plaisir ailleurs.

Comme Berger. Pinard n’avait vu Berger qu’une ou deux fois auparavant, toujours chez Francœur. Il savait que Berger était suisse. Suisse et américain. Il savait que Berger était plus puissant que Francœur et il était donc encore plus que ce dernier discret. Discret, presque invisible. Pinard se souvint que Bayard avait dit: «si ce n’est Francœur, ce sera un de ses amis». Bayard connaissait-il l’existence de Berger? Il n’y avait rien à gagner à ce genre de spéculations; il valait mieux penser au travail.

– Il ne faut plus, dit Pinard, voir l’indépendance en 1996 avec les yeux de 1960. Pas même avec les yeux de 1976. Vous ne parlez plus ici avec de jeunes théoriciens. Vos interlocuteurs ne seront pas des gauchistes en mal d’en découdre avec le système. Vous traitez avec des gens d’âge mûr qui ont eu en main le gouvernement pendant plus de dix ans. Nous représentons un segment de la population qui est tout aussi prudent, tout aussi nanti, tout aussi conservateur que le vôtre. Nous méritons d’être pris au sérieux et nous voulons l’être lorsque nous parlons d’indépendance. Le 24 juin, nous ferons l’indépendance.

– Ce qui nous fatigue, dit Francœur, ce qui moi, me fatigue, en tout cas, c’est surtout la totale inutilité de l’exercice que vous vous proposez de faire. Écoute-moi bien Pierre. Nous savons que vous n’êtes pas des imbéciles. Nous ne pensons pas qu’un Québec indépendant puisse vraiment faire pire que les gouvernements qui se sont succédé à Ottawa depuis Trudeau; nous ne croyons simplement pas que vous puissiez faire sensiblement mieux. Vous ne changerez rien. Vous allez tourner en rond. Vous ne comprenez pas les vrais problèmes. Parce que vous ne changerez rien, vous êtes inutiles et même nuisibles, parce que tout changement implique un coût. Le coût de faire l’indépendance du Québec est trop élevé pour ce que ça va rapporter. C’est tout, et c’est assez. Nous n’avons pas d’autre objection à votre projet que celle-là. Votre projet est inutile. Il ne faut pas que toi et tes amis pensiez que cette opinion que nous avons implique un jugement négatif quant à votre compétence. Au contraire, nous serons heureux de traiter avec vous avant, pendant, après que cette aventure sera terminée.

– Mais pense, dit Pinard, pense à toutes les économies si nous éliminons le double emploi, les chevauchements, les duplications…

– Attention, attention, dit Francœur, ne me sors pas la salade à la sauce populaire. Je sais — et tu sais mieux que moi — que les vrais chevauchements ne sont pas entre les compétences fédérales et provinciales. Les chevauchements entre les compétences des ministères québécois de l’éducation et de la main-d’œuvre, par exemple, sont bien plus lourds et coûtent bien plus cher que ceux entre les administrations fédérale et provinciale. Je ne vous le reproche pas, il y a des chevauchements qui sont là pour servir d’excuse… Mais ne me sers pas de vieilles rengaines, sans quoi nous allons prendre un autre verre et parler de base-ball.

– Et entre nous, cher ami, intervint Berger, quand il y a un service québécois et un service fédéral qui se font concurrence, êtes-vous bien certain que ce soit toujours le service québécois qui soit vraiment le meilleur? Si vous le croyez, j’ai le regret de vous apprendre que ce n’est pas l’avis de la majorité de la population. Je ne parle pas seulement de main-d’œuvre; demandez simplement un renseignement aux bureaux de la statistique à Québec et à Ottawa. On ne fait pas un bouleversement comme la création d’une nouvelle entité nationale simplement pour faire de la normalisation de tâches. Quelle est votre vraie raison?

Un mur. Le même discours depuis trente ans. Peut-être, songea Pinard, fallait-il attaquer le problème sous un autre angle. «Personnaliser» la question, comme l’avait suggéré Bayard. Il supputa les risques et les chances et décida de plonger.

–On dit que tout changement impose un coût. C’est vrai, mais le coût de l’un est toujours le profit d’un autre. Pourquoi ne pas regarder plutôt les énormes possibilités de profit liées au changement lui-même?

Berger tourna la tête un peu plus vite. Il ne sursauta pas, loin de là, mais il tourna tout de même la tête un peu plus vite. Pour la première fois, Pinard jugea que Berger accordait un quelconque intérêt à la question.

– Qu’est-ce que tu veux dire, Pierre, demanda Francœur?

– Je dis qu’il en est des époques comme des secteurs économiques et des investissements. Il y a des secteurs de tout repos où l’on ne perd jamais sa chemise mais où l’on gagne peu. Il y a les obligations du Canada, qui ont un rendement assuré, mais c’est sur les denrées que l’on fait de gros profits. De la même façon, on peut faire des profits de bon père de famille dans une économie qui croît de 2% par année avec un gouvernement stable. Mais, il ne faut oublier que c’est en Russie, en Chine et dans le tiers monde, aujourd’hui, que l’on peut tripler son capital en deux ans. Pas ailleurs.

Francœur fit la moue.

– Il y a et il y aura toujours des marchés volatiles, pour ceux que ça intéresse. Personnellement, je ne vois pas d’intérêt à faire du Québec un marché volatile. Ni une Russie, ni une Chine, ni un pays du tiers monde. Est-ce que c’est votre intention?

– La vérité, dit Berger, c’est que les choses actuellement sont en équilibre. Je ne vois pas intérêt à ce qu’il se donne un brusque coup de volant pour changer de cap. Le Québec représente un marché connu où viennent investir et évoluer des gens qui apprécient ce que le Québec leur offre. Le Québec comme province canadienne. Je n’ai rien contre les gens qui veulent courir des risques, mais voulez-vous vraiment entraîner dans une aventure sept millions de personnes qui, vous le savez, n’ont pas très bien compris ce qu’on leur proposait quand ils ont dit oui?

Pinard décida de plonger plus profondément. — Supposons qu’il ne s’agirait pas de prendre une autre direction, mais simplement de faire un petit détour? Un petit détour, le temps de tenir enfin toutes ces promesses que l’on a faites depuis trente ans. Le temps de clarifier la situation… et de faire une bonne affaire?

Cette fois-ci, il en était sûr, Berger avait accroché. Peut-être que «bonne affaire» était le mot clé pour Berger. Francœur n’avait pas encore mordu. — Vous voulez l’indépendance pour un temps, dit ce dernier? Tu sais, Pierre, c’est exactement la thèse de Mansfield: laissez le Québec sortir du Canada, il y reviendra. Je n’ai jamais été, et je ne suis toujours pas d’accord avec cette approche. Les gains sont problématiques, les risques sont tout à fait imprévisibles.

– Pas imprévisibles, dit Pinard, seulement imprévus. Imprévus, parce que nous n’avons pas pu les prévoir… Et nous ne pouvons pas les prévoir parce que nous n’avons pas les outils pour les prévoir. Nous n’avons pas les contacts pour les prévoir. Monsieur Berger, je me souviens qu’il y a quelques semaines, vous parliez d’un contact au Federal Reserve Bank. Il faudrait que les gens en place comprennent qu’il ne s’agit pas de sortir le Québec du Canada puis de l’y faire rentrer: c’est nous qui parlons d’association depuis trente ans! Il s’agit seulement de laisser la porte ouverte le temps d’un courant d’air, le temps d’une grande bouffée d’air pur. Un marché volatile pendant quelques jours est-il vraiment si inquiétant? N’est-ce pas plutôt une aubaine exceptionnelle?

– Tout dépend, dit Berger, de qui ouvre et ferme la porte.

– Les chambres fortes ont deux clés, dit Pinard. Il faut aussi être deux pour lancer un missile nucléaire. Pourquoi ne pas collaborer?

– Pourquoi le faire, protesta Francœur? Vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout de votre projet le 24 juin. Le 25 juin, vous serez encore dans la Confédération canadienne.

– Mais je l’espère bien, dit Pinard! Je l’ai dit et je le répète, il y a trente ans que nous parlons d’association. Je voudrais que le Québec soit dans la Confédération canadienne le 25 juin, mais je voudrais qu’il y soit de son plein gré et que les Québécois soient heureux. Il n’est à l’avantage de personne d’avoir une population malheureuse. Il n’est à l’avantage de personne d’avoir un gouvernement humilié et discrédité à Québec. Pourquoi ne pas régler la situation une fois pour toute, mais à l’avantage de tout le monde. À votre avantage comme à celui des autres?

Il y eu un silence et c’est Berger qui reprit.

– Vous ne pensez pas vraiment, Monsieur Pinard, que Francœur et moi pouvons régler cette situation, n’est-ce pas?

– Je crois que pourriez faire ce qu’il faut faire et dire ce qu’il faut dire pour la régler. Je ne pense pas, cependant, que vous prendrez ce risque. Je voudrais donc simplement que vous favorisiez une démarche de ma part qui me permettrait d’essayer de le faire.

Francœur haussa les sourcils puis redevint de marbre.

– Comment?

– Je veux un rendez-vous à Washington et je veux proposer là-bas un scénario sur lequel nous aurons, vous et nous, conclu un accord de principe. Je veux que monsieur Berger passe une coup de fil là-bas qui confirme que nous sommes d’accord.

– D’accord, dit Francœur, pour que nous ouvrions la porte et que vous ne sortiez pas, c’est ça?

– Et que nous laissions entrer une grande bouffée d’air pur. Oui, c’est ça.

Francœur se leva et alla chercher une autre bouteille. Il revint, remplit les verres et attendit. Il consulta Berger du regard, mais celui-ci resta impassible. Pinard aussi. Finalement, c’est Francœur qui parla.

– Combien de temps faut-il laisser la porte ouverte? Il y a beaucoup de plantes qui ne supportent pas le froid…

– Si on le fait, dit Berger, laissons Michael régler les détails.

– C’est tout ce que nous demandons, dit Pinard.

Un nouveau silence, puis Francœur demanda à Berger:

– Vous êtes prêt à appeler Washington?

– Si vous appelez Ottawa, répondit ce dernier. Il faut en finir avec cette histoire; il y a vingt ans que tout stagne dans ce pays.

Francœur demanda à Pinard:

– Tu parlais de deux clés pour le coffre-fort.

– Oui… et vous les avez toutes les deux. Ottawa et Washington. Ce que nous avons, nous, c’est la combinaison. Rien ne sera réglé aussi longtemps que nous n’aurons pas dit oui. Vous serez les premiers à le savoir…

Il n’y avait plus rien à dire. Ils se saluèrent courtoisement, mais personne ne songea même à tendre la main, de sorte qu’aucun ne s’en offusqua.
*

Ils s’étaient réunis, cette fois, dans un local de la rue Bishop qui aurait pu être l’atelier d’un couturier. Ils étaient seuls, mais tout donnait l’impression qu’à tout moment une secrétaire aurait pu entrer et s’asseoir à son poste, qu’un tailleur aurait pu prendre ses ciseaux et tailler, un dessinateur reprendre son esquisse là où il l’avait abandonnée. Marius se demanda si tout ceci n’était qu’un décor et ne servait que de lieu de réunion ou si, au contraire, on avait simplement évacué les occupants le temps de tenir le meeting. Johnny était là, bien sûr, mais accompagné d’un autre Tony. Un Tony qui, de toute évidence, était le père ou un parent de l’autre: une copie un peu jaunie, un peu fripée, avec des cheveux qui n’étaient plus noir jais mais impossiblement blancs. Blancs Alberto VO5, avec des reflets bleutés.

Johnny, pour sa part, nota que Scalp n’était plus là aux côtés de Cric. Les apparences avaient rejoint la réalité. Il n’y avait plus de déséquilibre. Plus de déséquilibre, mais peut-être un mécontent, quelque part… Il faudrait voir plus tard.

– Tout «checke», dit-il. Tout ce que vous nous avez dit est vrai et je puis ajouter que le groupe de Ben Saïda blanchit à tour de bras, via une compagnie de financement qui travaille sur la Russie.

C’est l’autre Tony qui continua. Tony junior travaillait pour Johnny, mais il était clair que Johnny travaillait pour Tony senior. Il se tut respectueusement.

– L’argent sale, dit Tony, part pour Moscou pour être changé en roubles. Personne là-bas ne pose de questions quand on lui donne un dollar pour des roubles. Le gouvernement non plus; c’est l’un des facteurs qui empêchent le rouble de s’effondrer encore plus. Quand ils ont un nombre suffisant de roubles, ils prennent un homme d’affaires honnête, au Canada, lequel met, disons un million, sur la bourse de Moscou. Ce type n’est pas une poire: il fait une bonne affaire. Ses investissements vont prospérer. Il est facile de les faire prospérer, puisqu’on achète les actions des compagnies à la hausse avec les roubles qu’on a eu pour l’argent sale. On achète, on ré-achète, on achète encore plus haut… Dans six mois, l’honnête homme d’affaires aura vu son million en devenir cinq. Il reçoit instruction de vendre et il touche son argent à Grand Cayman. De ces cinq millions, il en garde deux; il a donc doublé son argent. Il remet les trois autres millions à un partenaire de Jersey. Tous les contrats sont en ordre, la transaction est impeccable. La compagnie de Jersey reçoit son argent «good, clean and clear». Tout est parfaitement blanchi. Si un jour quelqu’un posait des questions, c’est l’honnête homme d’affaires qui répondrait, puisqu’il a été partout le «beneficial owner». Il répondra sans crainte, puisqu’il n’a rien à se reprocher. Rien à se reprocher, sauf peut-être une petite manœuvre d’évasion fiscale, ce qui suffira à le garder bien discret. L’argent est propre et peut être investi par la compagnie de Jersey au Canada ou ailleurs. Investi dans les compagnies de Ben Saïda, des Russes qui collaborent avec lui… et dans celles de tous les politiciens et policiers qui ont fermé les yeux en cours de route. Ils sont bien contents qu’on leur donne quelque chose, puisqu’il n’y avait rien à voir de toute façon.

– Pourquoi les paye-t-on, demanda Cric?

– Pour que les lois ne changent pas, intervint Marius, pour que des flics zélés ne viennent pas attirer l’attention en posant des questions idiotes.

Tony approuva de la tête et resta silencieux. C’est Johnny qui reprit la parole.

– La bombe était bien dans le pardessus de Paloma et a été détonnée par radio. Un drôle de procédé, assez démodé d’ailleurs, ce qui est surprenant pour des types du calibre du groupe de Ben Saïda. Il y a pas mal de gens à Concordia qui devraient leur dire merci, car en faisant exploser la bombe au moment où Paloma était devant la case et la bloquait entièrement de son corps, on a fait un minimum de dommages autour. C’est pour ça que la fille n’a été que blessée et que les autres n’ont eu que des égratignures.

– Moi, je n’ai pas de merci à leur dire, les tabernaks, explosa Cric! On les «hitte»-tu? Si on se met ensemble…

Marius savait que la question était saugrenue et il regarda ostensiblement ailleurs pour éviter de rencontrer les yeux des deux autres. C’était une situation difficile: s’il semblait d’accord, il passerait pour un imbécile; s’il semblait désapprouver, il paraîtrait déloyal.

Tony leva lentement la main, dans le geste du patriarche qui demande la patience aux jeunes. — Piano! Nous ne savons même pas qui est derrière Ben Saïda. Aucune des familles de New York n’a l’air d’être dans le coup.

– Peut-être, dit Marius, est-ce justement ce qu’on veut nous faire croire.

– Non, continua Tony, pas un groupe américain ne risquerait de compromettre quarante ans de stabilité relative des marchés américains pour venir vendre un peu plus de poudre à Concordia, ou même toute la poudre qui peut se vendre à Montréal. Ben Saïda est un nouveau joueur. Nous ne le connaissons pas mieux que vous. Nous ne savons pas ce qu’il veut. Un chose que je peux te dire, Cric, c’est qu’il n’y a pas un seul Italien dans le réseau canadien de Ben Saïda. Pas un seul. Ce n’est pas une coïncidence.

Marius approuva de la tête. — C’est vrai. Il y a des Maghrébins à la tête et, en dessous, des Français, des Libanais, des Espagnols, des Iraniens, surtout des Québécois bien ordinaires. Mais il n’y a pas un seul Italien.

– Et en Russie, rien que des Russes, renchérit Tony. À Grand Caïman, c’est un Grec qui tient la baraque. À Jersey, c’est un Français, aussi d’origine russe. Qui est en arrière de tout ça? Alors, ne frappons pas avant de savoir ce qu’on frappe.

Le téléphone cellulaire de Cric sonna. À la surprise générale, car il était inconvenant qu’il soit ainsi interrompu. La conversation ne dura que quelques secondes.

– Ils ont mis une bombe à Pierre-Dupuy, dit Cric.

– Beaucoup de victimes, demanda Marius?

– Non, on a trouvé la bombe avant qu’elle explose. Mais, je le prends pas. Bantam était là une heure avant! C’est notre marché, on va le défendre. Écoutez, dit-il en s’adressant à Johnny, on vous a mis au courant. Énervez-vous pas si ça brasse, vous êtes pas là-dedans. Mais si quelqu’un de chez vous à des problèmes, regardez ailleurs comme il faut avant de penser que c’est nous autres, OK? Il se leva et sortit, Marius le suivit.

Pierre JC Allard

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