LIBERTAD Chapitre 6

De Pierre JC Allard

Chapitre 6

Cardoso et deux de ses amis dont le rôle n’était de toute évidence pas de tenir une conversation occupaient une chambre sans prétention du Queen Elizabeth. Cric et Scalp, vêtus tous deux pour l’occasion d’un complet sombre, étaient arrivés à l’heure prévu. Après, rien de ce qu’ils avaient prévu ne s’était réalisé. Maintenant, ils écoutaient, sans trop savoir comment reprendre l’initiative. C’est Cardoso qui menait le jeu.

– Ce que je vous propose me semble parfaitement normal. Nous vous vendrons la quantité dont vous avez besoin pour le marché local au prix auquel vous nous vendiez précédemment ce dont nous avions besoin pour notre marché. Ça me semble régulier. Nous ne faisons donc avec vous que le même profit que vous faisiez avec nous. Vous cessez simplement d’être les intermédiaires entre les producteurs et nous. Nous nous approvisionnons directement d’une autre source. Je tiens à vous dire que nous n’avons pas établi de contacts directs avec vos fournisseurs. Nous avons été parfaitement réguliers. Maintenant, si vous préférez acheter ailleurs, libre à vous. Je dois vous dire, cependant, que j’ai de bonnes raisons de penser que vos fournisseurs ne vous fourniront plus. Si vous avez une alternative, nous ne nous en mêlerons pas.

Cric trouvait toujours aussi confuse l’explication que Cardoso lui donnait pour la cinquième fois. Il en retenait seulement que les Américains n’achetaient plus: ils étaient prêts à vendre. Ils prétendaient ne pas avoir fait de contacts avec les Colombiens. Ils prétendaient n’avoir aucun intérêt dans le marché local et ne pas vouloir les y concurrencer. Bon. Il n’arrivait pas à mettre le doigt sur la faille, mais il comprenait que si les choses en restaient là leur opération étaient foutue. S’ils ne pouvaient plus compter sur le profit d’intermédiaire entre les Colombiens et New York, ils ne seraient plus en position même de garder leur part du marché de Montréal. Ils devraient réduire leurs effectifs, faute de fonds et, tôt ou tard, c’est Johnny et sa bande qui rafleraient tout. Cric et son groupe ne pourraient même pas compter sur le soutien implicite de la famille de New York, pour lesquels ils ne seraient plus un chaînon indispensable du réseau de distribution mais simplement d’insignifiants distributeurs sur un marché éloigné.

– Je comprends, monsieur Cardoso, mais est-ce que nous n’avons pas toujours loyalement rempli nos engagements? Est-ce que nos prix sont trop élevés?

– Vos prix sont trop élevés, puisque nous pouvons maintenant acheter à meilleur compte. Je répète encore une fois que nous ne vous avons pas doublés. Nous n’avons établi aucun contact avec vos fournisseurs. Nous avons simplement une autre source d’approvisionnement, fiable et moins chère. Suffisamment moins chère pour que nous puissions vous vendre au prix auquel vous nous vendiez. Ça me semble clair. Considérez que les choses deviennent simplement normales, puisque, à mon avis, vos besoins ne représentent qu’environ vingt pour cent de ce que vous nous vendiez. Est-ce qu’il n’est pas plus raisonnable que vous achetiez de nous plutôt que nous de vous?

Il n’y avait vraiment rien à dire. Ils étaient évincés. Soit que les Colombiens aient renoncé à la prudence traditionnelle qui leur faisait chercher un intermédiaire plutôt que de traiter directement avec les Américains — une prudence que respectaient la plupart des groupes importants depuis l’affaire Noriega — soit qu’un autre intermédiaire se soit introduit et ait réussi à faire le contact avec les Colombiens comme avec les New-Yorkais. Si tel était le cas, tous les soupçons pointaient vers Ben Saïda.

Cric se réunit avec Marius et Scalp et résuma la situation. Quand il eut terminé, c’est Marius qui intervint.

– Je ne crois pas que les New-Yorkais et les Colombiens se soient mis d’accord. C’est possible, mais improbable. Je ne crois pas non plus que ce soit Johnny qui ait monté toute cette histoire. Ce serait possible, mais il aurait été plus simple pour eux de se servir de leurs propres sources, de faire une guerre des prix ou de nous tomber dessus directement. De plus, la famille américaine qui contrôle la bande de Johnny et celle que nous approvisionnons à New York sont rivales. Je ne les vois pas comploter pour nous éliminer. Nous et notre marché sommes sans importance pour nos contacts américains; c’est dommage, mais il faut en tenir compte. Cette fois-ci, c’est un avantage. Quand on enlève tout ce qui n’a pas de sens, qu’est-ce qui reste? Ben Saïda. Ben Saïda a réussi a établir un contact avec les Colombiens ET un contact avec nos clients américains. Il nous a donc rendus complètement superflus. Il veut prendre le marché, donc il coupe les prix. Pour prouver qu’il est sérieux, il fait éliminer Paloma. Nous n’avons aucune parade a offrir.

– Sauf, dit Scalp, concentrer toutes nos ressources sur le marché montréalais et rebâtir peu à peu un volume d’affaires raisonnable.

– On n’y arrivera pas, dit Cric, il faudrait faire «sniffer» les enfants et les vieillards! Johnny et son groupe sont dans cinquante patentes. Nous, on n’en a qu’une: la dope. Qu’on bouge dans n’importe quelle direction, on va «piler» sur les pieds de quelqu’un. Si on essaie de le faire sans avoir le «backing» d’une grande famille américaine, on s’en va pas nulle part.

– On peut toujours demander des jobs à Johnny, dit Scalp, mais ça ne m’intéresse pas.

– Il y a une autre solution, dit Cric: convaincre les Colombiens de continuer à faire affaire avec nous plutôt qu’avec Ben Saïda.

– Oui, dit Marius, mais il faudrait d’abord pouvoir les rejoindre. Nous n’avons toujours pas de nouvelles de Ricardo et je n’ai pas réussi à établir un contact avec les gens de Bogota. Soit qu’ils se soient déplacés, ce qui ne serait pas surprenant, soient qu’ils nous ignorent volontairement. Dans un cas comme dans l’autre, c’est une avenue qui est bouchée.

– Il faut tout de même, dit Cric, que Ben Saïda ait contacté les Colombiens. S’il l’avait fait en Colombie, toute l’affaire de Paloma aurait été inutile. Donc, ils ont fait le contact à Montréal. Donc, Ricardo est venu à Montréal et a été intercepté par les Marocains. Il y est peut-être encore.

Marius claqua les doigts. — Ça, je crois que c’est un filon. Donne-moi vingt-quatre heures.
*

Ricardo n’avait pas été très difficile à trouver. Il occupait une suite à l’hôtel Bonaventure et était accompagné d’une femme éblouissante. D’une femme éblouissante et de personne d’autre. Ricardo n’avait pas de gardes du corps ou, du moins, semblait ne pas en avoir. Les gens qui transportaient, négociaient, trafiquaient, étaient ailleurs. Il ne leur parlait pas. Ceux-ci ne communiquaient jamais avec lui. Lui seul savait comment et par qui circulaient ses ordres et lui parvenait l’information. On ne le lui demandait pas. S’il reconnut Marius au moment ou celui-ci l’aborda, il n’en laissa rien paraître. Il haussa simplement les sourcils, le regard interrogateur. Marius ne pouvait se permettre de jouer le même jeu et risqua donc le tout pour le tout.

– Paloma est mort. Pour nous, rien n’est changé. Si quelque chose peut être fait, c’est moi qui ai le mandat de le faire. Peut-on se parler?

Marius le dépassant d’une bonne tête, Ricardo ne pouvait le toiser sans se mettre en état d’infériorité. Il fit néanmoins du mieux qu’il put pour en donner l’impression, en regardant Marius d’abord dans les yeux puis ensuite au niveau de la bouche en s’écartant légèrement. Le message était que Marius n’avait pas l’impeccable dentition d’un Latino et qu’il avait d’ailleurs peut-être mauvaise haleine. Ricardo sourit, cependant.

– Montez chez moi.

Il lui tourna le dos et Marius le suivit. Ricardo ne semblait jamais craindre de tourner le dos à qui que ce soit. On ne pouvait que supposer que quelqu’un surveillait ses arrières. Marius ne risqua pas de perdre la face en se retournant pour vérifier: il emboîta le pas avec la même désinvolture, en silence lui aussi. Ils ne se parlèrent que lorsqu’ils furent dans la chambre de Ricardo.

– Je vous écoute, dit celui-ci, en s’asseyant et en faisant signe à Marius de l’imiter.

Avant même de débuter, Marius savait déjà que la partie était perdue. Il avait reçu les signes clairs d’une fin de non-recevoir. Ricardo mettait simplement un point d’honneur à agir avec correction.

– Y a-t-il un obstacle, dit Marius, à ce que nous faisions la transaction convenue?

– Je ne me souviens pas que nous ayons convenu de quoi que ce soit.

– Disons, la transaction habituelle.

– Chaque transaction est une affaire distincte, vous le savez bien. Nous sommes sur une marché volatile.

– Quelqu’un offre plus?

– Je n’ai pas à répondre à cette question.

– Pouvons-nous, de quelque façon que ce soit, faire un achat?

– Non. J’ai tout ce qu’il me faut et je n’ai plus rien à vendre.

Marius remarqua que Ricardo n’avait pas dit qu’il n’avait rien à vendre, mais qu’il n’avait plus rien à vendre. Ce n’était certainement pas une erreur. Ricardo, tout en respectant les règles de la discrétion venait tout à fait sciemment de lui donner l’information qu’il cherchait. Une transaction avait été faite à Montréal et elle était maintenant terminée. La drogue n’était plus entre les mains des Colombiens mais entre celles d’une tierce partie. Marius hocha la tête, signifiant qu’il avait compris le message et qu’il appréciait la faveur que venait de lui faire Ricardo en l’informant. Appréciant d’être apprécié, Ricardo, grand seigneur, ajouta:

– Nous partons demain. Je regrette toujours de ne passer que quelques jours à Montréal. Je n’ai pas plus de temps.

C’était à la fois la confirmation que la transaction était faite et une indication qu’elle l’était depuis peu. Ricardo n’avait pas à préciser et il le savait: Marius trouverait facilement, dans les registres de l’hôtel, la date exacte et l’heure de son arrivée. Il se leva, l’entrevue était terminée. Il raccompagna Marius jusqu’à la porte et, avant son départ, lui tendit la main. C’était presque lui souhaiter bonne chance. Marius avait toujours pensé que Ricardo avait pour lui quelque sympathie
*

Cric, Marius et Scalp étaient réunis à nouveau, dans le local de la rue Hochelaga. Jamais, depuis douze ans qu’elle était formée, la bande n’avait vécu un moment aussi difficile. Il avait fallu bien des efforts, au départ, pour se tailler une place au soleil. Bien des efforts, pour être reconnus comme un groupe qui méritait qu’on lui fit une place. Il y avait eu des coups durs, plusieurs de ceux qui étaient là au départ étaient disparus. Maintenant, cette affaire qui s’était bâtie sur l’union entre certains contacts de Paloma et l’autorité de Cric menaçait de disparaître.

– Ricardo, dit Marius, est arrivé à Montréal dans l’après-midi du 20. Hier après-midi, 21, il n’avait déjà plus la cocaïne. Ils n’ont pas traîné…

– Depuis que Cardoso est à Montréal, nous ne l’avons pas laissé d’une semelle, dit Scalp. Si les Américains ont reçu leur stock, de qui que ce soit, Cardoso n’était pas présent.

– Mais il n’y a jamais une vente qui s’est faite sans que Cardoso soit présent, ajouta Cric; c’est lui qui porte les billets: personne d’autre. Donc, il faut croire que les Colombiens de Ricardo ont déjà livré le stock à Ben Saïda mais que Ben Saïda l’a pas encore donné à Cardoso. Ça fait qu’il nous reste encore une chance: aller chercher la coke chez Ben Saïda.

– Et comme on lui payera pas, ajouta Scalp, ça peut faire la plus maudite bonne affaire qu’on a jamais faite.

– Si Cardoso veut bien l’acheter de nous, précisa Marius.

– Pour ça, il y a pas de problème, affirma Cric. Si on a le stock, Cardoso posera pas de questions. Il va payer.

– Va falloir le trouver, le stock…

– Pour ça, Scalp, Marius va s’en occuper, conclut Cric.

Marius opina.

– Je peux ramasser n’importe qui du groupe de Ben Saïda dans la demi-heure qui suit, dans la mesure où la discrétion n’est pas de rigueur. Mais, attention: les affaires de Ben Saïda sont complexes et ce n’est pas parce qu’on ramasse l’un ou l’autre de ses hommes qu’on apprendra où est la poudre. On ne sait pas qui a fait la transaction.

– Ramasse Ben Saïda lui-même, suggéra Scalp.

– Récupérer Mohamed Ben Saïda dans une tour à bureau de la rue Université, c’est une opération majeure. Si on est vraiment TROP visibles, Cardoso va s’énerver. Toutefois, dit-il, arrêtant le geste de découragement de Scalp, il est très probable que l’autre Ben Saïda, celui qui a organisé l’attentat contre Paloma, a continué de suivre cette affaire. Donc, il sait où est le butin. Or, lui, il n’est pas difficile à prendre. À cette heure-ci, il se promène dans les maisons de retraités de Laval et distribue de l’argent. Il paie ceux qui ont gagné à la mini-loto.

– Il n’est tout de même pas seul, protesta Cric?

– Non, il a deux armoires à glace avec lui, mais à cause de tout ce fric qu’il transporte: il n’a évidement pas besoin de bousculer qui que ce soit pour les payer. C’est une opération propre et intelligente. Après, ses deux acolytes vont faire le tour de quelques tavernes et bars de danseuses nues, mais Abdallah Ben Saïda ne sera pas là. Lui, il est comme les chefs d’entreprise qui ne parlent au personnel que quand ils ont des bonus à offrir. Les mauvaises nouvelles, c’est toujours d’autres qui les apportent.

Cric se leva. — Vas-y Marius. Prend Bantam, Jonas et ceux que t’as besoin pour faire la job. Une job «clean». Toi, Scalp, occupe-toi de Cardoso. Il ne faut pas qu’il récupère le stock du Marocain. Tu le fais le plus gentiment possible, mais il ne faut pas que la transaction se fasse. No matter what.
*

Abdallah Ben Saïda n’avait jamais cessé d’être filé par les hommes de Marius depuis que ceux-ci l’avaient identifié comme le responsable de l’attentat qui avait coûté la vie à Paloma. Malgré toute la discrétion qui est de rigueur dans ce genre d’affaires, tous ceux qui étaient chargés de la filature avaient bien fini par apprendre ce qu’on reprochait à ce type. Ils avaient tous connu Paloma et nul d’entre eux ne doutait que le Marocain ne fût en sursis. Ils attendaient. Chaque fois que le cellulaire sonnait, ils attendaient les instructions. Ils ne savaient simplement pas si les instructions seraient de l’abattre, de le jeter avec une pierre au cou dans la rivière des Prairies ou de le ramener à Scalp qui lui ferait lui-même son affaire. Ils étaient tellement sûrs que justice serait faite, qu’ils ne montraient même plus d’empressement à la voir s’exécuter. Ils attendaient.

Quand ils apprirent ce matin-là qu’ils n’étaient plus les chasseurs mais que Marius et deux voitures de copains venaient prendre la relève, ils ne furent même pas déçus. Ils savaient qu’ils pouvaient faire confiance à Marius tout autant qu’à Scalp. — On est à la résidence Saint-Laurent, dit le guetteur à Marius; il a fini Laval. Il en a pour vingt minutes ici, après il sera à la Maison de l’Arc-en-ciel, sur Côte-Vertu. On se rencontre ici ou là-bas?

– On veut leur demander de monter avec nous. On peut faire ça sur Côte-Vertu?

– Oui, c’est ben passant mais y a du parking.

Marius et ses hommes furent là les premiers. Ils avaient déjà identifié un coin tranquille où l’on pourrait discuter, derrière le garage, au sous-sol de la maison attenante à celle pour retraités. Une pièce qui, de toute évidence, servait de remise pour les instrument de jardinage et n’était donc pas utilisée à cette époque de l’année. Quand Abdallah et ses compères arrivèrent, il était clair qu’ils ne se doutaient de rien.

Le jeune Marocain descendit seul et se dirigea vers la porte de la maison mais n’y parvint jamais. Il fut accosté par Jonas qui lui posa un pistolet dans les côtes et le fit dévier vers la ruelle menant au garage. Ses deux gardes du corps, tout aussi peu méfiants, bondirent hors de la voiture pour se retrouver entourés chacun de deux hommes de Marius qui les braquèrent de la même façon et les entraînèrent vers la même destination. Tout ça n’avait pas duré deux minutes.
*

– C’est lui, dit Bantam en désignant Abdallah, l’enfant de chienne qui a…

– Tais-toi. Marius n’avait pas l’intention de perdre de temps ni de donner des renseignements. Il était là pour en obtenir. Vite. — Toi, dit-il en s’adressant à l’un des gardes, comment s’appelle le Colombien?

– Quel Colombien?

Marius lui assena de toutes ses forces un coup sur la tempe de la crosse de son pistolet. L’homme poussa un cri sourd, tituba, ses genoux fléchirent. Marius le retint de la main gauche au collet et le frappa encore une fois, au sommet de la tête cette fois-ci. L’homme s’écroula et ne bougea plus.

– L’as-tu tué, demanda Bantam?

Marius, sans répondre, frappa de toutes ses forces l’autre garde au plexus. D’abord de la pointe de son pistolet, puis de la main gauche. Avant que l’homme n’ait pu reprendre son souffle, il l’agrippa aux cheveux, lui baissa la tête et le frappa aussi deux fois à la nuque. L’homme tomba et ne bougea plus.

– Si tu les tues tous, on saura rien, se permit de dire Bantam

– Ces deux-là savent rien, dit Marius. Passe-moi le sécateur.

– Le quoi?

– Les gros ciseaux pour couper les branches, là, dans le coin.

Jonas les lui tendit et Marius s’en servit pour couper le jeans du premier garde.

– Amenez-moi celui-là, dit-il à ceux qui tenaient Abdallah. Amenez-le ici et tenez-le bien.

Quand Abdallah fut tout prêt, Marius baissa le slip de l’homme évanoui.

– Étire-lui le machin, dit-il à Bantam. Non, reste de côté, le spectacle est pour celui-là, dit-il en montrant Abdallah. D’un coup de sécateur il trancha le membre de l’homme qui, même inconscient, poussa un long gémissement et ouvrit les yeux pendant que le sang giclait en fontaine, vers Abdallah. Lâchant le sécateur, Marius souleva la tête de l’homme et la frappa de nouveau sur le sol en béton. Il cessa de gémir.

– Anesthésie, dit Marius, je n’aime pas voir les gens souffrir. Passe-moi çà, dit-il à Bantam, qui était devenu vert et tenait toujours, hébété, le bout de pénis entre ses doigts. Marius le lui enleva et le braqua sous le nez d’Abdallah.

– Ça, c’est un demi-zizi. Si tu oses me dire, une seule fois, tu comprends, une seule fois, une seule fois, que tu ne sais pas quelque chose… le tien passe à la scie que tu vois dans le coin, là-bas. Mais je ne t’assommerai pas avant. Je n’aime pas faire souffrir les gens, mais je peux me forcer. Tu as compris?

L’autre avait fermé les yeux et claquait des dents. Ceux qui le retenaient le regardèrent avec surprise: ils ne savaient pas que l’on pouvait vraiment claquer des dents parce qu’on avait peur.

– Comment s’appelle le Colombien, demanda Marius?

– Ricardo.

– Quand avez-vous reçu la livraison?

– Hier matin, à onze heures.

– Combien avez-vous payé?

Le jeune ne répondit pas. Il hurla et se raidit tétanisé.

– Je te jure, dit-il enfin, je te jure que je ne le sais pas. C’est mon frère Mohamed qui le sait. Je ne le sais pas. Je te jure que je ne le sais pas.

– Où est la drogue, demanda Marius sans insister?

– Sur la rue Paré, à dix minutes d’ici. Mais elle va partir. Elle va partir d’une minute à l’autre. Allez-y tout de suite, autrement ils l’auront enlevée. Dépêchez-vous, je vous jure qu’elle est là. Je ne sais pas où on va l’amener. Allez-y tout de suite.

C’est à ce moment précis que Bantam s’effondra.

– Occupe-toi de lui, dit Marius à Jonas, je crois qu’il a été secoué. Vous deux, dit-il en s’adressant à ceux qui tenaient Abdallah, attachez et bâillonnez ce type-là et amenez-le au local de la rue Adam. Reculez la voiture jusqu’au garage, vous n’aurez pas de problème à l’embarquer. Toi, dit-il à un autre de ceux qui l’accompagnaient, va à l’adresse que ce type va te donner rue Paré. — Tu sais bien l’adresse exacte, n’est-ce pas Abdallah? — et suis tout ce qui sort de là. Prends la deuxième voiture et pars. Tout de suite. Je vais t’envoyer des renforts.

Bantam avait retrouvé ses esprits mais restait silencieux.

– Bantam?

– Oui, Marius. Écoute, je ne sais pas…

– Regarde dans la poche des types et donne-moi la clé de la voiture. Ensuite, prends le pistolet qu’on a enlevé au type tout à l’heure, visse le silencieux qui est sur la table à côté, puis mets-leur à chacun une balle dans la nuque. Tu peux faire ça?

– Oui, Marius, dit Bantam, heureux de redevenir utile et s’empressant déjà de le faire.

– Bantam?

– Oui, Marius

– Quand ce sera fait, toi et Jonas vous roulez chacun des deux gardes dans un des tapis qui sont là-bas dans le coin. Ça devrait faire des paquets transportables. Je t’envoie une voiture pour te débarrasser des colis. En attendant, vous restez ici. Vous, dit-il en s’adressant à ceux qui achevaient de ligoter Abdallah, ne lui foutez pas un mouchoir dans la bouche, il pourrait suffoquer. Il va encore être utile. Ne vous inquiétez pas, il ne criera pas.

Marius n’avait fait que quelques pas dans le garage lorsqu’il entendit un petit bruit sec, comme un éternuement retenu. Encore quelques pas et le même bruit, assourdi. Bantam avait fait son boulot. Il faut savoir motiver le personnel, songea Marius.
*

– C’est «tough», pour les deux gars qui étaient pas au courant, remarqua Scalp.

– C’est la guerre, dit Marius.

Marius avait fait son rapport et tout le gang de la rue Hochelaga se mettait rapidement sur un pied de guerre. Abdallah avait été conduit rue Adam où, avait dit Marius, il serait plus à l’aise… Une demi-douzaine de voitures et de motos étaient postées discrètement autour de la rue Paré, prêtes à suivre quiconque en sortait et, surtout, à suivre le chargement de cocaïne quelle que soit sa destination. Cardoso faisait l’objet d’une surveillance tout aussi étroite.

– C’est vrai, c’est la guerre, dit Cric. Maintenant, ce qu’il faut, c’est entrer rue Paré et prendre le stock avant qu’ils aient eu le temps de le déplacer. Avant qu’ils soient préparés. On les a eus par surprise à Côte-Vert, parce qu’ils savaient pas qu’on les avait repérés. Aussitôt qu’ils vont savoir qu’on a pris le jeune Ben Saïda, ils vont savoir aussi qu’on sait où est le stock. Là, ça va devenir ben plus compliqué.

– C’est vrai, dit Marius, mais on ne sait même pas si la poudre est encore rue Paré. N’oublie pas, Cric, que le jeune Ben Saïda a dit qu’ils se préparaient à la déménager. C’est peut-être déjà fait. Si nous attaquons un endroit où il n’y a rien, nous n’aurons jamais une deuxième chance de nous emparer du chargement avant qu’ils ne l’aient remis à Cardoso. Et je ne pense pas que tu veuilles t’opposer violemment à une vente entre Ben Saïda et Cardoso, n’est-ce pas? On aurait le problème de vendre toute cette camelote au détail et, de toute façon, nous ne vivrions pas assez longtemps pour le faire.

– Non, non. Il n’est évidemment pas question de s’attaquer ouvertement à Cardoso. Il faut récupérer des Marocains, c’est clair.

– Donc, confirma Marius, nous ne bougeons pas aussi longtemps que nous ne sommes pas certains que la cocaïne est bien rue Paré.

– Je me demande, dit Scalp, pourquoi ils l’ont mise rue Paré s’ils avaient l’intention de la transporter ailleurs?

– Sans doute parce que c’est Ricardo qui a choisi l’endroit de sa transaction avec Ben Saïda. Ben Saïda a fait ce que Ricardo voulait, naturellement, mais il s’empresse de transporter la coke vers un endroit plus sûr. Il ne sait peut-être pas à quel point Ricardo ne veut pas rencontrer Cardoso.

– Et si on attaquait pendant qu’ils essaient de la transporter, suggéra Scalp?

Cric réfléchit. — Ça peut être faisable; nous avons une bonne douzaine d’hommes sur les lieux. Mais on sait pas combien il vont être, eux. Ce qu’on sait, c’est qu’on les prendra pas par surprise et qu’ils vont se battre à mort pour la garder. Il faut peut-être pas trop jouer aux cow-boys dans les rues de Montréal. Attendons de savoir où ils vont l’amener, et là on fera ce qu’il faut faire.

Cric avait raison. Marius l’approuva, Scalp aussi. L’hypothèse du «vol de la diligence» devint de toute façon académique quand Cajun, l’un des guetteurs affecté à la rue Paré, téléphona rue Hochelaga pour dire qu’une grosse camionnette avait quitté la rue Paré et qu’on la suivait boulevard Décarie, direction sud. Quelques minutes plus tard, il confirma qu’elle s’était arrêtée dans la cour d’un entrepôt désaffecté de Pointe-Saint-Charles et qu’une demi-douzaine de personnes s’affairaient à la décharger. Des caisses de deux pieds cubes dont on pouvait raisonnablement penser que chacune contenait des sacs d’une livre ou d’un kilo. On savait maintenant où était la drogue. Cric ne laissa que deux voitures rue Paré et les autres rappliquèrent à Pointe-Saint-Charles.

– On entre et on la prend, demanda Scalp?

– Ils sont au moins six qui accompagnaient le chargement, répliqua Marius. L’entrepôt est sans doute leur quartier général et Dieu seul sait combien ils sont à l’intérieur. Je pense qu’il ne faut pas courir de risques. Il vaut mieux battre le rappel des troupes et attaquer en force. Il faut être sûrs de réussir.

– Tu as raison, dit Cric, mais il ne faut pas perdre de temps. Maintenant qu’ils sont là, ils vont téléphoner à Cardoso d’un instant à l’autre.

Marius regarda sa montre.

– À cette heure, je pense que Mohamed Ben Saïda commence à s’inquiéter du retard de son petit frère. Il y a sans doute déjà des gagnants de la mini-loto qui ont téléphoné quelque part pour savoir quand ils seraient payés. Quelqu’un a déjà retrouvé, ou retrouvera bientôt la voiture que nous leur avons prise…

– Pour ça, interrompit Scalp, ne t’inquiète de rien. Elle s’est volatilisée.

– Bravo. Mais, ce que j’allais dire, c’est que je ne pense pas que Ben Saïda essaie de faire la transaction avec Cardoso sans avoir éclairci les événements d’aujourd’hui. Il ne sait pas ce qui s’est passé. Il ne sait même pas que nous savons qu’il existe. Bien sûr, nous sommes les premiers sur lesquels vont porter ses soupçons, mais je ne pense pas qu’il fasse une transaction importante avant d’avoir eu plus de renseignements.

– Qu’est-ce que tu recommandes, demanda Cric?

– Nous ramassons toutes nos forces, correctement armées, et nous nous tenons prêts à entrer là-dedans demain matin. Quand je dis correctement armées, je veux dire qu’il faut pouvoir percer un endroit qui est probablement tout aussi bien défendu que notre local à nous. Souvenez-vous que, même aux moments les plus durs, jamais les gars de Johnny — qui étaient pourtant plus nombreux que nous — n’ont osé venir nous attaquer ici.

– Si l’entrepôt a des murs de béton de deux pieds, dit Scalp, on n’entrera pas là avec des Uzi. S’ils ont correctement fait leur travail, même un bazooka…

– La meilleure clé pour entrer là, dit Marius, elle est sur la rue Adam. C’est le jeune Ben Saïda.

– Tu penses que Ben Saïda échangerait la drogue contre son frère? demanda Cric.

– Ça dépend de son sens de la famille, dit Marius.
*

Bantam et Jonas attendaient. Ils avaient roulé chacun des corps dans un des vieux tapis qui semblaient avoir été taillés sur mesure pour servir de linceuls. Ils les avaient soigneusement ficelés; ils avaient eu tout le temps. Ils avaient même eu le temps de laver au boyau d’arrosage le sol en béton de la remise. Jonas avait poussé la diligence jusqu’à essuyer et ranger le sécateur à sa place. Maintenant, ils attendaient. Une voiture qui était venue les chercher dans l’heure suivant les événements avait reçu, à la toute dernière minute, instruction de se rendre plutôt rue Paré. Quelqu’un d’autre passerait. Ils avaient laissé partir leur cellulaire. Ils étaient isolés. Ils attendaient. Ils étaient là, assis face à face, les pieds posés sur les tapis disposés entre eux, lorsqu’on entra sans frapper.

L’intrusion avait été si inattendue que ni l’un ni l’autre n’eut même le réflexe de saisir son arme. Ils furent à la fois soulagés et bien embêtés quand ils virent qu’ils avaient affaire à une fillette de sept ou huit ans. Celle-ci s’arrêta, interloquée.

– Qui vous êtes?

Bantam répondit la première chose qui lui traversa l’esprit.

– On est venus pour chercher les tapis. Toi, qu’est-ce que tu fais ici?

– Ma maman m’a dit d’aller chercher mes vieux «cossins» et puis de les mettre aux vidanges avant que les vidangeurs passent.

– Ils sont où tes cossins?

– Là, dit-elle, désignant une boîte de carton d’où sortait la tête d’un vieil ours en peluche, un œil arraché.

– Y passent quand les vidangeurs?

– Ben justement, ils sont là. Alors, il faut que je me dépêche, dit-elle, en s’emparant de la boîte de carton.

– C’est tout, demanda Bantam?

– Non, il y a d’autres boîtes, mais c’est mon papa et ma maman qui vont venir les chercher. Elle partit en courant.

– Prends ton bout, dit Bantam à Jonas. Prends ton bout et pis grouille-toi.

Corps et tapis compris, le premier fardeau faisait bien cent kilos. Ils l’amenèrent à l’extérieur, à la porte du garage, s’assurant qu’il ne révélait rien de ce qu’il contenait. Ils étaient à transporter le deuxième à travers le garage quand ils rencontrèrent ceux qui étaient sans doute les parents de l’enfants mais qui ne leur jetèrent qu’un regard distrait. Les éboueurs étaient déjà là quand ils déposèrent le deuxième tapis à la porte du garage.

– C’est quoi, ça demanda l’un d’entre eux, s’adressant à Jonas?

– Des vieux tapis, c’est pour jeter, répondit Bantam.

– Non. On prend pas ça. Ça, ça prend une demande spéciale. On a des gars qui passent une fois par semaine, quand on leur demande. Faut téléphoner.

– Je sais ben, dit Jonas, en s’approchant très près du travailleur qu’il dominait maintenant de son mètre quatre-vingt-quinze bien musclé. On le sait, c’est pour ça qu’on a décidé de venir vous donner un coup de main.

– On vous demande rien, ajouta Bantam, on va les mettre nous-mêmes dans la boîte.

Le chauffeur du camion était descendu à son tour.

– Qu’est-ce qui se passe, là?

– C’est eux autres, là. Je leur ai dit qu’il fallait une collecte spéciale, mais ils veulent qu’on le prenne pareil.

– Non, non, dit le chauffeur. On prend pas de spécial. Puis vous, Madame, qu’est-ce que vous voulez?

La mère de l’enfant était là, une vieille lampe dans une main, un portemanteau dans l’autre. Derrière elle marchait son mari, portant à deux mains une vieille malle en carton remplie de vieux journaux.

– Nous autres, on veut simplement se débarrasser de ça. C’est pas compliqué, dit l’homme. Il déposa son colis sur le sol, mit la main dans sa poche et sortit un billet de dix dollars. On peut toujours régler ça à l’amiable?

– Oof… envoye donc, dit le chauffeur. René, viens t’asseoir, on prend un «break».

Les deux remontèrent dans la cabine et celui qu’on avait appelé René s’adressa au chauffeur.

– As-tu vu la gueule des gars avec les tapis?

– Ben oui.

– Tu trouves pas ça drôle?

– Ben oui.

– Tu sais, un tapis. On peut mettre n’importe quoi là-dedans.

– P’t’être ben.

– Christ, Albert réalises-tu que c’est peut-être des cadavres qu’y a là-dedans?

– Voyons, voyons.

– Le gros tas qui s’est collé sur moi, j’suis sûr que c’est un pas bon.

– Pis?

– Ben pis, pis… qu’est-ce qu’on fait?

– La femme pis le gars, tu penses que c’est des pas bons eux autres aussi?

– Je pense pas qu’ils étaient ensemble

– Je ne sais pas. Moi j’ai vu du bon monde en train de se débarrasser de leurs vieilles affaires pis deux gars avec eux autres qui les aidaient à monter des tapis. Tu sais, les déménageurs, c’est pas des «feluettes». L’autre, à part ça, y était pas si gros que ça. Y en avait rien qu’un qui était gros.

– Tu veux dire qu’on fera rien?

– On a eu un dix. Ils font not’ job. De quoi tu veux te mêler? Supposons, supposons que ce soit des pas bons? Tu veux quoi, une claque su’la gueule? Tu veux une balle dans la tête? Pourquoi tu te mêles pas de tes affaires?

– Bon…

– On frappa dans la vitre du côté du chauffeur. Il descendit la glace. C’était Bantam.

– On voulait vous dire merci, les gars, et pis vous donner un autre dix. Vous avez été ben corrects. Vous pouvez compresser.

– OK, capitaine. On va le faire. Merci beaucoup, là.

– Compressez tout de suite, dit Jonas sans sourire.

La chauffeur et René perdirent en même temps leurs dernières illusions. Ils s’empressèrent donc d’obéir.
*

Cajun, ayant avisé la rue Hochelaga de l’arrivée de la drogue à Pointe-Saint-Charles et transmis les coordonnées exactes de l’entrepôt, remarqua la grosse voiture grise garée directement derrière lui. Il n’eut pas le temps de réagir: les deux portières avant de sa voiture s’ouvrirent en même temps et l’un des deux intrus lui fit signe de descendre, pendant que l’autre vérifiait sur son téléphone le dernier numéro appelé. Ils l’escortèrent jusqu’à leur voiture et le firent asseoir à l’arrière entre eux, pendant que le chauffeur qui n’était pas intervenu redémarrait. Il circulait lentement.

– Vous êtes en état d’arrestation, lui dit l’un de ceux qui l’accompagnaient. Il ne vous sera fait aucun mal.

On ne lui en dit pas plus. La voiture s’éloigna sans que personne ne portât plus d’attention à l’entrepôt, à la drogue qu’il contenait, ni aux gens qui en assuraient la garde.
*

Cric prit l’appel et une voix qu’il ne connaissait pas entra sans délai dans le vif du sujet.

– Vous avez Abdallah. Nous voudrions vous parler. Venez seul.

– Seul?

– Vous avez Abdallah.

– Où?

L’autre donna une adresse, rue du Musée, au nord de Sherbrooke. Cric consulta Scalp et Marius. Il soupesa les solutions de rechange, évalua les risques. Finalement, il décida de partir, accompagné d’un seul acolyte. C’est ce dernier qui revint seul, quinze minutes plus tard, pour annoncer que Cric avait été frappé par une grosse voiture grise qui avait filé.

– Cric allait devant. Ils m’ont dépassé; ensuite, ils l’ont collé sur le trottoir, pis ils l’ont frappé.

– Aucune chance que ce soit un accident, demanda Scalp?

– Certainement pas. Ils ont ouvert la fenêtre et le type s’est penché à l’extérieur pour lui tirer deux balles dans la tête. J’ai réussi à faire demi-tour et à revenir ici. Je pensais que le plus important était que vous soyez prévenus.

– Tu as eu raison, dit Scalp. Repose-toi, et pars à Pointe-Saint-Charles.

Il avertit immédiatement Marius: — Est-ce qu’on attaque tout de suite à Pointe-Saint-Charles? Il est clair que Ben Saïda, il s’en sacre de son petit frère.

– Ce n’est pas évident, dit Marius. Les types qui sont partis à Pointe-Saint-Charles n’ont pas trouvé Cajun. On n’a pas eu de nouvelles de lui depuis qu’il a téléphoné à Cric. Personne ne l’a vu.

– Tu penses qu’ils ont pris Cajun et qu’ils espèrent l’échanger contre le frère? Après avoir tué Cric?

– Certainement pas. Mais tu vois, quand nos gens sont arrivés là-bas, ils ont bien vu que les types de l’entrepôt n’avaient pas encore été prévenus. Ils n’ont l’air de se méfier de rien. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas cent dans la baraque qui nous attendent, armés jusqu’aux dents. Mais enfin, ceux qu’on voit n’ont pas l’air de s’inquiéter. Donc, je me pose une question. Si ce n’était pas les types de Ben Saïda qui ont pris Cajun mais quelqu’un d’autre? Ce quelqu’un d’autre sait maintenant que nous tenons le jeune Ben Saïda. En tuant Cric, ils veulent peut-être nous provoquer et nous pousser à l’exécuter, nous amenant ainsi à partir une guerre à mort avec les Marocains. À qui profiterait cette guerre?

– La gang de Johnny! Ils pourraient nous faire, aux Marocains et à nous, ce que les Marocains nous ont fait à nous et à la gang de Johnny. Eux, ils ramasseraient les billes.

– Je ne sais pas, dit Marius, mais ce n’est pas impossible. Peut-être que Ben Saïda a décidé de sacrifier son frère. Peut-être que le gang de Johnny est entré dans la bataille. Tout est possible. Mais, il y a une chose qui est sûre: demain il faut y aller en masse, il faut reprendre la cocaïne et la vendre à Cardoso. Sinon, nous sommes rayés de la carte.

Scalp était tout à fait d’accord. Sans grand conciliabule, ils venaient, Marius et lui, d’assumer conjointement le leadership du groupe; les autres, d’ailleurs, les reconnaissaient spontanément comme leurs chefs. Ils formaient une équipe.
*

La reprise de la drogue à Ben Saïda et sa revente à Cardoso représenterait, et de loin, la plus fructueuse transaction que le groupe eût jamais faite. Auparavant, ils avaient acheté et revendu. Maintenant, ils allaient prendre et vendre. Scalp n’eut donc aucune hésitation à inviter à la curée non seulement tous les membres du gang, mais aussi tous leurs amis. Ils vinrent d’aussi loin que Joliette, Sorel et Valleyfield. Une partie significative des motards de la province convergeait vers Montréal

D’heure en heure, Scalp s’assurait que Cardoso n’avait bougé quie pour dîner, prendre un verre au bar, amener une fille à sa chambre. Les gens de New York n’étaient pas nerveux. L’heure et le lieu précis de la transaction avaient sans doute déjà été fixés et ils étaient en vacances, inconscients des changements qui intervenaient d’heure en heure.

Marius, de son côté, avait fait surveiller discrètement les gens de Johnny. Rien ne bougeait de ce côté, comme si eux aussi avaient ignoré que le gang d’Hochelaga avait décidé de déclarer la guerre aux Marocains. Marius s’en félicita, sachant bien, toutefois, que cette ignorance ne pouvait durer. Tout le branle-bas des motards de province qui se dirigeaient vers Montréal ne pouvait qu’attirer l’attention des mafieux de Johnny et de Tony.

Jusqu’à plus ample information, Marius décida donc que c’était bien les gens de Ben Saïda qui avaient pris Cajun et qui avaient éliminé Cric. Jusqu’à preuve du contraire, seulement: il savait à quel point les situations de ce genre peuvent devenir confuses.

Pierre JC Allard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *