LIBERTAD Chapitre 7

De Pierre JC Allard

Chapitre 7

Marcel se leva tôt et constata qu’une fois de plus le ciel offrait une journée de soleil aux Québécois. Un autre congé ensoleillé, un autre point dans les sondages. Gott mit Uns! Il mit la radio, le temps de prendre un café et de plani-fier sa journée.

? … Aujourd’hui 24 mai, il fait beau – disait l’animateur. On s’amuse mieux au Québec depuis qu’on a décidé de sortir du Canada. La vraie indépendance, est-ce que ce ne serait pas de découper la province et de la faire flotter sur la Mer des Antilles? Aujourd’hui, Jour Q – 30. Fête de Dollard au Québec, Fête de Victoria pour les autres. Où en est-on, Michel, dans les sondages?
? Merci Jeannot. Côté indépendance… sondage d’hier, le oui fait 53%. En baisse depuis le sommet de 56,3% du 2 mai, mais en hausse sur la semaine dernière. Du soleil, encore aujourd’hui. Encore quelques congés payés ensoleil-lés et Monsieur Parizeau va aller chercher son 60%. Pour le reste, tout le monde demeure sur ses positions.
? Donc, Michel, rien sur le front des négociations?
? Rien, toujours rien. À trente jours de l’indépendance, Monsieur Chrétien demande toujours une reddition sans conditions. Il veut le retrait pur et simple de la Loi de sécession avant de négocier.
? Ce qui est devenu tout à fait impossible, n’est-ce pas?
? Il est clair qu’on ne réussira pas à régler en trente jours ce qu’on n’a pas réussi à régler en trente ans. Donc, c’est l’expectative, chacun…
? Excuse-moi, Michel, une nouvelle de dernière heure qui peut avoir son importance. Il y a eu, il y quelques minutes, une fusillade à Pointe-Saint-Charles. Un nombre impressionnant de motards ont donné l’assaut ? c’est le bon mot je crois ? il y quelques minutes à peine, à un entrepôt apparemment abandonné, mais qui, en fait, avait été transformé en forteresse, sans doute par une bande rivale. Il y aurait eu des blessés, mais on n’en sait pas plus pour l’instant. La police serait sur les lieux mais ne serait pas encore intervenue.
? Et bien dis donc, Jeannot, on ne rigole pas du côté des motards, hein? En attendant d’en savoir plus, je disais donc que c’était l’expectative sur le front de la négociation menant, ou ne menant pas, à l’indépendance. Partout, c’est l’expectative. Expectative des gouvernements, bien sûr, mais aussi expectative sur les marchés financiers. Le dollar cana-dien se maintient toujours à 71 cents US, ce qui semble mi-raculeux. Le ministre des Finances du Canada, a d’ailleurs remercié hier les investisseurs étrangers de leur confiance et les a assurés que le Canada, avec ou sans le Québec, ferait face à tous ses engagements.
? Ouf! Ça ferait une sacrée facture à payer pour Toronto, ça!
? Oui, mais le Québec ne perdrait rien pour attendre…
? Excuse-moi, Michel, nous avons maintenant un reporter sur les lieux de la fusillade de Pointe-Saint-Charles. Je lui donne la parole. Jean-Marc, vous m’entendez?
? Je vous entends, Jean.
? Que se passe-t-il, exactement?
? On n’en sait rien, mais la rumeur veut qu’il y ait un otage à l’intérieur; les autres veulent le reprendre.
? Il semble que les policiers ne soient pas encore intervenus, ai-je raison?

? C’est vrai, les policiers ne sont pas intervenus. Mais, il faut comprendre la situation. Ici, à l’extérieur, il y a au moins soixante motards en embuscade. Du moins, c’est le nombre de motos garées dans le secteur immédiat, selon notre propre décompte. Bien sûr, il y en a sans doute d’autres qui ne sont pas venus en moto. On sait que nos motards ont les moyens de se payer de grosses voitures… De l’autre côté, il semble que les défenseurs aient été prévenus. Ils ont, en tout cas, répondu immédiatement avec des armes automati-ques lorsqu’ils ont été attaqués et il y a eu au moins trois morts ou blessés chez les assaillants. Donc, il ne s’agit pas d’une escarmouche. La police est prudente.
? Où sont les policiers?
? Il y a ici, un peu à l’écart, une quinzaine de voitures de patrouille et il en arrive d’autres constamment. Pour le moment, cependant, ils se contentent de créer un périmètre de sécurité et d’éloigner les curieux.
? Est-ce qu’on peut dire qu’ils ont encerclé les combattants?
? Oui, mais je le répète, les combattants, comme vous le dites si justement, sont lourdement armés.
? Est-ce que tout ça ne nous ramène pas à l’affaire des Warriors de Kanesatake, quand il était clair que la Sûreté du Québec n’avait simplement pas les armes pour faire respecter la loi?
? Je n’ai aucun commentaire des policiers, mais j’ai vu, de mes propres yeux, plusieurs tirs de bazooka contre l’édifice.
? Est-ce que l’on sait qui sont les combattants?
? Du côté des assaillants, il semble que ce soit le groupe des motards dont le quartier général est situé rue Hochelaga, ceci dit sous toute réserve. On ne sait pas vraiment qui est à l’intérieur. Il semble que ce ne soient pas des motards. Si c’était le cas, ils auraient garé leurs motos à l’intérieur puisque l’on n’en voit pas dans la cour de l’entrepôt. Personne ne sait non plus combien ils sont là-dedans.
? Peut-on penser à des gens de la mafia? On sait qu’il y a eu parfois des accrochages entre mafieux et motards.
? Je n’en ai aucune idée.
? Est-ce que vous pouvez parler à l’un des assaillants, puisqu’il semble que, pour l’instant, la situation soit calme?
? J’ai essayé, il y a quelques minutes, mais on m’a demandé de ne pas insister.
? Je vois… Eh bien à plus tard. Alors, Michel, qu’est-ce que vous pensez de tout ça?
? De toute évidence, c’est un règlement de compte entre pègreux. Peut-être pour une affaire de prise d’otage, probablement reliée au trafic de la drogue. Ce qui surprend, ce matin, c’est l’ampleur des hostilités. Je ne crois pas que l’on ait vu un tel déploiement de force depuis l’Été des Indiens…

Marcel ferme la radio. Il vient de se souvenir qu’il a un ami chez les gars de la rue Hochelaga.

* * *

Les renforts sont arrivés peu à peu; il y a maintenant une trentaine de voitures de patrouille dans les rues entourant l’entrepôt où sont réfugiés les hommes de Ben Saïda encer-clés par ceux de Scalp et Marius. C’est le lieutenant Lafon-taine qui mène l’opération, mais il le fait avec prudence. Il est en liaison téléphonique.

? … Oui chef.
? …
? Non chef.
? …
? Chef, on ne peut pas savoir combien ils sont. Il y en a partout. Je n’ai pas assez d’hommes ici pour les comp-ter. Ce que je peux vous dire, c’est qu’il y a eu des tirs de mortier ou de quelque chose qui ressemble à des mortiers. Ils sont armés jusqu’aux dents. De la façon dont les gens de l’entrepôt retournent le feu, ils sont probablement tout aussi nombreux. Ce n’est pas à notre niveau. Il faut appeler la SQ. Appeler la GRC. Il faut appeler l’Armée. Ce n’est pas nous qui pouvons régler la situation. Il n’est pas question que mes hommes rentrent là-dedans avec des .38!
? …
? Je peux peut-être en arrêter un autour, un de ceux qui n’est pas directement engagé dans la fusillade, mais c’est un risque. Si les autres s’en mêlent, on sortira pas d’ici vi-vants.

Il raccrocha et s’adressa à ses adjoints qui faisaient cercle autour de lui. ? Ils ont appelé le Ministre. Ils vont nous informer. Jusque là, pas de panique. Complétez le périmètre de sécurité, mais pas d’action agressive. Notre rôle, c’est d’abord de protéger la population innocente. Éloignez les curieux.

* * *

L’ex-ministre de la Sécurité publique, promu depuis quelque temps ministre de l’Intérieur, est en communication avec le Premier ministre.

? Je regrette, monsieur le Premier ministre, mais la Sûreté du Québec ne veut pas bouger. Son analyse de la situation, sur la base des données disponibles ? et c’est la mienne aussi ? révèle qu’il ne s’agit pas d’actes de banditisme simples mais d’une véritable offensive concertée dont la cause et les objectifs demeurent inconnus. Nous n’avons pas devant nous une bande de malfaiteurs. Nous sommes en présence de deux groupes solidement armés, disciplinés, de deux troupes chacune de la taille d’une compagnie qui s’affrontent avec des armes modernes. Voudrions-nous intervenir pour les séparer, que nous ne saurions même pas de quel droit nous pourrions désigner l’une des parties combattantes comme cible principale de notre attaque. Sur la base de ce que nous voyons, Monsieur le Premier ministre, les gens qui sont dans l’entrepôt ont été attaqués et sont en état de légitime défense. Il est surprenant qu’ils aient riposté, mais ils sont en état de légitime défense. Est-ce que nous allons également leur tirer dessus? Allons-nous au contraire prétendre que nous allons à leur secours, alors qu’ils sont armés de fusils mitrailleurs et qu’il sont soupçonnés d’une prise d’otage? L’opinion des corps policiers sur place ? et je répète que la Sûreté du Québec ne voit aucune raison d’intervenir ? c’est que la seule intervention policière raisonnable consiste à tenter d’abord de séparer les combattants. Pour le faire, il ne faut pas prendre parti, mais parlementer. C’est ce que nous faisons.
? …
? Oui, j’ai de bonnes raisons de croire que les négociations sont déjà engagées. Au moins avec les assiégeants. Je vous tiens au courant monsieur le Premier ministre.
? …
? Je n’ai aucune raison de croire qu’il s’agisse d’un coup monté pour embarrasser le gouvernement. Il est possible que ça le soit. Je l’ignore. Bien sûr, l’intervention de l’armée canadienne pourrait devenir nécessaire au cas où nous serions dans une position difficile.
? …
? Oui, monsieur le Premier ministre, il y aura peut-être matière à tractations. Je ne pense pas, toutefois, qu’il soit urgent que vous vous adressiez à la population. Vous en êtes le seul juge, monsieur le Premier ministre, mais il est clair que tout ceci peut avoir un impact, voulu ou non, sur les négociations avec le gouvernement fédéral. Voulez-vous que je communique avec le Coordonnateur?
? …
? Oui, monsieur le Premier ministre. Je suis et resterai à mon poste.

* * *

Marcel se dirigea vers une voiture de patrouille et aborda le policier en souriant: ? «Take me to your leader.»

? Hein?
? Qui est en charge des opérations ici?
? J’sais pas. Demande au sergent, la voiture à côté.

Marcel fit quelques pas. ? Sergent?

? Oui, qu’est ce qu’y a?
? Je pense que je pourrais vous aider. Je connais un des types qui est là-dedans et je pense que je pourrais le raisonner.
? Y a personne qui passe.
? Est-ce que le capitaine Dubuc est ici?
? Qui?
? Le capitaine Dubuc. Vous ne le connaissez pas?
? Non. C’est le lieutenant Lafontaine qui est en charge.
? Il est où?
? De l’autre côté de la place. Passe par là, là!

Marcel fit docilement le tour du périmètre, localisant l’homme à cheveux gris et à casquette et s’en approcha en écartant gentiment ceux qui l’en séparaient, comme s’il eût été porteur d’un message important.

? Lieutenant Lafontaine?
? Oui. Vous êtes monsieur?
? Marcel Leblanc, lieutenant. J’ai été avisé par Qué-bec qu’un individu connu sous le nom de Marius est impli-qué dans cette affaire et qu’il serait opportun que j’intervienne pour essayer de le raisonner.
? Qui, à Québec?
? Des amis, au bureau du Coordonnateur.

Un policier s’approcha du lieutenant Lafontaine et lui parla à voix basse, ce qui n’empêcha pas tout le monde d’entendre dans un rayon de dix mètres.

? C’est Marcel Leblanc. C’est un gars qui s’est battu à mort pour le Québec.
? Pis?

? S’il dit qu’il peut les calmer, peut-être qu’il peut les calmer. S’il dit qu’il connaît du monde à Québec, c’est parce qu’il connaît du monde à Québec. C’est sa peau, pas la nôtre. Faites ce que vous voudrez, mais…
? OK, dit le lieutenant Lafontaine à Marcel, envoye, allez-y.
? Est-ce que vous auriez quelque chose que je pour-rais utiliser comme drapeau blanc, demanda Marcel. En principe, on porte un drapeau blanc pour pas se faire tirer dessus.

Les policiers haussèrent les épaules. ? Non…, non…

? Quelqu’un a-t-il un drapeau du Québec?
? Jérôme en a un dans son char, dit l’un des poli-ciers. Il l’avait apporté pour la fête de Dollard, ce soir, au parc Angrignon.

* * *

Marcel s’avança lentement sur la place, tenant bien haut le drapeau du Québec. Il ne savait pas si Marius était là. Il ne savait pas ce que signifiait le drapeau du Québec pour les motards de la rue Hochelaga. Il ne savait pas qui était dans l’entrepôt de l’autre côté. Il marchait lentement, pour n’inquiéter personne. Comme un marguillier portant l’étendard du Sacré-Cœur dans une procession de la Fête-Dieu. Il avait déjà entendu dire que l’on n’entend pas le coup de fusil qui nous tue. Parce qu’il était dans son caractère de relever ce genre de défi, il prêtait l’oreille… Il arriva sans encombre à la porte d’une des maisons délabrées vers les-quelles s’étaient repliés Scalp, Marius et les autres après le premier assaut infructueux contre l’entrepôt.

? Laisse-le venir, dit Marius à Scalp. Je le connais.
? Personne tire, cria Scalp aux autres. Puis, il demanda à Marius: ? Pourquoi, le drapeau?
? D’habitude, on porte un drapeau blanc pour parlementer. Mais on fait avec, n’est-ce pas?
? OK, qu’il vienne, dit Scalp.

Marcel était à la porte. ? Je veux parler à Marius. Je peux vous aider.

? Entre, dit l’un des motards. Marius est en haut.

Marcel monta l’escalier et revit Marius. ? Tu me re-connais? Je pense que je peux vous aider.

? Comment?
? Vous êtes complètement encerclés et vous n’avez pas une chance de sortir d’ici. Monte d’abord le drapeau du Québec: la police ne tirera pas sur vous autres. Ensuite, je vais faire évacuer vos blessés, j’ai appris que vous en aviez. Enfin, avec un peu de chance, je vais vous avoir une retraite honorable. Comme les Warriors en 1992. (Et ce, pensa Marcel, pour la même raison; vous ne le savez peut-être pas, mais vous êtes simplement beaucoup plus forts qu’eux.)

Marius regarda Scalp. Celui-ci haussa les épaules. ? On n’a rien à perdre. De toute façon, l’indépendance, je suis pour. Pour les blessés, dit-il en s’adressant à Marcel, forget it. On n’en a plus. On a trois corps, mais ça peut attendre un peu, il y a des choses plus urgentes. OK, dit-il aux autres, montez le drapeau, aussi haut que vous pouvez.
Le geste ayant été interprété comme une provocation par ceux de l’entrepôt, l’apparition du drapeau fut immédia-tement saluée par une rafale de fusil mitrailleur. Ensuite, tout se calma encore une fois.

? Maintenant quoi, demanda Marius?
? Maintenant, dit Marcel, on attend.

* * *

? Oui, monsieur le Premier ministre, je vois la même chose que vous à la télévision: des hommes armés qui font le siège d’un bâtiment et qui arborent le drapeau du Québec. Je ne sais pas pourquoi ils le font.
? …
? Je suis Coordonnateur des activités de transition; c’est au ministre de l’Intérieur de nous dire ce qui se passe dans ce qui me semble, à moi, un règlement de compte entre pègreux.
? …
? Oui, je suis bien conscient de l’impact négatif de voir flotter un fleurdelisé au dessus d’une bande de motards armés. Toutefois, je n’ai pas de solution immédiate à offrir. Je réfléchis. Je vous jure que nous réfléchissons tous.
? …
? Oui, sans une minute de délai, monsieur le Premier ministre. Dès que nous avons une solution.

Bayard raccrocha. ? Appelez-moi le ministre de l’Intérieur
Dès que l’autre fut en ligne, Bayard passa aux directives sans s’occuper des mondanités: ? Demandez à la police de Montréal d’augmenter au maximum ses effectifs, mais d’élargir le périmètre de sécurité. Je veux qu’ils sortent de l’image.

? Pardon?
? Qu’ils reculent et qu’ils n’interviennent pas. Qu’ils n’interviennent sous aucun prétexte. On va parlementer. Et, au fait, essayez de savoir pourquoi ils se tirent dessus. Je viens de parler au Premier ministre.
? Entendu.

Bayard ne demanda à personne de composer pour lui le numéro de Pinard: il le savait par cœur.

? Monsieur Pinard? Vous voyez comme moi ces événements incongrus à la télévision. Je compte sur vous pour rassurer tous ceux qui pourraient s’inquiéter. Ce drapeau du Québec est un malentendu. Il n’est pas question que nous ayons recours à la violence et les corps policiers n’interviendront pas. Cette situation se réglera dans le calme. Nous maintiendrons cette position, même si quelqu’un hisse le drapeau canadien sur l’entrepôt. Il raccrocha.

* * *

Le soir du 24 mai fut fêté joyeusement au parc Jeanne-Mance, au Vieux Port, au parc Jarry, au Stade Olympique et dans une douzaine d’autres endroits. À trente jours de l’échéance, ceux qui prônaient l’indépendance occupaient la rue et la ville était couverte de fleurdelisés. Suivant les consignes du gouvernement fédéral, ceux qui étaient contre maintenaient un silence prudent. Ils attendaient que le temps, inévitablement, joue contre ceux qui tentaient ? sans en avoir les moyens ? de renverser l’ordre établi. De tous les fleurdelisés qui flottaient sur la ville, il n’y en avait aucun, toutefois, qui fût aussi ostensible que celui qui flottait, à Pointe-Saint-Charles, sur un groupe de motards dont l’indépendance n’était absolument pas le premier souci.

* * *

Parsifal Ewen avait toujours eu pour Toronto cette condescendance que partagent tous les Québécois, sans distinction de langue ni d’origine. Il devait bien constater que, du haut des airs, la nouvelle mégalopole offrait un plus joli coup d’œil que les toits plats de Montréal et voulait bien admettre que c’était ici, non plus là-bas, que battait le cœur du Canada. C’est ici que se brassaient les affaires, que se finançaient les projets, que les décisions étaient, sinon prises, du moins préparées. Il convenait aussi que ce que le Canada pouvait offrir de culture et d’originalité était là plus qu’ailleurs.

Tous les petits chemins du Canada menaient à Toronto et c’est de là que ceux qui faisaient leurs preuves pouvaient faire le grand saut vers les USA et le monde entier. Il était d’accord avec tout, mais il gardait le préjugé tenace que cette ville n’était que riche, que prospère, que dynamique et qu’il lui manquait une histoire et une âme. Aucune évidence ne le détromperait.

Il reportait la même condescendance sur les Torontois en général et sur les membres de sa famille qui s’y étaient établis, des oncles et cousins germains qu’il plaignait de n’avoir pas connu une ville bigarrée, cosmopolite comme Montréal. Il venait régulièrement à Toronto et regardait sans les voir les Indiens, les Pakistanais, les Chinois et les autres qui avaient fait désormais de Toronto une ville non seule-ment plus populeuse mais aussi plus hétéroclite que Montréal ne l’avait jamais été. Il ne les voyait pas.

Comme il ne voyait pas les boîtes et les bars qui rendaient ici le péché aussi accessible que dans toute autre grande ville. Il voyait toujours Toronto du haut des airs: une ville-jardin adossée au lac, une ville où des gens bien sages et bien blancs allaient en procession le dimanche au Sunday School. Parsifal ne voyait pas Toronto. Il ne voyait que le terminus de la fatidique 401 qui, si tout allait vraiment telle-ment mal au Québec, serait un jour la route de l’exil pour les anglophones québécois. Toronto était la poire pour la soif, la terre d’asile.

C’est avec la même condescendance que Parsifal ex-pliqua à Janet, la sœur de son père, et à son mari Geoffrey, le grand ralliement qui avait marqué le premier mai à Montréal et qui avait fait trembler Bloor Street.

? Vous voyez, dit Parsifal, rien n’est vraiment si simple au Québec. Vous avez vu à la télévision une marche de prolétaires, le couteau entre les dents, à l’assaut des len-demains qui chantent. La réalité, c’était une partie de plaisir, un souvenir nostalgique, une fête costumée dans le style des années cinquante offerte à de petits cadres syndicaux bien bourgeois qui voulaient boire une vraie bière qui ne goûte pas le pipi de chat et flirter avec une French girl comme il n’en existe que dans leur imagination de provinciaux.

? Mais l’esprit, derrière tout ça? La menace d’un bouleversement social? Que fera un pays à gouvernement social-démocrate comme le Québec, si la chance lui est donnée de bâtir vraiment son projet de société?
? Le gouvernement «novateur», «idéaliste», et «gauchiste» du Québec est en fait un gouvernement de vieux politiciens roublards dont aucun membre important n’a moins de cinquante ans. Les sociaux-démocrates dont vous parlez sont, sans exception, des petits-bourgeois bien éduqués, des intellectuels, des gens qui se blesseraient avec un fusil de chasse et qui craignent plus que Dieu tout se qui ressemble à un bouleversement social. S’il y a un problème au Québec, il n’est pas à gauche: il est à droite.
? L’Église, est encore là, n’est-ce pas, demanda Janet?

Parsifal rit de bon cœur.

? Il y a aujourd’hui plus de pratiquants dévots dans la seule ville de Moscou qu’il n’y en a dans tout le Québec. Les commentaires du pape sur la sexualité et le contrôle des naissances ne choquent même plus; ils fournissent surtout du matériel aux chansonniers.
? Tu ne crains aucune violence au Québec, demanda Janet?
? Il n’y a pas, dit Parsifal, plus pacifique qu’un Québécois. Nous sommes pacifiques à en paraître trouillards, contre la violence au point de nous laisser écorcher!
? Et ces histoires de bombes, demanda Victor, le plus vieux de ses cousins?
? Dans le cas de la jeune Latino-américaine, dit Parsifal, je la connais personnellement. Nous savons tous qu’elle a été malheureusement à la mauvaise place au mauvais moment et qu’elle a été victime d’un règlement de compte entre mafieux. Dieu merci, maintenant elle va bien. Mais, croyez-moi, je connais l’homme qui est mort dans cet attentat. Tout le monde le connaissait à l’Université Concordia. C’était l’homme qui contrôlait la vente des drogues sur tout le campus. Il faut vraiment une imagination débridée pour penser que cette histoire peut avoir eu le moindre rapport avec l’indépendance du Québec.
? Et l’autre bombe dans un collège?
? Un canular. Un canular ou une manœuvre subtile pour faire basculer quelques indécis d’un côté ou de l’autre. Vous savez, tout se joue sur les sondages. C’est idiot, mais le Québec n’OSE pas aller jusqu’au bout de son projet s’il n’a pas au moins la majorité des francophones derrière lui. Sans qu’on sache comment ni pourquoi, le gouvernement fédéral est entré dans le jeu et suit la même logique. Ce qui fait que même si le PQ a gagné son référendum, l’indépendance ne sera pas déclarée le mois prochain si le nombre de ceux qui supportent l’indépendance ne se stabilise pas au-dessus de 53%.
? Pourquoi 53%?
? 53 et des poussières… Le chiffre magique, c’est 66% de l’électorat francophone. Si ce résultat est atteint, il y aura des pressions internationales pour que le gouvernement fédéral n’insiste pas et soit beau joueur. Le mot clé, c’est: « Business as usual! »

Parsifal était tout à fait convaincu de les avoir rassurés quand Nancy, la plus jeune des cousines, fit irruption au salon. ? Daddy, Mammy, Percy… Come quick! La guerre est déclarée!
Ils se levèrent tous de bonne grâce et suivirent l’enfant au salon, un peu amusés par son émoi, jusqu’à ce qu’ils eurent vu, de leurs propres yeux, aux nouvelles de CBC, les voitures de patrouille qui encerclaient Pointe-Saint-Charles. Ils cessèrent alors d’être amusés et devinrent même franchement inquiets, Parsifal le premier, quand le commentateur expliqua qu’on tirait du mortier, qu’il y avait eu trois morts ou blessés, et que le drapeau du Québec flottait sur un pâté de maisons d’où des gens armés défiaient les forces de l’ordre. Janet et son mari, les enfants, ils regardèrent tous Parsifal avec un air de reproche. Ils lui en voulaient un peu, pas tant de leur avoir menti que d’avoir dit «nous» plutôt que «eux» quand il avait parlé de ces Québécois qui n’aimaient pas la violence.

Le Victoria Day fut célébré sans éclat à Toronto. L’anxiété qu’avaient ressentie les milieux financiers en apprenant la nouvelle de ce qui apparaissait comme une insurrection au Québec s’était propagée peu à peu à travers toutes les couches de la population. Ceux qui aimaient bien la reine, les Windsors malgré leurs petits travers et le trône d’Angleterre, n’avaient pas le cœur à la fête. Quant à cette multitude d’Indiens, de Chinois, de Pakistanais, d’Antillais et autres néo-Torontois qui formaient maintenant la majorité de la population de la ville, le nom de Victoria évoquait chez eux de mauvais souvenirs plutôt qu’une nostalgie du Raj britannique.

Parsifal revint le lendemain à Montréal, ce qui lui évita d’avoir à expliquer aux autres pourquoi il était tout à fait normal que la police de Montréal collaborât avec un groupe de motards et comment un vieux séparatiste, deux fois condamné pour des actes criminels sérieux avait pu devenir le héros du jour.

* * *

La nuit du 24 au 25 mai à Pointe-Saint-Charles se passa sur le qui-vive mais sans escarmouches. Puis la deuxième journée du siège commença. Marius et Marcel avaient eu le temps de refaire connaissance.

? Donc, dit Marcel, ce sont là les types qui ont tué Paloma? Je comprends que vous leur couriez après, mais je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes laissés piéger ici, entre deux feux, avec eux en-dedans et la police tout autour?
? Parce qu’on pensait entrer facilement. On pensait prendre ce qu’on avait à prendre et partir avant même que la police ne soit informée. On les croyait une douzaine tout au plus, dans un vieil entrepôt, mal armés… Je crois plutôt qu’ils nous attendaient. Maintenant, il est vrai que nous avons la police tout autour, mais ce n’est pas aussi grave que tu crois.

Marius sait que la situation est encore bien plus confuse que Marcel ne le croit. Il sait que Scalp a battu le rappel du gang au complet et de ses alliés et qu’ils sont déjà encore bien plus nombreux, sans motos, invisibles mais bien armés, AUTOUR des policiers qui pensent sans doute avoir encerclé le petit groupe des assaillants. Marius se doute aussi que, quelque part autour, les gens de Ben Saïda ont aussi des leurs qui rôdent. Et les gens de Johnny sont sans doute aussi présents. Comme les gens de la SQ et de la GRC, même si on ne les voit pas. Le tout ressemble à ce jeu japonais de go où chacun s’enroule ainsi autour de l’adversaire. Les voitures de patrouille ont disparu, les rues sont vides. Comme si le reste du monde avait décidé de leur laisser vider leur querelle entre eux. Mais il sait que c’est une illusion.

? Marius, dit Scalp, je viens de recevoir un téléphone de Johnny. Il m’a dit: on est avec vous.
? Tu crois que c’est vrai?
? Il aime peut-être mieux se battre de temps en temps avec du monde qui connaît, comme nous, plutôt qu’avec Ben Saïda qu’y connaît pas. Peut-être. De toute façon, le message, c’est qu’il ne nous frappera pas dans le dos. Tu crois toujours que c’est lui qui a Cajun et qui a fait tuer Cric?
? Je ne sais pas. On ne peut faire confiance à personne.
? Qu’est-ce qu’on fait maintenant? On demande aux autres de percer le barrage policier?
? Non, ça ne ferait qu’en faire venir d’autres. Concentrons-nous sur l’entrepôt.
? On attaque encore une fois?
? Non, j’appelle Ben Saïda.
? Tu crois encore que tu peux échanger le frère contre le stock? Et puis pourquoi pas? Il peut bien nous le donner, il le sortira jamais d’icitte. Nous autres non plus, même si on l’avait, on serait pas sortis du bois. Ça sera pas facile de charger le barrage policier, surtout avec la TV qui passe tout en direct. On a assez de gars pour le faire, mais ça va coûter cher en maudit!.
? Un problème après l’autre, si tu veux. Pour le moment, récupérons la poudre.

Marius avait longtemps pensé à ce qu’il fallait dire à Ben Saïda. ? Monsieur Mohamed Ben Saïda, s’il vous plaît.

? De la part de qui? s’enquit une secrétaire bien stylée.
? Dites-lui que c’est son vieil ami Marius et que je veux échanger des nouvelles d’Abdallah.
? Seulement Marius?
? Oui, il me connaît bien.
? Je vous écoute, dit une voix grave avec un léger accent.
? Écoute-moi bien, mon petit père. Nous sommes tous dans un merdier. Alors, si tu veux, on se refile nos atouts et on simplifie la donne. Les mecs d’en face nous passent la came, on te renvoie le frangin. Si je n’ai pas de nouvelles avant midi, on se le farcit à la grecque sur une selle de moto coin Peel et Sainte-Catherine. Vu?
? Je ne sais pas de quoi vous parlez, mais j’ai pris note. L’autre raccrocha.
? Qu’est-ce qu’il dit? demanda Scalp.
? Il ne peut rien dire: ce n’est pas Ben Saïda.
? Comment le sais-tu?
? Ben Saïda n’a pas de dossier, il n’est pas assez bête pour même laisser entendre sa voix au téléphone alors que chaque parole que nous disons est non seulement enregistrée mais, analysée pour détecter le stress et les mensonges. Il écoutait, mais c’est un autre qui a parlé. Maintenant, il doit réfléchir et je lui ai laissé tout le temps.
? C’est la première fois que je te vois te gêner pour une écoute téléphonique, remarqua Scalp.
? D’habitude, il y a vingt mille cellulaires en opération à Montréal, continuellement. Bonne chance pour nous trouver. Aujourd’hui, je suis sûr qu’il y a déjà des antennes paraboliques orientées vers nous et que rien, absolument rien ne sort sans être enregistré. Il n’est même pas absolument certain qu’ils n’entendent pas ce que nous disons actuellement, même si tu vois que j’ai choisi un endroit fermé et bien abrité. Excuse-moi un instant.

Marius recomposa:

? Bantam? Je te dirai une autre fois que je te trouve extraordinaire. Pour le moment, je veux que tu surveilles le secteur Peel et Sainte-Catherine et que tu m’avertisses immédiatement si tu vois apparaître des types de Johnny. Je te rappelle. Il raccrocha.

Scalp approuva de la tête.

? Si les gars de Johnny apparaissent dans le secteur Peel et Sainte-Catherine, c’est Ben Saïda qui va leur avoir dit; donc, on saura qu’y sont contre nous autres pis on pourra même penser que c’t’eux autres qui ont tué Cric. Eux, ou eux travaillant avec Ben Saïda. Si les types de Johnny n’apparaissent pas, on procède avec le petit frère?
? Oui, mais pas au coin de Peel et Sainte-Catherine; devant les bureaux de Ben Saïda, rue University.
? Excuse-moi, dit Marcel, mais pourquoi voulez-vous le… «farcir à la grecque» comme tu dis?
? Pour neutraliser complètement Ben Saïda. Si on tue Abdallah, on commence une vendetta. Si au contraire on lui fait des gentillesses, si on peut dire, devant tout le monde, on crée à Ben Saïda un problème insoluble. D’un côté, il est le salaud qui a laissé enculer son petit frère: quelle confiance ses hommes peuvent-ils désormais avoir en lui pour les sortir du pétrin si jamais ils en ont besoin? Ensuite, le petit frère ne lui pardonnera pas. Donc, il faudra que Mohamed surveille ses arrières jusqu’à la fin de ses jours. Troisièmement, même si le petit frère lui pardonnait, Mohamed ne croira jamais que le petit frère lui a pardonné. Pas plus qu’il ne croira que ses gens ont oublié qu’il a laissé tomber son petit frère dans un moment difficile. Donc, déshonneur, avanie et zizanie. C’est le principe des Grecs et des Bulgares, l’adversaire a tellement d’ennuis qu’il ne peut plus vous embêter.
? Les Grecs et les Bulgares?
? Oui. Au Moyen Âge, des dizaines de milliers de Bulgares ont été fait prisonniers par les Grecs qui ne les ont pas tués mais les ont renvoyés chez eux après leur avoir crevé les yeux, sauf à un sur dix qu’on avait juste éborgné, pour qu’ils puissent reconduire les autres à domicile. Tu vois le bordel? Des milliers de héros qui rentrent chez eux et dont il faudra prendre soin pendant trente ans. Toute l’économie du pays n’y arrive pas. C’est la pauvreté. Chacun tire à soi la couverture. Les enfants des victimes ne le pardonnent pas aux autres. Le pays est complètement démotivé, démobilisé, rendu inoffensif pendant une génération. Beaucoup plus efficace que d’avoir tué tous les prisonniers. J’ai dit que c’était les Grecs qui l’avait fait aux Bulgares, mais il se peut bien que ce soit les Bulgares qui l’aient fait aux Grecs. Enfin, tu comprends le principe?
? Je comprends que tu vas foutre un bordel sans nom dans les troupes de Ben Saïda, et pour longtemps. Mais dis-moi, tu crois que tu vas pouvoir lui faire ce genre de truc en public, sur la rue University, en plein midi?
? Il n’y a plus de policiers. Tu vois bien, dit Marius en montrant les rues désertes, ils se sont retirés si loin que c’est comme s’ils n’existaient plus. Je pense d’ailleurs que c’est grâce à toi. Ton truc du drapeau a été extraordinaire; j’aimerais y avoir pensé. Bref, il n’y a plus de policiers à Montréal, puisqu’ils ont reçu l’ordre de ne pas intervenir. Si Johnny n’a pas menti, la ville est à nous.

* * *

Le lieutenant d’Intelligence Smith qui avait assisté à la réunion du Comité du Non et répondu aux questions un peu vives de Gérard est cette fois-ci dans le rôle de celui qui interroge. Il le fait poliment, comme une personne disciplinée qui interroge non pas son supérieur, mais quelqu’un qui, en diagonale, se situe à un niveau plus élevé de la pyramide hiérarchique. Il le fait poliment, mais il suinte l’exaspération.

? Donc, encore une fois, c’est la situation de Kanesatake. On circule, on manœuvre, on discute…, mais on n’intervient pas.
? …
? Je comprends que ce sont les ordres du cabinet du Premier ministre et je ne les discute évidemment pas. Je dis simplement qu’il y a de plus en plus d’éléments criminels qui comprennent qu’il n’y a plus de loi dans ce pays. Plus de loi soutenue par une force réelle. Hier les Indiens, aujourd’hui les motards, demain les Québécois!
? …
? Excusez-moi, Monsieur, j’ai été un peu vif. Je dis simplement que les gens n’obéissent plus à la loi que par habitude. La force qui soutient le droit est devenue un bluff; on nous a imposé tellement de contraintes que nous sommes devenus ce que les Chinois appelaient un «paper tiger». Un tigre en papier, un truc pour effrayer les enfants.
? …
? La SQ parlemente? Je veux bien, mais nous avons une responsabilité fédérale concernant le trafic de la drogue. Est-ce qu’on va négocier avec les trafiquants, comme les Colombiens avec Escobar? Est-ce qu’on va offrir à nos motards des cellules décorées à leur goût, avec des droits de visite et de sortie à leur guise?
? …
? Monsieur, il n’y a plus de lois dans ce pays. Bientôt il n’y aura plus de pays du tout. La police de Montréal est invisible, la Sûreté du Québec n’intervient pas, on nous demande de ne pas bouger et l’armée n’a pas été prévenue. Qui, aujourd’hui, fait respecter la loi dans ce pays?
? …
? J’ai compris: stand-by. Vous n’avez pas à me le répéter, j’ai déjà reçu mes instructions et je les respecte. Mais vous me permettrez de vous dire que je vais vérifier, dès demain, à quel prix et à quelles conditions je pourrais prendre une retraite que je crois avoir bien méritée.

Il ne claqua pas vraiment l’appareil, mais le déposa plus rudement que le protocole n’eut exigé qu’il le fît après une conversation un peu houleuse avec le chef de cabinet d’un ministre. Les officiers d’Intelligence avaient traditionnellement droit à leur franc-parler bien au-delà des normes permises aux officiers ordinaires: on ne tenait pas à se mettre à dos quelqu’un qui avait accès à tant de renseignements confidentiels. Cette fois, il y avait été un peu fort. Il haussa les épaules, regarda encore une fois ses dossiers, puis sortit, prit sa voiture et décida tranquillement qu’il passerait la journée dans le parc de la Gatineau. On peut amener l’âne à la rivière, songea-t-il, mais on ne peut pas le forcer à boire. Qu’ils aillent tous se faire foutre.

* * *

Gérard regardait la télévision comme tout le monde. Il était aussi en contact avec bien des gens qui en savaient plus ou prétendaient en savoir plus. Le matin du 25, quand il vit que le drapeau du Québec flottait encore à Pointe-Saint-Charles et que pas un seul policier n’était en vue, il téléphona directement au bureau du Premier ministre et y rejoignit l’attaché politique qu’il voulut.

? Je tiens pour avéré, dit-il, qu’aucun corps policier ne veut ni ne peut intervenir. Ils n’ont simplement pas les outils pour le faire. Qu’est-ce que fait l’armée?
? L’armée a été avisée. Ils ont étudié la situation. L’état-major demande six jours pour un déploiement efficace.
? On recommence la plaisanterie de Kanesatake! Et le plan Colborne?
? Le plan Colborne avait été prévu pour faire face à une déclaration d’indépendance spontanée du Québec. Il avait été prévu pour mâter des émeutes et des ouvriers dans la rue avec des pancartes. Au pire, on en tirait un, on arrêtait les meneurs, les autres se dispersaient. Je dis bien au pire. Nous ne nous attendions même pas à ce que les choses en arrivent là. Aujourd’hui, on parle de tout autre chose. On parle de gens qui ont des armes et qui savent s’en servir. Des gens qui sont invisibles et qui sont prêts à vous tirer dans le dos au travers d’un sac en papier. Il s’agit de tout autre chose.
? En clair, vous n’envoyez pas les troupes?
? On n’envoie pas les cadets de Westpoint parader dans le Bronx.
? Et ce déploiement?
? Si je puis vous parler franchement, monsieur, ? et cette information est naturellement tout à fait confidentielle ? il s’agit de gagner du temps, de déplacer suffisamment de monde pour impressionner la population et de tourner autour des gars pour leur faire peur. Quand ils ont assez peur, ils s’en vont et on les laisse partir. Vous l’avez bien dit, c’est le scénario de Kanesatake et de Kanawake.
? Je pensais que le Canada avait une force armée efficace. Chypre…
? Oui, Chypre… mais c’était il y a longtemps. Aujourd’hui, on tire un Somalien et on passe en conseil de guerre. On te tire dessus en Bosnie, tu dois t’excuser d’avoir été à la mauvaise place. La troupe n’a pas toute la motivation que l’on souhaiterait.
? Vous me dites que nos gars ne veulent pas aller se faire «snipper» pour donner du «leverage» politique aux clowns qui sont en place. C’est bien ça?
? Je ne me permettrais pas de le présenter de cette façon, Monsieur.
? Alors passez-moi votre patron.

Il ne fallut que deux minutes avant que quelqu’un de plus important prenne l’appel de Gérard. Il n’en avait pas fallu plus pour que celui-ci se mette vraiment en colère.

? Écoute, veux-tu me dire qui le mène, ce pays, bon Dieu!

L’autre soupira. ? Ce matin, personne. Du moins, personne que je connaisse. Non, si c’est ce que tu veux savoir, l’armée n’interviendra pas. D’abord, ils ne veulent pas intervenir. Ensuite, si on envoie des francophones, on ne sait pas s’ils vont tirer. On ne sait pas de quel bord ils vont tirer s’ils tirent. On ne sait pas comment ils vont réagir après le premier coup de fusil. Si on envoie des non-Québécois, on a l’air d’une armée d’occupation; en ce cas, on perd la guerre des sondages et des appuis internationaux… Or, c’est là que ça ce passe, tu le sais comme moi.

? Alors vous faites quoi?
? On attend. On annonce surtout pas qu’on pourrait intervenir. Tu veux un conseil, fait comme si on n’existait pas.

Gérard ne fit qu’un autre téléphone, très bref.

? C’est moi. Achetez de l’américain. Ça presse. Tout ce que vous pouvez. Vendez aussi du canadien à terme, 30 jours, 90 jours… tous les marchés que vous pourrez. Bougez vite. Je ne comprends pas que ça n’ait pas encore plongé.

À sa façon, Gérard venait de voter « Oui. »

Pierre JC Allard

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