LIBERTAD Chapitre 8

De Pierre JC Allard

Chapitre 8

? C’est Cardoso au téléphone, dit Scalp à Marius.

? Cardoso lui-même?

? Non, bien sûr, un de ses types. Cardoso fait dire qu’ils ont un «deal» avec un ami ? je suppose qu’il veut dire avec Ben Saïda ? et que «a deal is a deal». Si on continue dans cette voie ? je comprends qu’il veut dire si on essaie de récupérer la marchandise ? on va créer un déséquilibre. Donc, ils ne pourront pas nous soutenir.
? Comme s’ils nous avaient soutenus!
? On va avoir toutes les familles de New York contre nous.
? Mensonges. Cardoso ? si c’est bien Cardoso qui a fait l’appel ? ne parle que pour lui. Attendons de voir comment se positionnent les types de Johnny.
? Et les Colombiens?
? Les Colombiens sont sans doute déjà partis puisque le stock et ici et qu’ils ont été payés. La prochaine fois, ils attendront de voir qui a gagné et ils traiteront avec le gagnant; on ne peut pas leur en demander plus.
? Qu’est-ce qu’on fait?
? À midi pile, je dis à Bantam d’amener le petit Ben Saïda sur la rue University et de lui faire sa fête. Il reste une heure et quinze minutes à Mohamed pour jouer sa carte… À moins qu’on ne se dégonfle. Est-ce que tu penses qu’on devrait se dégonfler, Scalp?
? Non. Est-ce que je réponds à Cardoso? Et qu’est-ce que je lui réponds?
? Tu ne parles pas à Cardoso. Si les choses tournent bien, nous nous excuserons en disant que nous avons confondu son porte-parole avec un agent de Ben Saïda. Si les choses tournent mal, ce que pense Cardoso de nous n’aura aucune importance. Téléphone plutôt à Mohamed et dis-lui textuellement: à midi, on prend le Beur et l’argent du Beur.
? Quoi?
? C’est une blague de Français. Il va la comprendre.

* * *

Delo regarda par le judas de la porte et les vit tous les trois: Roger, Normand, Jean-Pierre. Il jura doucement. Il avait expliqué tellement souvent qu’il ne FALLAIT PAS venir chez lui à Outremont. Surtout pas arriver sans prévenir. Il se demanda si Jean-Pierre et Normand avaient finalement décidé de mettre Roger dans le coup quant à leur projet d’assassinat, ce qui créerait un problème supplémentaire. Parce que Roger est un imbécile, bien sûr, mais aussi parce que ce qui avait été, jusqu’à présent, des promesses ambiguës et des engagements équivoques pris seul à seul avec Normand risquait, tout à coup, de se transformer en un acte criminel bien précis. Delo n’avait nullement l’intention d’être mêlé à un complot visant à assassiner Marcel Leblanc. Il décida d’ouvrir quand même; tout, plutôt que l’incertitude.
Ils s’engouffrèrent tous les trois dans la maison, essoufflés, et c’est Jean-Pierre qui parla le premier, les yeux brillants.

? Ça va péter en tabarnak!
? As-tu vu le portrait de Marcel à la TV, avec le drapeau, demanda Roger?
? C’est au boutte, renchérit Normand.
? Qu’est-ce qui se passe, je n’ai rien vu, dit Delo.
? Tu regardes pas la TV? Tu lis pas les journaux?
? Rarement… Jamais quand j’ai vraiment quelque chose à faire. Que s’est-il passé?

? Il y a eu une bagarre à Pointe-Saint-Charles entre motards. Marcel est apparu avec un drapeau du Québec et ils se sont calmés. Il est devenu le négociateur et le drapeau du Québec flotte à Pointe-Saint-Charles. C’est au boutte!
? Et ce que Normand ne dit pas, c’est qu’avant que Marcel arrive, ils s’étaient tirés quelque chose de sérieux. Des mitrailleuses, des grenades, des fusées… ajouta Jean-Pierre.

Delo, habitué aux exagérations de Jean-Pierre, ne saisissait pas très bien l’importance ni l’intérêt de cette situation. Il ne comprenait surtout pas ce que Marcel faisait dans toute cette histoire. Il décida cependant de maintenir la stratégie déjà amorcée: ne jamais les contredire.

? Comme tu disais, Jean-Pierre, ça pète!
? Ah, mais tu n’as pas tout compris. Tu ne sais pas tout. Cette nuit, on est allés à Westmount et on a fait le chemin de croix de 63. On a mis un hostie de gros pétard dans toutes les boîtes à lettres. Y a pas un maudit chien en ville, ça va sauter en tabarnak!

Cette fois, Delo comprenait. ? Ça va sauter quand?

? À partir de midi, pis à tous les quarts d’heure jusqu’à huit heures à soir. On en a mis trente-deux!
? Où avez-vous pris les explosifs?
? Ça fait longtemps qu’on était prêts. C’est Marcel qui «tétait», qui «tétait»…
? C’est pour ça, ajouta Normand, qu’on était un peu choqués contre lui l’autre soir. Mais à c’t’heure, on sait que c’est un vrai gars. On est tous du même bord.
? Est-ce que c’est Marcel qui vous a dit de faire ça, demanda Delo?
? Non, Marcel est là-bas, à Pointe-Saint-Charles sur la ligne de feu. Mais on a compris l’idée.
? Quelle idée?
? On met le trouble, l’armée arrive comme en 70, sauf que là, on tire dessus. Les Nations Unies interviennent, puis on est indépendants.
? C’est Marcel, qui vous a dit ça?
? Pas de même, dit Roger, mais ça voulait dire ça
? Qu’est-ce que vous faites, maintenant, demanda Delo?
? Si tu veux, on prend une bière avec toi puis on regarde la TV. Ça va péter en tabarnak!

Delo estima que la première priorité était de les sortir de là.

? J’aimerais ça, mais il faut que je travaille avec mon père. Il se passe des choses, des choses importantes. Je vous retéléphone. N’appelez pas, on est probablement sur écoute.
? On comprend.
? Salut!
? Salut! On va les avoir, ajouta Jean-Pierre en levant le poing gauche!

Quand ils furent partis, Delo se dit qu’il n’y avait rien de mieux à faire, en effet, que de regarder la télévision. C’est là que tout se passait, que la réalité prenait son sens et que se ferait l’indépendance si elle devait se faire.

? … de source bien informée que ceux qui occupent l’entrepôt de Pointe-Saint-Charles sont bien des trafiquants de drogue et que la police de Montréal a demandé en vain une intervention à la Gendarmerie royale du Canada. Devant le refus de la GRC, un émissaire du gouvernement serait intervenu auprès d’un club de cyclistes de l’Est de la métro-pole, lesquels ont accepté de venir aider les policiers à régler le problème «entre Québécois». Pour nous en parler davantage, nous avons ici le lieutenant Lafontaine de la police de Montréal. Bonjour lieutenant Lafontaine.
? Bonjour monsieur Sarrazin.
? Alors, ce sont bien des trafiquants qui sont terrés dans ce vieil entrepôt désaffecté?
? Nous en avons la quasi-certitude.
? Et il est bien vrai que la Gendarmerie royale du Canada a refusé d’intervenir?
? Nous avons d’abord communiqué avec la Sûreté du Québec, puis avec le ministre de l’Intérieur du Québec. Celui-ci aurait demandé l’intervention de la GRC qui aurait refusé d’intervenir, compte tenu de la situation politique actuelle au Québec.
? Et cet «émissaire du gouvernement», il s’agit bien de Marcel Leblanc, l’ancien terroriste des années soixante, compromis également dans les événements de soixante-dix?
? Monsieur Leblanc est intervenu à titre privé, pour faciliter la reddition des trafiquants, lesquels menacent de vendre chèrement leur peau. L’entrepôt est une véritable forteresse. En ce genre de circonstances, nous acceptons toute l’aide offerte pour effectuer une médiation honnête et efficace. Je ne peux ni nier ni affirmer que monsieur Leblanc soit un émissaire du gouvernement du Québec, mais je puis vous assurer que cette considération, si elle avait été mentionnée, n’aurait pas joué dans le fait que nous acceptions d’utiliser ses services de médiateur.
? Mais n’est-ce pas Leblanc qui a amené ce qu’on a appelé «un club de cyclistes», mais que toute la population reconnaît comme un gang de motards ayant sa propre forteresse rue Hochelaga et bien connu de vos services?
? Je ne peux vous dire que c’est monsieur Leblanc qui a amené ces gens sur place, mais nous constatons qu’ils ont agi dans le cadre des prérogatives que la loi concède à tout citoyen d’intervenir directement et avec toute la force nécessaire pour prévenir la commission d’un acte criminel ou aider à l’arrestation d’un malfaiteur. Ils l’ont fait avant que la police de Montréal arrive sur les lieux et, en ce sens, ils nous ont donc rendu un fier service. Je ne porte pas de jugement ? et je n’ai pas à en porter ? sur leur comportement en d’autres circonstances. Je constate qu’hier matin, c’est grâce à eux que les trafiquants ont été identifiés et ont été forcés de se retrancher dans un entrepôt dont c’est maintenant la tâche des corps policiers de les expulser.
? Donc, vous collaborez avec le gang d’Hochelaga.
? Absolument pas. Les gens auxquels vous faites allusion ont découvert des criminels, les ont cernés et les ont empêchés de fuir jusqu’à ce que la police arrive sur les lieux. Il serait tout à fait inconvenant de le leur reprocher ou de leur demander des comptes. Je vous souligne que pas un seul coup de feu n’a été tiré par ceux que vous appelez le gang d’Hochelaga depuis que la police est sur place. À plusieurs reprises, au contraire, des tirs nourris en provenance de l’entrepôt ont été dirigés contre eux comme contre nous.
? Donc, vous n’avez pas du tout l’intention d’intervenir contre ceux qui, ce matin encore, étaient désignés comme les assaillants?
? Ce n’est pas nous, monsieur Sarrazin, qui préparons les manchettes des nouvelles. Nous avons constaté les faits et nous ne voyons pas ce que nous pourrions reprocher à ces gens. En ce qui nous concerne, ils ont rempli leur rôle en nous prévenant et ils sont libres de partir à leur convenance.
? Et pourquoi ont-ils hissé le drapeau du Québec sur leurs positions?
? C’était l’équivalent du «drapeau blanc» pour engager les négociations. Nous n’en avions pas d’autre. Je ne vois rien de mal à ce qu’un drapeau du Québec flotte où que ce soit au Québec. Y voyez-vous un inconvénient?
? Certainement pas, lieutenant Lafontaine. Encore une fois, merci.

? Et maintenant, continua Sarrazin, nous avons un complément d’information en provenance de Québec. À vous Janine.

Une jolie femme blonde apparut à la télévision sur décor de Parlement pour annoncer que le ministre de l’Intérieur avait nié que Leblanc ait eu un mandat pour intervenir, qu’il avait prétendu ignorer si la police de Montréal avait ou non demandé l’intervention de la GRC mais en serait surpris. Il avait expressément nié que l’on ait pu faire appel aux forces armées du Canada. Il n’y aurait pas, avait dit le ministre, d’autre octobre 1970 au Québec. Jamais.
Un reporter d’Ottawa vint dire que le gouvernement fédéral avait nié que l’aide de la GRC ou de l’Armée canadienne ait été demandée «par les autorités compétentes», ce qui laissait supposer que la police de Montréal, sans en avoir le droit, l’avait peut-être, en effet, demandée.

? C’est pas vrai! On va se couvrir de ridicule! Delo se parlait à haute voix, à lui tout seul, en déambulant dans le salon des Pinard. ? C’est comme si on disait que c’est un gang de motards qui est devenu l’armée du Québec. Et c’est un policier qui vient nous dire ça! À la télévision!

Pour la première fois, Delo Pinard doutait de la Cause.

* * *

Il était onze heure quand Bantam appella Marius:

? À ce que je peux voir, il n’y a pas de gars de Johnny dans le secteur Peel-Sainte-Catherine. Du moins, je n’en ai pas vus.
? Scalp, dit Marius, il semble que les Italiens soient réguliers. On procède? Scalp acquiesça et Marius revint à Bantam.
? Bantam, écoute-moi bien. Tu prends la petite ordure qui a fait sauter Paloma, tu prends ce Abdallah, tu le mets sur une selle de bicycle au coin University et Maisonneuve et tu l’encules. Vu?

Il y eut un silence.

? Marius, ch’ pas aux hommes!
? C’est pas pour le plaisir, Bantam. Un trou est un trou.
? Je comprends, mais, maudit… je pourrais pas y faire rien que la même chose que t’as faite à l’autre, hier?
? Non . Y a-tu un gars avec toi qui est «bi» ou qui a passé pas mal de temps à Archambault?
? Une minute… Jonas! ? cria Bantam ? Es-tu «game» pour enculer le petit serin? C’est Marius qui demande ça.

Bantam revint aussitôt à Marius. ? Y dit: pas vraiment…
Scalp intervint: ? Passe-le moi. ? Bantam? C’est Scalp. Passe-moi Jonas. Jonas? C’qu’on te dit, c’est important, c’est pas pour le fun. T’en as déjà fourré des gars? Bon, ça fait qu’arrête-moi ça, on n’a pas le temps de niaiser. Fais-le pour Paloma. Fais-le pour Cric. Fais-le pour toute la gang! Commence à midi. Non, midi et cinq, au cas où le frère changerait d’idée. Fait-le crier, OK? Go!

? Pis les «beux», demanda Jonas.?
? Y’en a pu de beux; y sont tous icitte. Arrivez avec les deux plus gros guns que vous avez, pis montrez-les à tout le monde. Y’a personne qui va t’achaler avant que t’aies fini.
? OK, midi et cinq.

Scalp raccrocha.

? T’as la manière avec les mecs, dit Marius. Je veux dire: t’as le tour avec les gars.
? On fait une crisse de bonne équipe, répondit Scalp en souriant.

Marcel, qui avait vu toute la scène, songea qu’en effet, à eux deux, ils donnaient à peu près la même performance que Bayard.

? Je vais aller voir ce qu’on peut faire avec les «dicks», dit-il.

Marius le prit par le bras. Doucement, mais fermement.
? Tu comprends que je ne partirai pas d’ici sans le stock, n’est-ce pas? T’a compris ça, hein?
? J’ai compris que c’est ça que tu voulais. Je comprends que les autres veulent pas te le donner. Je vois que vous avez pas ce qu’il faut pour sortir les gars de l’entrepôt. Je comprends qu’on peut pas rester là longtemps et que chaque minute qui passe augmente les chances que quelqu’un ait le courage de vous attaquer.
? Tu n’as pas tout le topo. Il n’es pas sûr du tout que nous soyons obligés de reculer.
? Je ne veux surtout pas le savoir. J’ai déjà appris il y a longtemps que la seule chose qu’on est sûr de ne pas dire, c’est celle qu’on ne sait pas. Toi, tu continues à jouer ta «game». Moi, laisse-moi travailler sur une solution de rechange.
? D’accord, dit Marius en lui donnant la main. Allez, bonne chance.

* * *

C’est Cardoso lui-même qui appela Ben Saïda.

? The deal is off. On avait dit 10 heures, il est onze heures et demie. On vous a attendus jusqu’à la dernière minute. On sait depuis hier qu’il y a des difficultés, mais on a tout de même attendu aussi longtemps qu’on a pu. Maintenant, on ne peut plus attendre. Il est clair que vous ne pourrez pas sortir la marchandise de Pointe-Saint-Charles sans passer sur le corps des types de Scalp et de l’autre. Même si vous y parveniez, vous avez la moitié de la police de Montréal de l’autre côté qui vous attend et qui, c’est clair, a un arrangement avec les types d’Hochelaga: on regarde la télévision, nous aussi. Donc, notre contrat est rompu. Nous considérons que nous pouvons renégocier l’affaire avec n’importe qui.
? Avec les gens de Scalp?
? Avec n’importe qui. Y compris avec le lieutenant Lafontaine, si c’est nécessaire.
? J’ai compris.
Mohamed Ben Saïda avait parfaitement compris que Cardoso venait de le libérer. On considérait qu’il avait fait tout ce qu’il y avait à faire. Il ne pouvait en faire plus. Cardoso avait donc la décence, connaissant les menaces de Marius, de le libérer à temps de ses engagements pour qu’il puisse sortir Abdallah du pétrin. Tenir le suspense plus longtemps aurait été inutile. On ne lui demandait pas ce sacrifice. Les jeux étaient faits de telle façon qu’il ne pouvait mener cette transaction à bien. Dommage, mais il y en aurait d’autres. Pour l’instant, il s’agissait de récupérer Abdallah, de fermer les livres et de partir. Le Québec n’avait plus rien à lui offrir. Il était onze heures quarante-cinq. Il donna ses instructions à ceux de l’entrepôt puis fit sans tarder deux réservations vers Amsterdam puis de là vers Moscou.

* * *

Cette fois, il s’agissait bien d’un vrai drapeau blanc. Un des défenseurs de l’entrepôt s’avançait sur la place, lentement, comme Marius l’avait fait la veille. On le fouilla à l’entrée, puis on l’emmena à Marius et Scalp.

? OK, dit l’homme, prenez le stock. Le boss a dit de relâcher son frère. Nous, on veut sortir de là. Ça a l’air que vous avez les contacts pour passer les «beux».
? Vous avez tout compris, bluffa Marius, je vais passer chez vous voir ce que vous avez. Tu restes là.

Il confia l’émissaire du Marocain ? qui lui n’avait rien d’un Marocain ? à la garde de deux de ses hommes et se retira avec Scalp dans une pièce attenante.

? Je commence à penser qu’on va sortir d’ici vivants. Vivants et riches. Je vais là-bas et je m’assure qu’on nous refile bien la poudre, pas des vitamines C. Après, je te fais signe et tu avertis Jonas de remettre son pantalon. Après, il faut amener assez des nôtres là-bas pour contrôler la place. J’essayerai de savoir combien ils sont, mais n’écartons pas l’hypothèse d’un guet-apens.
? Et si c’est un guet-apens?
? Nous avons toujours Ben Abdallah bien en main, virgo intacta ? en autant qu’on puisse connaître ce genre de chose ? et nous avons encore assez de ressources pour prendre la place d’assaut.
? Tu crois?
? Je vais voir sur place, mais je le pense. Idéalement, nous amenons nos ressources là-bas peu à peu, de façon à minimiser nos risques. Ensuite, nous testons le barrage policier, question de voir s’ils nous laissent sortir. Si Marcel a fait son travail correctement, nous passons. S’il a échoué, on leur passe dessus. À n’importe quel prix.
? Et les types de Ben Saïda qui sont là-bas?
? Si on voit qu’on peut passer le barrage facilement, on les désarme et ils passent avec nous. Si on s’aperçoit qu’il va falloir se bagarrer avec les policiers, on se débarrasse d’abord des types de Ben Saïda, histoire de ne pas les avoir sur nos arrières.
? Tout ça, en supposant qu’ils ne sont pas plus nombreux que nous.
? Je ne crois pas; ils auraient joué ça autrement.
Marius prit à son tour le drapeau blanc et s’engagea sur la place, direction entrepôt. Il savait que toute l’affaire tenait à la valeur relative qu’accordait Ben Saïda à la drogue et à son frère, à sa vie à lui, Marius, par rapport à la vie de l’émissaire qu’on leur avait envoyé et aux chances que l’on pût traverser le barrage policier grâce à l’intervention de Marcel. Il y avait bien des variables dans l’équation.

* * *

Marcel avait bien apprécié l’interview de Lafontaine. Il avait eu beaucoup de plaisir, également, à voir sa tête de vieil anarchiste, à lui Marcel, à la télévision, sur le vidéo qu’on avait fait de sa traversée de la place, fleurdelisé cla-quant au vent. Il savait que chaque minute qui passait rendait sa position plus forte. Chaque coup de feu qui n’était pas tiré par les assaillants était une plume à son chapeau. Chaque dénégation du Ministre de l’Intérieur était une approbation tacite de sa démarche. Chaque fois que le gouvernement d’Ottawa corroborait son refus d’intervenir, il savait que grâce à lui le Québec marquait des points. Maintenant, Lafontaine avait dit de si merveilleuses et compromettantes âneries que personne ne pouvait plus reculer. Marcel avait en main le contrôle véritable des événements. Il avait ce contrôle, il le savait, parce qu’il contrôlait via Marius une force de frappe bien supérieure à celle dont disposaient les policiers. Au fond, pensa Marcel, il leur sauvait la vie.

? Lieutenant, dit un policier à Lafontaine qui prenait tranquillement un café avec Marcel, il y a un messager de l’entrepôt avec un drapeau blanc qui traverse la place.
? Je crois, dit Marcel à Lafontaine, que nos négociations portent fruits. Marcel continua ensuite à parler d’autre chose. Il continua également à parler d’autre chose quand on leur annonça que le drapeau blanc retraversait maintenant la place en sens inverse. Marcel Leblanc reprenait goût à la vie.

* * *

Marius se garda bien d’entrer dans la place comme en pays conquis. Il aurait pu le faire, les défenseurs de l’entrepôt avaient visiblement mis bas les armes. C’est un grand maigre aux épaules voûtées et à la peau très claire qui semblait mener l’opération et qui vint confirmer la reddition.

? Le stock est là. Prenez-le. Mais, tu ne sors pas tant que le boss n’a pas son frère et que les beux nous ont pas laissé partir. Les autres partent, moi je reste avec toi jusqu’à ce que les autres aient traversé le barrage. Après, tu pourras encore essayer de me garder moi, mais tu vivras pas vieux.

Marius analysa froidement la situation. Laisser partir Abdallah le premier était un risque énorme. D’autre part, ce qu’il voyait devant lui ne semblait pas représenter un bataillon bien crédible. Il joua le tout pour le tout.

? Vous permettez? Sans attendre la réponse, il se dirigea vers la fenêtre et fit le signal convenu.
? Votre boss aura son frère dans quelques minutes. S’il ne vous téléphone pas pour vous le dire, c’est qu’il aura décidé que vous valez mieux morts que vivants.

* * *

Scalp, pour la quatrième fois, essayait de joindre Bantam au téléphone. Évidemment, un cellulaire coin University et Maisonneuve… Il était midi moins deux quand il eut la communication. ? Jonas?

? Oui, OK, le gars a déjà les fesses à l’air. T’a-vais raison pour les beux. Il y a deux chars qui ont passé, ils ont regardé de l’autre côté pis y sont partis.
? Tu peux débander; on a fait un deal. Lâche le kid, il va savoir de quel côté courir.

C’est à ce moment précis que Jonas, Scalp et la plupart des Montréalais entendirent la première explosion qui venait des hauteurs de Westmount.

* * *

Marius fut de ceux qui ne firent pas attention à cette première explosion. Il avait l’esprit ailleurs. Il se sentit mieux quand le téléphone sonna. Encore mieux quand son vis-à-vis eut raccroché et hoché la tête. ? OK, le boss a son frère. Maintenant, sors-nous d’ici.

? Qu’est-ce qui vous fait penser que je peux vous sortir de là?
? Le boss a dit qu’il l’avait entendu à la télévision.
? Vous êtes combien?
? Neuf. Nous sommes huit, plus Arthur, qui est chez vous.
? Avez-vous une voiture?
? Oui, en arrière dans la cour, sous le porche.
? Parfait. Nous allons y aller par groupes de trois. Trois avec moi. Venez, on traverse chez les copains.
? Tu penses que je vais te laisser partir avec trois de mes gars, Frenchie?
? Si j’avions pas voulu, j’aurions pas venu. Tu as eu le frère, la coke est chez vous. Si je ne reviens pas, c’est qui le perdant?

L’autre haussa des épaules. ? Toi, toi et toi… allez avec lui. Prenez le char.

* * *

Marcel vit la voiture quitter l’entrepôt et traverser la place, en direction du repaire des assiégeants.

? Lieutenant, je crois que nos négociations ont finalement abouti. Je retourne aux sources.

C’est à ce moment que la deuxième bombe de Jean-Pierre explosa, là-bas, sur la montagne, et personne n’accorda à Marcel plus qu’un minimum d’intérêt quand il partit à son tour vers la maison occupée par les motards.

* * *

? Il y a eu quatre blessés, dont un grave, lors de l’explosion de la première boîte, rapporta le sergent Gendron, impeccablement au garde-à-vous. Nous avons immédiatement demandé aux médias d’avertir la population de se tenir loin des boîtes à lettres. Nous n’avions alors, cepen-dant, encore aucune raison de penser qu’il y aurait d’autres explosions ni qu’elles seraient circonscrites à Westmount. Je souligne, monsieur le Ministre, que nous ne savons pas en-core si le phénomène est bien localisé à Westmount. Quand la deuxième bombe a explosé et qu’on a eu deux autres blessés, dont un écolier, on a dégarni le périmètre de sécurité à Pointe-Saint-Charles pour envoyer des autos patrouille écarter la population de toutes les boîtes du secteur présumé ciblé. Depuis, onze autres boîtes ont explosé, mais sans faire de blessés. Elles explosent au rythme d’une tous les quarts d’heure, plus ou moins deux minutes. Les premières analyses indiquent qu’elles ont été élaborées par des artificiers habiles, mais travaillant avec du matériel de fortune.
Le directeur de la police de Montréal, le représentant personnel du maire de Montréal, un observateur de la Sûreté du Québec, un consultant d’une société privée, un sous-fifre quelconque du bureau de Bayard… Le ministre de l’Intérieur se demanda s’il n’aurait pas mieux valu que tous ces gens retournent faire leur boulot plutôt que de se mettre à cinq à hocher la tête, en écoutant le rapport d’un policier compétent mais dépourvu d’autorité qui ne demandait, lui, qu’à retourner faire le sien. C’est à la tête qu’il y avait un problème. C’étaient les chefs, qui ne faisaient pas leur travail. Il en était bien conscient, comme il était conscient de faire partie de cette cohorte de «responsables» qui n’avaient plus aucun contrôle sur les événements: ? Merci, sergent Gendron. Et la situation à Pointe-Saint-Charles?

? Confuse. Il y a eu du va-et-vient vers midi entre le repaire des assiégeants et l’entrepôt des assiégés. On présume, mais on ne sait pas vraiment, que c’est Marcel Le-blanc qui mène ce qui semble être des tractations entre les parties en cause. Le lieutenant Lafontaine a la situation bien en main mais, conformément aux instructions reçues, nous n’intervenons pas.
? Qui a autorisé cette entrevue du lieutenant Lafontaine a la télévision qui accrédite de plus en plus l’hypothèse que les motards sont là avec l’accord de la police?
? Le lieutenant Lafontaine a été en contact étroit avec monsieur le Directeur ici présent, avec votre chef de cabinet et avec le bureau du Coordonnateur. Je ne sais pas d’où il a reçu les instructions formelles d’accorder cette entrevue.
? Vous étiez là, ce matin?
? Oui monsieur le Ministre.
? Est-ce que vous suggérez d’intervenir plus activement?
? Négatif, monsieur le Ministre. Nous ne savons pas combien il y a d’assiégés, mais nous sommes certains qu’il y a, ou qu’il y a eu, plus d’une cinquantaine de motards armés de fusils-mitrailleurs, de bazookas et de lance-roquettes qui ont donné l’assaut hier matin. Une seule personne armée d’un lance-roquettes pourrait, à partir de la positon des assiégeants, pulvériser en quelques minutes toutes nos voitures patrouille et leurs occupants. Les instructions que nous avons reçues de demeurer à l’écart semblent donc justifiées.
? Quels sont les effectifs des forces de l’ordre sur le périmètre?
? Nous avions 427 agent en ligne, officiers compris, à midi aujourd’hui. Nous avons dégarni pour faire face à la situation de Westmount, mais il reste certainement plus de trois cents policiers sur les lieux.
? Et ils sont cinquante?
? Négatif, monsieur le Ministre. Ils sont une cinquantaine face à l’entrepôt, mais nous savons qu’il y a au moins cent, peut-être deux cents autres éléments connus de nos services qui se promènent à l’extérieur du périmètre de sécurité. Tout se passe comme si tous les gangs de Montréal s’étaient unis. Ils sont certainement armés, mais nous n’avons pas eu l’occasion de faire l’inventaire de leur armement. Ils sont probablement beaucoup mieux équipés que nos policiers.
? C’est vous qui êtes encerclés, c’est ça?
? Nous ne sommes pas vraiment encerclés dans la mesure où personne ne gêne nos mouvements. Cependant, surtout depuis qu’il a fallu dépêcher trente voitures pour assurer la vigilance à Westmount, il ne semble pas que nous soyons en mesure d’imposer l’ordre dans le secteur Pointe-Saint-Charles.
? Si la SQ avait accepté de nous aider, s’exclama le directeur de la police de Montréal… Les autres le regardèrent sévèrement et il se tut. Le ministre continua.
? Pourquoi dites-vous «il y a ou il y a eu» cinquante assaillants? Est-ce que vous les laissez partir?

? Nous suivons les instructions de non-intervention. Si un individu ou plusieurs prétendent qu’ils sont des résidants du secteur et demandent qu’on les laisse franchir le barrage, on les laisse passer.
? Le faites-vous même s’ils sont connus de vos services?
? Nous avons de bonnes raisons de penser qu’il faudrait utiliser la force pour les retenir. Ceci serait contraire aux directives que nous avons reçues.
? En clair, vous me dites que c’est la pègre qui contrôle Montréal, aujourd’hui?
? Inexact, monsieur le Ministre. En fait, la ville est remarquablement calme, mis à part les incidents terroristes de Westmount ? lesquels sont ennuyeux mais désormais inoffensifs dans la mesure où les gens sont tenus éloignés des boîtes à lettres ? et quelques affaires courantes sans importance. Le problème de Pointe-Saint-Charles est tout à fait circonscrit. L’ordre règne à Montréal.

Le directeur de la police de Montréal sourit. Enfin, ce Gendron disait quelque chose de sympathique. Le représentant du maire songea qu’il ne serait peut-être pas nécessaire de redorer le blason de la ville en changeant le directeur de la police. L’homme de la Sûreté du Québec pensa que les conséquences de la position ferme que son corps policier avait adoptée ne seraient peut-être pas aussi dramatiques qu’on ne l’avait craint, ce qui était une bonne nouvelle. Le consultant de l’extérieur, à quatre cent cinquante dollars par jour, était un ami et n’écoutait pas. L’homme du bureau de Bayard prenait des notes, mais ne montrait aucun signe d’émotion. Il avait été bien formé.

? Je comprends, continua le ministre, sans montrer lui non plus d’émotion, que tous les bandits de Montréal se sont réunis pour une petite fête intime, mais que vous n’avez pas un filet assez grand pour les prendre!

Gendron répondit sans broncher.

? Ni le filet, ni les ressources humaines, ni les armes… ni les ordres, monsieur le Ministre.

* * *

Dans la tiédeur de cet après-midi de la fin mai ? les hostilités ayant apparemment cessé entre les belligérants ? le secteur Pointe-Saint-Charles avait pris la couleur et les odeurs d’une fête foraine. Des milliers de curieux déambu-laient sereinement à l’extérieur du périmètre de sécurité, envahissant les terrains vagues et les petits espaces oubliés par l’histoire que le CN, par habitude plus que par intérêt, avait interdits au public depuis des décennies. Des vendeurs ambulants de crème glacée offraient leurs produits aux pas-sants, deux Antillais faisaient la navette entre un dépanneur voisin et la foule, offrant des boissons douces aux passants. Quelques bières avaient fait leur apparition sans que les policiers protestent: aujourd’hui, ils s’occupaient de choses plus sérieuses. De temps en temps, quelques badauds s’approchaient du barrage policier, tentant de jeter un coup d’œil sur la place, aussi vide qu’une arène espagnole avant la corrida. Vide, sauf quand la petite voiture verte, périodiquement, comme un balancier, faisait la navette entre l’entrepôt et le château fort des assiégeants. Les assiégeants qui, apparemment, n’assiégeaient plus personne.
Moins tendus, les policiers qui se tenaient près des voitures patrouille se permettaient d’échanger des plaisanteries avec les filles en minijupes. Ceux qui contrôlaient les accès à la place avaient relâché quelque peu leur surveillance, chaleur aidant, et ne jetaient qu’un regard distrait sur la pièce d’identité qu’il continuaient d’exiger de ceux qui voulaient traverser, dans un sens ou dans l’autre, cette frontière artificielle qu’on avait dressée.
Au milieu de cette foule, on distinguait à peine certains individus plus sérieux, plus actifs, mieux vêtus, qu’on pouvait soupçonner d’être liés aux véritables protagonistes du drame. Il y en avait beaucoup. Il y avait cependant encore plus de journalistes, de pigistes, de reporters amateurs, de représentants de la radio et de la télévision, d’envoyés de magazines, toute une faune bizarre de porteurs de carte de presse pour qui la situation avait le double avantage d’être à la fois une nouvelle et des vacances. Les «communicateurs», dans cette foule, étaient bien plus affairés et plus visibles ? surtout ceux portant caméra ou vidéo ? que les pègreux ou mafieux de tout acabit.
Il était trois heures dix quand les vrais toreros arrivèrent. Précédés d’une escorte policière, ils fendirent la foule sans difficultés. On s’écarta diligemment sur leur passage. Les communicateurs, surtout, manifestèrent les plus grands signes de déférence. Les cameramen de CBC et de Radio-Canada firent courtoisement signe de passer aux nouveaux arrivants. CNN était là.
Quelques adolescentes qui connaissaient déjà les faits de la vie firent des minauderies, mais n’intéressèrent pas les cameramen qui ne se parlaient qu’entre eux, comme la légende veut que les Cabots de Boston ne parlent qu’à Dieu. Quelques enfants dépenaillés assis par terre, qui bouffaient des échafaudages précaires de crèmes glacées multicolores furent, eux, touchés par la grâce sans même s’en apercevoir. La caméra se posa sur eux. Si une des séquences survivait au montage, l’un de ces enfants pourrait dire un jour à ses enfants et à ses petits-enfants, qu’un soir, en 1996, son menton dégoulinant avait été vu, brièvement, par le président des États-Unis et celui de la Russie, par le Secrétaire général des Nations Unies, ainsi que des milliardaires et autres maîtres du monde.
Les seigneurs d’Atlanta continuèrent d’avancer et le périmètre de sécurité cessa d’exister devant eux. Ils firent quelques pas dans l’espace interdit, vérifièrent la position du soleil ou si quelque toit, quelque part n’offrirait pas un meilleur point de vue, puis s’installèrent.

Pierre JC Allard

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