LIBERTAD

De Pierre JC Allard

Chapitre 1

La roue avant droite glissa dans une profonde ornière et un mélange d’eau brunâtre, de calcium et de saleté s’éleva en gerbe pour aller asperger copieusement les passants. Libertad connaissait déjà trop bien les règles du jeu pour tenter de freiner ou de changer brutalement de cap; elle jeta simplement un regard rapide pour tenter d’identifier les victimes et leur offrir, peut-être, d’éventuelles excuses. Peut-être. La vie maintenant filait trop vite pour les excuses. Trop vite pour les regrets. Trop vite pour les projets. Trop vite pour que le présent soit vraiment vécu et puisse laisser de véritables souvenirs. Le pouls de Montréal battait de plus en plus vite. Une anxiété, une tachycardie collective. Chacun, sans qu’il ait semblé nécessaire de le lui enseigner, vivait désormais — ou jouait à vivre — chaque jour comme si ce devait être le dernier. Comme si le jour de l’indépendance allait se lever, salué par les trompettes de Gabriel.

Pare-chocs à pare-chocs, maintenant. La procession des petites fourmis laborieuses. Chaque conducteur maugréant mais heureux, au fond, de faire encore partie du cortège. D’être encore au volant d’une voiture et en route vers un boulot, alors que tant d’autres… À la musique succéda la voix du commentateur et Libertad haussa légèrement le volume de la radio.

– «Huit heures trente-sept minutes, 21 mars 1996. Oyez, Oyez, c’est le printemps! Vous n’y croyez pas? Faites comme monsieur Parizeau, IMAGINEZ que c’est le printemps. IMAGINEZ qu’il fait 18°, que le soleil brille, que les oiseaux chantent, que les premières fleurs vont sortir et que les petites filles jouent du cerceau sur des trottoirs bien secs, pendant que papa travaille et que maman poursuit son certificat en “oiseaulogie comparative” à l’UQAM pour la gloire et la culture d’un Québec souverain. Imaginez-vous… En attendant, pour les vrais automobilistes, dans les vraies rues de Montréal, la température est de 4°. La 13, la 15, la 20, la 25, la 30 et tous les ponts sont bloqués, comme d’habitude, et monsieur Bourque n’a toujours pas tenu sa promesse de nettoyer les rues de Montréal. Tous les départs de Dorval et de Mirabel ont été retardés, en raison du brouillard intense qui a remplacé la pluie verglaçante de la nuit dernière, de sorte que Montréal est aujourd’hui splendidement isolée. Une petite remarque à l’attention de monsieur Parizeau: remarquez bien, monsieur le Président-à-venir, que les avions ne décollent pas lorsqu’ils ne voient pas le bout de la piste. Et maintenant on retourne à la musique, avec le maître incontesté du funk…»

Libertad réussit à changer de station tout en se glissant dans la voie de gauche. Dans un cas comme dans l’autre, l’illusion plutôt que la réalité d’un changement.

– «… Et donc, cette “genèse”, cette “mise au monde”, cet “accouchement normal et à terme”, en neuf mois, du “pays à la tête bien faite” que nous annonçait monsieur Parizeau en octobre dernier, tout ça semble aujourd’hui pour le moins bien compromis. Si, depuis six mois, les négociations avec Ottawa n’ont abouti à rien, comment peut-on nous faire croire que tout sera heureusement réglé dans les trois mois qui restent avant le jour Q? Les sondages de ce matin nous apprennent que 46,4% des Québécois, seulement, sont en faveur de la prétendue souveraineté liée à la très problématique association. Est-ce que c’est là la grande vague d’enthousiasme que nous avait promise le Père Fondateur? Qu’on ne vienne pas nous dire, comme monsieur Landry nous l’a dit il y a quelques minutes, qu’il s’agit d’une “fluctuation à l’intérieur des marges d’erreurs statistiques inhérentes à un sondage”. Est-ce que vous parliez d’erreurs statistiques en novembre dernier, monsieur Landry, quand les sondages prétendaient que l’idée d’indépendance avait progressé de 50,8, le jour du référendum, à 55,2 trois semaines plus tard? La vérité, monsieur Landry, et vous aussi monsieur le Père Fondateur, c’est que la baloune est crevée et que, même si vous le portez depuis six mois, l’enfant n’est pas viable. C’est le moment de vous faire avorter, monsieur Parizeau et ce dont le Québec a besoin, c’est d’un bon curetage de ses derniers éléments fanatiques. Au risque d’être brutal…»

Tout ça, en effet, risquait de devenir de plus en plus brutal, songea Libertad, et d’autant plus brutal qu’il n’y avait plus de femmes présentes au débat. Après le référendum, en octobre, on avait d’abord donné la parole aux femmes, aux jeunes, aux néo-Québécois «de souche». À ceux-ci, surtout, parce qu’il y en avait plus qu’on n’aurait pensé des Johnson, des Robinson, des Mackay de l’Estrie, des Italiens et des Grecs de Montréal, totalement francophones unilingues, apprenant, parfois avec surprise, qu’ils n’étaient pas exactement comme leurs voisins mais que c’était grâce à quelque arrière-grand-père moins irrédentiste qu’ils devaient d’être aujourd’hui devenus des «pures laines».

Au début, il y avait eu des femmes dans le débat. Plus maintenant. L’heure, de part et d’autre, était au langage viril. Même les jeunes mâles, rue Saint-Denis, marchaient d’un pas plus ferme. Draguaient avec plus d’assurance. Souriaient moins. Les jeunes ne divaguaient plus en regardant leur verre de bière; ils le faisaient maintenant l’œil fixe, tourné en haut, à gauche vers ce petit coin d’horizon où chacun voit ses rêves. Et maintenant, songea Libertad, c’étaient les hommes surtout qui rêvaient. Toutes les femmes, confusément, sentaient que les hommes rêvaient d’une bonne bagarre. Et elles s’étaient tues. Il n’y avait plus que les hommes qui parlaient.

Même thème à la station suivante.

– «Moi je pense qu’en effet, on n’a pas effectivement fait le plein complet des voix qu’on aurait pu avoir pour faire ce qu’on aurait voulu faire… et que ce serait ben dangereux de vouloir continuer. Je pense qu’il faudrait qu’on conscientise plus le vrai besoin qu’on a d’être vraiment nous autres, avant d’essayer de le faire.

– Donc, votre message à monsieur Parizeau, monsieur Tremblay, ce serait quoi?

– De conscientiser, comme disait monsieur Bouchard, de conscientiser les Québécois et les Québécoises au besoin vital d’être vraiment la nation qu’on est et d’avoir les vrais pouvoirs d’une vraie nation.

– Donc de ne pas la faire l’indépendance le 24 juin, c’est bien ça?

– Je ne dirais pas: ne pas la faire. Mais la faire uniquement avec des garanties. Et la faire après les vacances d’été, un an après le référendum, comme on nous l’avait promis. La faire en neuf mois, ça a bousculé le monde. C’était pas prévu.

– Merci monsieur Tremblay. Et maintenant nous passons à un autre auditeur…»

Libertad ferma la radio. Ils étaient tous de plus en plus décidés mais de moins en moins convaincus. De plus en plus prêts à en découdre, mais de moins en moins persuadés de la justesse de la cause. Les mâles voulaient vivre une super Coupe Gray, aller porter le ballon à Ottawa ou à Québec. Mieux, une super émeute de Coupe Stanley, avec beaucoup de vitrines à briser, beaucoup d’adversaires à humilier, beaucoup de jobs à prendre. L’uniforme des futurs officiers de la future armée du Québec était déjà dessiné… pendant qu’à Edmonton plus de vingt mille Albertains, autrement sains d’esprit, avaient déjà rejoint les rangs d’une milice volontaire pour la protection de la minorité loyaliste canadienne au Québec «sans distinction d’origine ethnique ni de langue, mais au vu de sa seule loyauté à l’idéal canadien…» Qu’était-elle venue faire dans cette galère!

Qu’est-ce que moi, Libertad Gomez, Salvadorienne, 26 ans, j’en ai à foutre de cette querelle pour rire entre l’équipe des Bûcherons du Saint-Laurent et celle des Cowboys du Far West, pour des enjeux que personne ne sait trop comment définir? Si mon couillon de père, songea-t-elle, avait présenté une image plus crédible à l’Ambassade américaine, c’est vers Miami, New York ou Los Angeles qu’ils auraient tous pu émigrer comme réfugiés politiques. Tout le monde au Salvador pouvait bien être un réfugié politique, puisqu’il fallait toujours se réfugier de quelque chose ou de quelqu’un et que la politique était partout! Son couillon de père s’était présenté à l’Ambassade américaine avec un sourire béat, avec la gueule d’imbécile heureux d’un pauvre, plutôt que la gueule tragique d’un type qui a souffert pour ses principes et sa foi inébranlable dans les valeurs démocratiques… pauvre con! Et s’il n’y avait pas eu cette mission canadienne arrêtée tout à fait par hasard dans leur village, s’il n’avait manqué quelques paysans pour compléter le profil socio-économique parfait de la dernière fournée de Salvadoriens à montrer aux journalistes, s’il n’y avait pas eu surtout ce jeune diplomate canadien qui louchait sur sa sœur Consuelo… Esteban Gomez, sa femme et ses deux filles auraient continué à rouler des tortillas de maïs au soleil sans jamais soupçonner qu’il pût exister, au nord des Gringos, non pas une mais DEUX tribus de quasi-Gringos, capables de se détester aussi cordialement que les Pipiles et les Catrachos.

Pourquoi était-elle là, dix ans plus tard, économiste diplômée mais en fait vendeuse de crêpes dans un restaurant du Plateau, vaguement inscrite à des cours de l’Université Concordia pour se donner l’illusion d’aller encore vers quelque chose, plutôt que d’admettre qu’elle était déjà rendue nulle part et qu’elle n’avait pas plus de problèmes — mais pas plus d’espoirs ni d’avenir — que le reste de la tribu des Bûcherons du Saint-Laurent? Elle était là parce que sa mère était une mégère, bien sûr!

C’est son père, le couillon, qui avait laissé filer les États-Unis et opté pour le Canada, un pays dont il ne savait même pas s’il était petit ou grand, froid ou chaud, amical ou hostile… mais c’est sa mère, la mégère, qui arrivée à Montréal et constatant qu’on y donnait périodiquement un chèque aux défavorisés, n’avait pas voulu courir le risque d’aller vers Toronto. Il avait fallu des années avant qu’elle CROIT que la tribu des Cowboys, à l’Ouest, était tout aussi généreuse avec les Latinos tout en leur offrant aussi de meilleures possibilités d’emploi.

Et c’est pour ça que Libertad Gomez, avec un père trop mou, une mère trop obstinée et une sœur trop belle se trouvait aujourd’hui, ce 21 mars 1996, dans le parfait brouillard d’une journée de printemps maussade de Montréal… et dans celui encore plus triste d’un avenir totalement bouché, partageant sans l’avoir demandé l’avenir des Québécois à trois mois de leur indépendance.

Le téléphone sonna sans que Libertad y prête attention. On ne répond pas aux appels quand on conduit, sans trop savoir si on en a bien le droit, la Jaguar d’un amant de sa sœur. Le tact vient avec l’habitude. Nouvelle sonnerie. Deux coups, un rappel… L’appel n’est pas pour Consuelo; c’est Consuelo qui appelle.

–Sí, dime, mana.

– Libby? Prépare-toi au bonheur et à la joie!

– Quelqu’un t’a donné quelque chose?

– Non, à toi. Tu te souviens de ta demande d’emploi et de l’entrevue que tu avais passée?

– Plus ou moins des vingt dernières, laquelle?

– Ministère des Affaires étrangères du Canada, tonta. Ils t’acceptent.

– Tu as ouvert mon courrier? Tu me fais une blague?

– Généralement, j’ouvre tout ce qui ressemble à une lettre d’employeur. Je jette les refus, c’est moins lourd. Mais cette fois-ci, c’est oui. Tu commences à Ottawa à la mi-mai. Si tu veux, bien sûr. Tu peux aussi attendre en septembre. Ils te donnent le choix. Ils te parlent comme si tu avais une douzaine d’autres propositions et que tu allais leur faire une faveur. ¡Tios elegantes!

– ¡Dios mio!

– J’ai pensé que ça valait la peine de te le dire tout de suite. Où es-tu?

– À deux minutes de chez Gérard. Je laisse la voiture au portier, comme d’habitude?

– Oui, mais ne pars pas. Reste près de la voiture, il va descendre dans deux minutes. Dis-lui que tu es ma sœur et remercie-le.

– Le remercier de quoi?

– D’avoir obtenu le poste au Ministère, bien sûr.

– Tu crois que c’est grâce à lui…

– Certainement pas; je ne lui en avais pas parlé. Mais il comprend vite; tu n’auras pas fini ta phrase qu’il aura déjà pris un air mystérieux. D’ici une semaine, il pourra me raconter, en détails, tous les efforts qu’il a fait pour te faire embaucher. Après, il sera encore plus fier de lui et il me trouvera encore plus indispensable. Ne cherche pas à comprendre: si ça ne te semble pas évident, tu ne comprendras jamais…. ¡ Va, pues!.
*

Quand Libertad entra dans le hall de Concordia et se dirigea vers les escalateurs, il était déjà neuf heures. Il n’avait pas fallu, en effet, plus de deux minutes à Gérard pour comprendre qu’on voulait bien lui attribuer le mérite d’avoir fait dévier toute la machine de l’État, mais il avait jugé bon de se l’entendre répéter plusieurs fois. Il avait aussi cru indispensable de lui offrir de l’accompagner en voiture des Cours Mont-Royal jusqu’à la porte de l’Université ce qui, compte tenu de la circulation, l’avait retardée.

Gérard avait la parfaite assurance de l’homme de quarante ans qui sait que non seulement tout s’achète mais que tout peut s’obtenir à rabais si on paie comptant. Il ne l’avait pas dit, mais il avait manifesté, sans que puisse subsister le moindre doute, qu’il considérait que la jeune sœur de Consuelo ne pourrait que lui appartenir au jour et à l’heure qu’il lui conviendrait à lui de choisir, si par hasard l’envie lui en prenait — ce qui serait alors pour elle une chance exceptionnelle — en considération de quoi elle pouvait déjà conduire la Jaguar, obtenir un emploi à Ottawa et, de toute autre façon, faire de sa vie un succès. Gérard n’était pas vraiment déplaisant, en dépit de son arrogance, seulement à l’abri de tout doute. Libertad se surprit même à penser qu’elle ne saurait pas vraiment comment dire non à cet homme qui ne semblait même pas savoir que le mot put exister. Il faudrait demander conseil à Consuelo.

Se hâtant vers l’amphithéâtre, elle salua de la main Parsifal, un copain, tout en tapotant ostensiblement sa montre pour bien indiquer qu’il n’était pas question d’engager la conversation. Distraite, elle heurta un mur. Un roc. Elle heurta Paloma.

– Salut, Libby!

– Excuse-moi, pourtant, tu es visible…, dit-elle en riant.

– Disons que j’ai été frappé par ta beauté, rétorqua-t-il.

C’était bien le style de Paloma. On ne savait jamais s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Il ne voulait jamais qu’on sache s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Libertad ne savait pas encore s’il la courtisait vraiment ou s’il faisait semblant de la courtiser. Ou si sa façon à lui de la courtiser était, justement, de faire semblant de la courtiser jusqu’à ce qu’elle donne un signe clair d’intérêt. Un homme dans sa situation ne pouvait pas se permettre une rebuffade. Il ne pouvait pas non plus se permettre de réagir à une rebuffade. Il attendait qu’elle fasse un geste.

– Tu vas au cours de Mitchell, lui demanda-t-il?

– Non, Mansfield. C’est plus contemporain…

– OK, allons-y.

Il se retourna, la prit par l’épaule et marcha tranquillement vers le cours de Mansfield. Libertad se demanda si ceci voulait dire qu’il lui était indifférent d’assister à un cours plutôt qu’à un autre ou s’il tenait à souligner qu’il tenait à sa présence. Il était à la fois flatteur et un peu malvenu d’être vu avec Paloma.

Flatteur parce qu’il était beau, qu’il faisait 1,90 mètre et portait veston et cravate dans un environnement où même les chefs de département hésitaient à le faire. «Je suis un homme d’affaire», disait-il sans vraiment rire, mais avec l’ombre d’un haussement de sourcil, sans jamais pourtant donner l’impression de s’en excuser. Malvenu, parce que tout le monde savait qu’il ne se vendait pas un gramme de coke ni une once de hasch dans Concordia sans que Paloma n’en tirât un bénéfice. Tout le monde savait quelles étaient les «affaires» de Paloma. Comme tout le monde savait que le tatouage, plus ridicule qu’obscène, qu’il portait au majeur et à l’index de la main gauche, marquait sont appartenance à un groupe de motards.

Ce qu’on ne savait pas, c’est si Paloma, d’abord motard, avait infiltré l’Université pour y contrôler le trafic des stupéfiants ou si, au contraire, Julien Granger, dit Paloma, cherchait vraiment à poursuivre des études universitaires mais sans renoncer pour autant à ses activités plus lucratives. Agent double? Agent triple? On pouvait imaginer n’importe quoi au sujet de Paloma, ce qui laissait toujours une bonne raison de ne pas porter à son sujet de jugements trop hâtifs… et de s’éviter des embêtements. Pas que Paloma ait jamais manifesté d’agressivité envers qui que ce soit sur le campus, mais enfin… pourquoi chercher des ennuis, n’est-ce pas?

Le cours était commencé, ce qui n’empêcha pas Paloma de descendre lentement jusqu’à la première rangée et de ne s’y asseoir qu’après avoir courtoisement invité Libertad à le faire d’abord. Le professeur Mansfield ne s’était pas interrompu, n’avait pas jeté de regard en coin et n’avait pas perdu un mot de son exposé. C’est par ces gestes de grand seigneur que Paloma avait choisi de manifester son pouvoir sur son milieu.

Le professeur Mansfield avait aussi le sien, et sa façon de le manifester n’était pas si différente. La soixantaine, bien droit, bien coloré, le verbe clair, il s’affublait de cachemire et de tweed comme un franciscain porte la bure. Il habitait Hampstead, affichait une voiture de pauvre à la porte d’une maison de riche et n’avait jamais pris parti dans le débat pour ou contre la souveraineté du Québec au-delà de ce qu’une analyse objective aurait pu suggérer à ses collègues de Harvard ou de la Sorbonne.

De descendance anglo-irlandaise, il était intimement convaincu, sans jamais l’avouer, bien sûr, qu’il était juste et bon que lui-même et sa famille avant lui aient pu jouir de certains privilèges dans ces pays qu’ils avaient conquis sur des Blancs et des Chrétiens — fussent-ils papistes — et non pas sur des païens multicolores, cette dernière aventure étant un abus si manifeste d’une supériorité naturelle que le ciel avait voulu qu’elle se terminât dans la confusion et que l’on dût même s’abaisser à s’en excuser! C’est de cette façon que pensait le professeur Mansfield, en phrases complexes, principales et subordonnées, élégantes et sans émotion. Quand il parlait au commun des mortels, le professeur Mansfield simplifiait.

– «… Et je dis, donc, qu’il ne s’agissait pas de générosité mais d’astuce lorsque, après la conquête, la Couronne permit aux colons français de conserver leur langue, leur religion et leurs usages. Ne l’aurait-elle pas fait qu’elle eut encouragé une alliance de fait entre ceux-ci et les tribus amérindiennes dont il ne faut pas sous-estimer le danger qu’elles représentaient alors pour le nouvel occupant. Imaginez Pontiac conseillé par les anciens officiers du Régiment de Carignan et armé clandestinement par la France; imaginez un métissage généralisé, et le phénomène Riel contemporain de la rébellion des colonies américaines; imaginez celles-ci trop heureuses de soutenir l’indépendance, au Nord, d’un État amérindien francophone ennemi de la Couronne britannique. Imaginez, une génération plus tard, Napoléon qui, plutôt que de céder la Louisiane, aurait alors pu songer à une Amérique française à l’ouest du Mississippi comme au nord du Saint-Laurent et des Grands lacs… et demeurant Espagnole — et donc bientôt soumise à son frère — au sud du Rio Grande… Refaites l’histoire dans votre tête, et vous comprendrez que Montréal valait bien une messe…»

Libertad n’a pas du tout le goût de refaire l’histoire dans sa tête. Elle a d’autres sujets de préoccupation. D’abord, et par dessus tout, il y a ce désir en elle qu’elle doit contrôler, de se lever tout de suite, de balancer ses cahiers au visage de Mansfield et de courir vers la sortie en sachant qu’elle n’aura jamais plus à écouter les élucubrations de Mansfield, de Mitchell ou de qui que ce soit.

Elle comprend mieux, de minute en minute, que le monde vient de basculer par en haut; qu’elle ne vendra plus de crêpes, qu’elle ne déambulera pas de cours d’appoint en cours d’appoint jusqu’à quarante ans dans l’espoir que quelqu’un veuille bien lui donner un emploi. Elle est désormais une véritable économiste. Une véritable universitaire. Une presque-fonctionnaire. Une quasi-diplomate. De la graine d’ambassadeur. Et pas une diplomate de république de bananes, de café et de maïs; une véritable diplomate d’un vrai pays: le Canada. Son père cultivait pieds nus, sa mère était et demeure illettrée, sa sœur est une pute — même si on ne les appelle pas ainsi quand elles travaillent sur mesure, au cas par cas, sur des types qui ont du fric et des contacts — mais elle, Libertad Gomez, elle est une diplomate.

Libertad a une deuxième préoccupation: le Canada. Pourvu qu’on ne lui enlève pas SON pays! Elle se souvient qu’au moment de l’entrevue, on lui a demandé de réaffirmer son allégeance au Canada. En échange, on l’a assurée qu’elle était et pourrait toujours demeurer Canadienne, aussi longtemps qu’elle ne demanderait pas la citoyenneté d’un autre pays — comme le Québec par exemple — si par malheur on devait en arriver là. Canadienne? Bien sûr, elle est Canadienne! À Montréal, à Toronto, à Whitehorse, si on veut! Mais il vaudrait tout de même mieux que les choses n’en arrivent pas là…

Il vaudrait mieux que les chose n’en arrivent pas là. Pour le Canada… et pour Robert. Elle aime bien Robert. Robert a trente ans, il est sociologue, fonctionnaire, délégué syndical, sa famille est à l’aise et il est aussi québécois qu’on peut l’être. Robert a une belle gueule. Il s’exprime avec élégance. Surtout, il a des parents, des amis, toute une tradition. Il appartient au Québec et, dans une certaine mesure, le Québec lui appartient puisqu’il en connaît tous les méandres et qu’il en partage toutes les obsessions. Robert est de gauche et il est pour l’indépendance… comme tous ses amis. Robert, la famille de Robert, les amis de Robert… tout ça constitue son Québec à elle. Un Québec où elle est acceptée.

Il y a deux ans que Robert est dans sa vie. Il s’y est immiscé sans heurts, comme ils ont glissé entre deux draps de façon si naturelle et en avançant si bien par étapes la conquête mutuelle de leurs corps qu’ils ne sont même pas d’accord sur le jour anniversaire du début de leur intimité. À partir de quel geste peut-on dire: nous avons fait l’amour? Quand on a échappé au folklore de l’hymen, doit-on, comme les théologiens, placer le début de l’amour, comme le péché, là où le plaisir commence? Libertad aime bien Robert et tout ce qu’il représente, elle aime bien, aussi, que Robert l’aime. Jusqu’à ce jour, c’est l’amour de Robert qui a été son seul vrai passeport.

Depuis quelques heures, elle a un autre passeport: la lettre du Ministère. Peut-on faire carrière à Ottawa — ou dans des Ambassades canadiennes à travers le monde — tout en restant l’amie de Robert, l’amie des amis et de la famille de Robert? Peut-on le faire et espérer être la femme de Robert, la mère de petits Québécois et de petites Québécoises qui ne seront pas des immigrants, ni des apatrides, mais qui ont déjà leur petit nid préparé depuis des siècles dans le grand arbre des Desjardins dont Robert Desjardins n’est que la dernière branche?

C’est le bruit des étudiants se levant et sortant de la salle qui fit sortir Libertad de sa rêverie. Paloma, à ses côtés, lui fit un geste amical et sortit sans plus se préoccuper d’elle. Il avait trouvé opportun d’entrer au cours avec elle, il ne voyait pas, de toute évidence, un intérêt quelconque à en sortir de la même façon. Tant mieux, elle avait rendez-vous avec Robert.
*

Libertad, comme la plupart des étudiants de Concordia, préférait au campus universitaire l’ambiance des terrasses et des restaurants du quartier. Elle n’avait pas fait cent pas sur De Maisonneuve direction Crescent que déjà Parsifal l’avait rejointe.

– Hi!

Parsifal n’était pas bête. Il était, au contraire, extrêmement doué. Il lui manquait seulement un intérêt sincère envers les autres qui aurait permis à ceux-ci de le trouver intéressant. Bien accueilli et même respecté par tous, il n’était cependant indispensable à personne — et aux femmes encore moins — bien que celles-ci, à maintes reprises, l’eussent désigné comme le plus souhaitable des partenaires possible (Most Eligible Bachelor).

Que la nature l’eut doté du physique avantageux d’un chevalier teutonique n’était pas en soi une calamité; que son père, musicien, dédaignant la forme anglaise du prénom eut décidé de l’appeler Parsifal en était devenu une. Parlant peu, étudiant beaucoup, toujours soupçonné de chercher son Graal à l’extrême droite, Parsifal était devenu, sans le vouloir, le symbole du conservatisme et le héros des bien-pensants, dans un milieu où les forces vives étaient toutes à gauche et la majorité, tout sauf homogène.

Libertad ralentit et lui sourit en y mettant tout son cœur. Elle ne se sentait pas particulièrement attirée par Parsifal, mais elle regrettait un peu qu’il ne lui eut jamais rien proposé, pas même une sortie en tête-à-tête. Elle aurait refusé, par respect pour Robert, mais elle aurait aimé qu’il le lui proposât. Et puis, aujourd’hui, elle se sentait merveilleusement «Canadian» et il lui semblait que Parsifal était tout à fait le genre de compagnon qu’une jeune diplomate canadienne d’origine Salvadorienne aurait intérêt à montrer dans les salons d’Ottawa.

– Je veux absolument, dit-elle, que tu apprennes le premier comment j’ai cessé aujourd’hui d’être une chenille pour devenir un papillon. Je vais donc, écoute-moi bien, je vais donc t’offrir un double Logavulin 16-ans dans un grand ballon, chez Winston, et nous allons boire une petite fortune pendant que tu vas me regarder d’un air admiratif. Vu?

– J’avais plutôt en tête deux Guinness, chacun payant la sienne, mais si tu a gagné le 6/49…

Parsifal obtint sans difficulté une table en bordure de la rue: c’est un talent inné. Libertad remarqua qu’il tenait son ballon de whisky précieux comme un gentleman, tout naturellement, alors que, tout aussi naturellement, il vidait à l’ordinaire ses bouteilles de Labatt Bleu avec l’abandon du parfait plébéien. Parsifal savait s’adapter.

Qui sait, pensa-t-elle, si ce type à visage d’ange gardien — ou de S.S. qui se garde pur pour la mère patrie — n’est pas à l’occasion un amant fougueux et passionné? Qu’arriverait-il, si elle lui faisait sérieusement du pied — ou de la main — sous la table? Elle trouvait l’idée amusante et tout à fait inoffensive. Parsifal, c’était bien connu, était inoffensif… Elle se ressaisit néanmoins avant de passer à l’acte. Tout ça, c’était le whisky, l’exubérance de la nouvelle. Robert serait là dans quelques minutes, et, pour les sentiments, c’était Robert la valeur sûre.

Parsifal était là pour autre chose. Il était là pour écarquiller les yeux, s’émerveiller, s’enthousiasmer, la féliciter du fond du cœur. Manifester l’approbation de Concordia tout entier et de toute la tribu des Cowboys. Il fallait vite que quelqu’un la félicite, avant que Robert ne lui parle de trahison. Elle voulait vivre pleinement sa minute de gloire avant de subir la réprobation.

– Tu as devant toi, dit-elle, son Excellence Libby M. Gomez, Ambassadeur du Canada aux Nations Unies. — Enfin, presque… Et elle lui conta la demande, l’entrevue, la lettre d’acceptation, l’univers qui chavire par en haut. Elle lui parla d’être universitaire en chômage, de vendre des crêpes aux touristes. Whisky aidant, elle lui parla d’être immigrante. D’être ou de ne pas être accueillie. D’être ou de ne pas être intégrée. D’avoir ou de ne pas avoir d’amis. Parsifal parlait peu mais il écoutait bien. Sans tout lui dire, elle lui parla de Consuelo et de ses immenses yeux d’outremer. Elle lui parlait de Robert quand Robert arriva.

Parsifal accueillit Robert comme un frère. Ou plutôt comme si lui, Parsifal, eût été le frère de Libertad. Pas de malentendus, pas d’ambiguïté; il est le copain, le camarade de classe, l’ami fidèle qui a plaisir à être présent à la réunion du jeune couple. Il offrit sa tournée et partit. Un type qui savait s’adapter.
*

En fait, Parsifal Ewen retourna immédiatement à Concordia où il eut un entretien dont les suites ne sont pas sans conséquences sur le reste de cette histoire et ont même été, pour l’avenir du Québec, d’une importance tout aussi considérable que le nez de Cléopâtre le fut jamais pour celui de l’Empire romain.

– Vous savez, Ewen — dit le professeur Mansfield à son jeune interlocuteur, avec ce style ampoulé qu’il n’abandonnait jamais — à quel point je préfère rester loin de tout ces débats. L’histoire suit son cours et ne commet pas d’erreur. Si les Québécois — et nous sommes vous et moi Québécois, Ewen, ne l’oublions pas — décident collectivement d’assumer leur destin hors de la Confédération canadienne, que peuvent légitimement faire pour s’opposer à sa réalisation ceux d’entre nous qui, comme vous et moi, Ewen, avons d’abord rejeté cette initiative? Ce qui me semble important, Ewen, c’est que ce Canada que j’aime, et dont je ferai toujours intimement partie, considère aussi toujours comme un Canadien ce Québécois que je suis et même ces autres Québécois qui — à tort, j’en suis persuadé, et temporairement, je l’espère — vivent aujourd’hui plus intensément leur identification à cette réalité culturelle immédiate qu’est la francophonie québécoise que leur appartenance que je voudrais viscérale, comme la mienne, à l’ensemble canadien. Vous me suivez, Ewen?

– Tout à fait, professeur.

– Dans cette optique — la seule qui me paraisse à la fois réaliste et avantageuse pour toutes les parties concernées — je crois qu’il est judicieux de votre part d’avoir identifié l’importance possible du phénomène «Libertad Gomez» sur le déroulement des opérations. Les gens comme vous et moi, Ewen, issus de familles qui sont ici depuis trois, quatre, cinq générations… nous sommes les incontournables médiateurs entre la population de première souche, aujourd’hui majoritaire, et ces néo-Québécois qui, inexorablement, démographie aidant, occuperont un jour ce pays aussi sûrement que les Francs ont occupé la France. Nos ancêtres sont venus armés, c’est vrai, mais, à cette distinction près, nous sommes ici les premiers immigrants. Nous avons été les premiers néo-Québécois. Quand nous avons choisi le Canada, c’est un choix de Québécois que nous avons fait, n’est-ce pas Ewen? Nous sommes ici pour rester, n’est-ce pas?

– Il est certain, professeur, que je ne quitterai pas le Québec. Il est certain que c’est comme Québécois que je souhaite le maintien de mon pays, le Québec, au sein du Canada.

– Vous parlez le langage de la raison. C’est aussi le langage que je voudrais tenir, ce dont je ne m’abstiens que pour éviter des malentendus. C’est aussi, j’en suis sûr, le choix éclairé que fait cette jeune Libertad Gomez, totalement prenante de la culture québécoise, mais qui demeure Canadienne. En fait, son choix est le choix quasi unanime de tous les néo-Québécois. Ce qui est exceptionnel, chez Libertad Gomez, c’est qu’elle puisse faire ce choix même en étant si parfaitement intégrée, comme vous me l’avez dit, à la culture francophone majoritaire. Il est clair que nous n’avons pas ici un choix motivé par une méconnaissance du fait français; nous n’avons pas affaire à une transfuge ou à une opportuniste mais à une authentique Québécoise qui a décidé, il y a des mois, de faire confiance à la bonne volonté commune du Québec et du Canada pour qu’elle puisse réaliser son plein potentiel sans avoir à renier quoi que ce soit.

– D’où l’intérêt de diffuser son message implicite: «Ne me demandez pas, compatriotes canadiens, de renoncer à une éventuelle citoyenneté québécoise pour servir un Canada auquel je crois, auquel j’ai toujours cru, auquel je crois que le Québec appartient et appartiendra toujours. Prenez-moi comme je suis, puisque vous m’avez choisie, et ne doutez pas de ma loyauté envers le Canada tout entier même si un incident de parcours entraînait une sécession du Québec qui ne saurait être que temporaire».

– Bien sûr, vous simplifiez, Ewen. Je ne me permettrais pas de m’identifier à ce concept — que l’on pourrait juger méprisant — d’un Québec qui va jeter sa gourme mais qui reviendra au bercail. Je sais, cependant, à quel point les médias peuvent parfois simplifier eux aussi… Personnellement, je crois que tout ce qui favorise la bonne entente entre le Québec et les autres provinces canadiennes est un pas dans la bonne direction. Et je ne cesserais pas de le croire même si le Québec, le 24 juin, décidait d’aller jusqu’au bout de sa volonté d’autonomie. C’est donc sans vouloir en prévoir les conséquences politiques que je crois que le cas Gomez devrait, en effet, ne serait-ce qu’à cause de son intérêt humain, intéresser les médias. Je vous donne ici les coordonnées d’un vieil ami; téléphonez-lui de ma part. Il connaît tout le monde.

Une heure plus tard, Parsifal Ewen étant bien diligent — et l’ami du professeur Mansfield connaissant vraiment tout le monde — Libertad Gomez, qui n’en savait encore rien, était pourtant déjà connue de tous les médias qui comptent. On n’attendait plus que de la rejoindre pour la remettre entre les mains de tous ceux qui mentent et commentent et nous font ainsi notre vérité quotidienne.
*

– On passe chez toi? Libertad n’a encore rien dit à Robert. Quelques banalités sur Parsifal chez Winston, l’agitation de la rue Crescent, les formalités du parking… c’est maintenant, assis côte à côte dans la petite voiture de Robert que l’aveu, pour la première fois devient possible. Possible et immédiatement nécessaire, avant que la dissimulation ne s’installe. À moins que la promesse d’une intimité imminente ne justifie que toute autre considération soit remise à plus tard. — On pourrait acheter quelques charcuteries, une bouteille de vin…

La main de Robert vient aussitôt se poser très haut sur sa cuisse, à la naissance de l’aine. Une petite pression sympathique. Affectueuse, mais aussi une mise en attente du désir. Libertad ne fut donc pas surprise de la réponse.

– Plus tard, on passera chez moi si tu veux. Mais d’abord, nous allons chez Delo. Il faut faire le point. Tout est en train de déraper. Tu as vu les sondages?

– J’ai vu les sondages. Tu sais, un jour c’est oui… un jour c’est non…

C’était bien ça, la situation. Libertad, d’ailleurs, ne comprenait plus depuis longtemps comment l’on pouvait espérer bâtir un pays dont la majorité fluctuait ainsi quotidiennement, littéralement pour un oui pour un non. Au départ, spontanément, elle avait rejeté cette idée de séparation. Ensuite, elle avait compris que Robert et les amis de Robert attendaient d’elle un Oui. Un Oui de solidarité, parce qu’elle avait été acceptée comme Québécoise, parce que le français plutôt que l’anglais était devenu sa première langue seconde.

À Concordia, elle avait constaté qu’au contraire on la prenait pour acquise à la cause du Non: il n’y avait pas de néo-Québécois, il n’y avait que des néo-Canadiens. Pour sa famille, la question était sans intérêt. Elle avait donc appris à laisser supposer, ici un engagement envers le Québec, là un engagement envers le Canada, tout en partageant elle-même l’indifférence de sa famille. Le jour du référendum, par loyauté pour Robert, c’est bien le «Oui» qu’elle avait choisi, mais tout en espérant vaguement que ce soit le «Non» qui l’emporte. Le lendemain, à Concordia, elle avait donc pu paraître sincèrement contrite… ce qui ne l’avait pas empêchée au cours des semaines qui avaient suivies, de célébrer à maintes reprises la «victoire» avec Robert, Delo et les autres.

– Non, maintenant c’est plus grave. Quand on analyse les sondages — et, crois-moi, Delo a accès à bien d’autres sondages que ceux que l’on publie… — on voit que ce n’est plus tant le nombre de gens qui veulent l’indépendance qui varie que le nombre de ceux qui sont prêts à faire ce qu’il faut pour l’obtenir. Les gens commencent à comprendre qu’il ne s’agit pas simplement de dire oui pour devenir indépendant… et ils commencent à avoir peur. C’est le moment de vérité.

– Est-ce que ça veut dire que, jusqu’à aujourd’hui, c’était le temps du mensonge?

Robert se retourna, surpris par sa réplique. C’était bien la première fois qu’elle ne se contentait pas d’acquiescer, de hocher la tête, de répéter autrement ce que lui ou les autres avaient dit. Est-ce que Libertad, sa compagne, n’était pas inconditionnellement de son côté? Elle le rassura en souriant et en posant, à son tour, sa main sur la cuisse de Robert. Plus près du genou, mais non pas à plat: les ongles bien appuyés. Il en conclut qu’elle le suivrait n’importe où.

Libertad n’était pas du tout sûre qu’elle suivrait Robert chez Delo. Delorimier Pinard — Delo pour les intimes — avait reçu ce prénom inusité d’un père totalement convaincu de la justesse de la Cause. Militant de la première heure, Pierre Pinard n’avait jamais quitté la mouvance riniste, felquiste, péquiste, passant donc ainsi de la contestation au pouvoir sans solution de continuité et sans jamais se demander si, comme on le prétend, celui-ci corrompt.

Pierre Pinard, désormais haut fonctionnaire à Québec, n’en avait pas moins gardé à Montréal — à Outremont –une maison spacieuse héritée d’un père et d’un grand-père bien bourgeois. C’est une maison qu’il visitait souvent mais qu’occupait surtout Delo, fils unique, révolutionnaire de deuxième génération à qui l’on avait même épargné le souci de se faire un prénom. Journaliste à la pige, raisonnablement à l’abri de tout problème financier, Delo, de toute sa vie, n’avait eu qu’à penser. Il le faisait fort bien.

Libertad éprouvait pour Delo une certaine fascination. Alors que Robert, de milieu plus modeste, avait adopté un rôle de syndicaliste gauchiste militant qui lui allait comme un gant — et en avait sans difficulté le geste et le vocabulaire — Delo ne semblait jamais tout à fait vrai dans le rôle de l’anarchiste passionné. Delo avait la fougue, il avait le verbe, mais il semblait trop bien jouer des passions pour en être lui-même le jouet et tout ce qu’il disait paraissait trop intelligent, logique et sincère pour ne pas avoir été bâti minutieusement par quelqu’un de sincère et d’intelligent qui voulait convaincre.

Libertad ne savait pas trop comment elle allait expliquer la situation à Robert, mais elle était absolument persuadée qu’il ne fallait surtout pas tenter de l’expliquer à Delo. À son grand regret, ils arrivèrent chez Delo avant qu’elle n’eut trouvé un prétexte valable pour l’éviter.

Delo était là, en compagnie d’autres copains que Libertad connaissait déjà. Le père de Delo y était aussi, cependant, ainsi que Marcel qu’elle avait déjà vu à quelques reprises. Marcel était pour elle une inconnue dans l’équation. Il était le quinquagénaire à col roulé auquel on parlait avec respect mais qui parlait peu. Il appelait Pierre Pinard par son prénom. Il tapotait Delo sur l’épaule. Libertad savait qu’il avait «posé des gestes» pour l’indépendance, mais personne ne lui avait dit si c’était au moment d’Octobre 1970 ou bien avant. Aujourd’hui, c’est lui qui parlait.

–… Comprenons bien la situation. Ni la France, ni les États-Unis, ni qui que ce soit ne va décider pour nous que le Québec est indépendant. L’indépendance, c’est comme la liberté: ça se prend. Et ça se prend toujours de force. Il n’y a pas de papier qui tienne s’il n’y a pas, quelque part, un fusil pour l’appuyer.

C’est Robert qui l’interrompit:

– Qu’est-ce qu’on fait, on met des barricades? Nous savons tous que la population ne suivra pas.

– Tu as bien raison, dit Marcel, c’est pour ça qu’il ne faut pas mettre de barricades. Les barricades, ça vient plus tard, quand on est prêt à subir des pertes et que chaque perte augmente l’engagement des autres envers la cause.

– «Le sang des martyrs», dit Delo, «est une semence de Chrétiens…».

– Oui, dit l’un des autres participants, dont Libertad ne se souvenait plus du nom, mais ça prend quatre cents ans pour donner une récolte et nous avons à peu près quinze jours avant que la population ne change d’avis.

– La force, reprit Marcel, ce n’est pas de monter un drapeau derrière une barricade. C’est d’assurer l’ordre et de faire en sorte que les choses fonctionnent. L’État existe quand il assure l’ordre public. Ce n’est rien de spectaculaire, c’est une série de petits détails. Le huissier qui va exécuter une saisie chez un débiteur, le 25 juin, le fait-il au nom de la Reine, ou au nom du Québec? Supposons qu’il le fasse au nom du Québec et que le débiteur s’appelle John Smith, par exemple; John Smith peut téléphoner au 911 et dire qu’un intrus sans autorité légitime est en train de violer son domicile. Quand la voiture patrouille arrive à la porte, le huissier montre son bref d’exécution et les policiers ont le choix: ils disent à Smith de fermer sa gueule et laissent le huissier faire son travail… ou, s’ils ne croient pas que le Québec soit une autorité légitime, ils embarquent immédiatement le huissier.

Maintenant, si le lieutenant du poste y croit, lui, à l’autorité du Québec, il relâche le huissier et peut même lui donner une escorte pour accomplir sa mission. Entre temps, John Smith a téléphoné à un ami, juge de la Cour supérieure, et obtenu une ordonnance suspendant l’exécution du bref. Si l’ordonnance est établie au nom de Sa Majesté, le huissier et son escorte policière peuvent en remettre en cause la légalité — au nom d’un Québec souverain — et poursuivre l’exécution. Vous voyez le scénario?

Là-dessus, arrive la Sûreté du Québec, suivie de la Gendarmerie royale du Canada et l’ordre public s’établit au nom de celui dont les disciples auront parlé le plus fort… ou auront tiré les premiers. Celui dont les supporters auront rétabli l’ordre public sera le gouvernement légitime du Québec… au moment et au lieu où ceci aura été fait.

Maintenant, imaginez-vous le même incident multiplié par cent, multiplié par mille. Les lignes hiérarchiques ne fonctionnent plus, ni d’un côté ni de l’autre. Vous avez une situation insurrectionnelle. Certains éléments criminels de la population décident de tirer parti de la situation. C’est l’anarchie. La première force organisée, disciplinée qui reprend le contrôle de la situation à l’échelle du Québec devient le gouvernement de facto du Québec. Toutes les décisions référendaires n’y changeront rien. Or, le gouvernement du Québec ne dispose pas d’une force crédible armée, disciplinée, capable d’établir ce pouvoir de facto. Conclusion: c’est le gouvernement d’Ottawa qui le fera, et il le fera avec le soutien d’au moins 70% de la population dès que celle-ci aura goûté à l’anarchie et aura vu l’incapacité du gouvernement du Québec à maintenir l’ordre.

Pour la bonne mesure, considérez que la dernière intervention se fait sous la Loi des mesures de guerre et que les autorités du Québec qui s’opposent à cette intervention musclée deviennent coupables de sédition. Pensez à un procès où Parizeau, Landry, les principaux chefs syndicaux, les leaders indépendantistes sont tout à fait légalement accusés de haute trahison… et condamnés finalement non pas à être pendus mais au silence et à la résidence surveillée, à la grande satisfaction d’une majorité de la population. Fin de la rigolade.

– Il resterait encore, dit Robert, 30% de la population — dont tous les mouvements de gauche et les forces les plus actives de la société — capables de mener une grève générale et même, au besoin, de soutenir une guérilla. Le Québec est incontrôlable sans l’appui de sa population.

– Exact, dit Marcel, mais ce que nous voulons c’est bâtir le Québec; ce n’est pas de créer les conditions pour une autre Bosnie.

– Mais, dit l’un des autres jeunes, est-ce que le gagnant n’est pas justement celui qui accepte le risque de créer une autre Bosnie et le perdant celui qui n’ose pas courir ce risque?

– Est-ce que l’indépendance du Québec va se jouer sur une partie de poker-menteur, dit Delo? Est-ce que le Québec va devoir choisir entre des dirigeants qui auront prouvé qu’ils ont des couilles en se relançant à coup de vies de Québécois?

– Malheureusement, dit Marcel, c’est comme ça que se sont faites toutes les indépendances de l’histoire, sauf celles qui n’intéressaient vraiment personne. Qui n’intéressaient vraiment personne, je veux dire, au niveau des tripes, au niveau des émotions. Si on fait une indépendance qui est une affaire de gros sous, de droits de pêche ou de concessions minières, on la fait faire par des avocats. Alors, mais alors seulement, il y a une chance — je dis bien, une chance — qu’il n’y ait pas de sang dans les rues. Quand tu y crois vraiment, tu cognes. Quand tu cognes, ça fait mal.

– Je crois…, commença Delo, avant d’être interrompu par son père.

– Écoute Marcel, dit Pierre Pinard, — tu as fait neuf ans, «en dedans». S’il y a quelqu’un qui a le droit aujourd’hui de nous dire ce que nous devons faire, c’est toi. Qu’est-ce que tu suggères? J’ai l’oreille de qui-tu-sais à Québec. Qu’est-ce que tu suggères?

Il y eut un moment de silence avant que Marcel ne reprenne, très doucement. — Rien. Je crois sincèrement qu’il n’y a rien à faire. Pour faire une révolution, pour reprendre le pouvoir, il faut vouloir le reprendre et il faut savoir de qui le reprendre. Les Québécois ne veulent pas une révolution. De toute façon, le monde a tourné. Où est le pouvoir? On se bat contre qui? Contre quoi? Je crois qu’au point où nous en sommes, le mieux que le Québec peut espérer c’est de se sortir de cette histoire sans se couvrir de ridicule et sans démotiver sa population, les jeunes en particulier.

– Mais comment peux-tu, dit Delo, avoir changé d’avis de façon aussi radicale depuis quelques semaines?

– Tout simplement, répondit Marcel, parce que je me suis aperçu que plus personne n’y croyait. Si quelqu’un y avait cru, il y a longtemps que les palabres auraient été remplacés par des fusillades. Ce n’est pas que je souhaitais la violence, mais je l’ai toujours su indispensable. Je constate que l’enfant ne donne pas de ruades dans le ventre de sa mère; Parizeau nous dit qu’il est bien élevé: je pense qu’il est mort-né. Maintenant, Pierre, si vous réussissez à Québec, toi, Parizeau, les autres, à faire bouger le gouvernement fédéral, je vous lèverai mon chapeau. Mais ne me demande pas aujourd’hui comment faire une révolution; appelez plutôt des avocats.

Marcel fut le premier à partir, Robert et Libertad le suivirent presque aussitôt. Elle fut soulagée qu’il la ramenât chez elle sans même une allusion à leur conversation antérieure. Elle n’aurait pas eu le courage de le consoler des paroles de Marcel ni celui d’aborder les changements de sa propre vie professionnelle.

Pierre JC Allard

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