Liberté ? De quelle liberté parlons nous ?

YAN BARCELO

Nous avons une conception trop limitée et partielle de la liberté. Et cette conception, loin d’être seulement une affaire de théorie et de philosophie désincarnée, a des conséquences extrêmement déterminantes sur l’organisation et l’action sociales. Ce thème de la liberté s’est imposé à ma réflexion suite à la lecture dans ce site d’une excellente chronique de Pierre JC Allard.

Voici un bon moment que Pierre et moi échangeons et discutons et j’ai le plus grand respect, en fait la plus grande admiration, pour sa pensée et, je dirais même, son génie. Cependant, le concept de liberté qu’il articulait en introduction à son propos m’a rebuté. Voici ce qu’il mettait de l’avant :

« La liberté, c’est faire ce qu’on veut, jouer à être Dieu en n’acceptant les contraintes ni de la nature ni des autres. La liberté est fonction du pouvoir qu’on possède, puisque c’est toujours le pouvoir qui fait défaut quand on ne fait pas ce qu’on veut. Liberté et pouvoir sont les deux faces de la même médaille. Le corollaire est qu’on est dans un jeu à somme nulle et que le pouvoir des uns pose la limite de la liberté des autres. »

Suite à un bref échange entre nous, il a ajouté ceci :

« La responsabilité n’est pas une « composante » de la liberté, mais une de ses conséquences… Dire que ma liberté n’a pas de frontière, sauf celle dictée par l’ordre de la nature, me semble une évidence. »

Je distingue deux (2) limitations fondamentales dans ces propos.

a) C’est une vision essentiellement « politique » et « légaliste » de la liberté. Elle limite la liberté à la capacité de faire : je ne suis libre que dans la mesure où j’ai la latitude politique et sociale d’exécuter mon désir pour réaliser soit un besoin, soit un caprice. La notion de liberté se confond ici à celle de pouvoir. Un pouvoir absolu – soit la capacité d’exécuter infiniment mon désir – implique une liberté absolue. Bien sûr, si on demeure dans une aire plus restreinte de la notion de liberté, cette dimension de la liberté réfère à l’époque où le citoyen, aux prises avec l’arbitraire tyrannique des aristocrates, cherchait à s’en libérer. Cette dimension de la liberté que met de l’avant Pierre Allard est certes très réelle et valable, mais elle n’en est que la partie la plus visible et je dirais même la plus superficielle. b) Cette notion de liberté repose sur une profonde erreur anthropologique, une erreur que nous avons héritée, je dirais, de la pensée anglo-saxonne.

Cette erreur consiste à percevoir l’individu, à la base, comme un pur agent détaché et sans ancrage, un atome ou un « électron libre » qui, à loisir, oriente ou tente d’orienter son action selon une sorte de décision souveraine et dégagée de toute amarre. Ce n’est qu’après coup que cet agent libre choisit ou non de s’inscrire dans le vaste réseau des appartenances et enracinements sociaux. Dans une telle vision de la liberté, il est certain que la responsabilité ne vient que se greffer dans un deuxième temps à l’exercice de la liberté. Et je crois que c’est faux.

La responsabilité fait intrinsèquement partie de la liberté, mais elle en constitue la face cachée, et plus profonde. Voici pourquoi. La conception de l’agent libre et autarcique posé a priori avant tout engagement social, politique, économique et spirituel est un leurre. Notre humanité est pétrie, dès le départ, de tout le bagage acquis des mains d’autrui. Sans autrui, sans toute l’histoire humaine que les autres m’ont transmise, je ne suis strictement rien, tout au plus une sorte d’humain-loup coupé de tout langage, de toute articulation, de tout moyen de gagner ma subsistance, de toute possibilité de réaliser une œuvre.

Pensons simplement au langage et à l’écriture; ces outils fondamentaux que l’humanité a mis des dizaines de milliers d’années à acquérir, ils m’ont été inculqués en moins d’une dizaine ou quinzaine d’années. Il en est de même tant pour pour ma capacité de planter un clou que pour celle de résoudre une équation algébrique. Je suis, et chacun de nous est, enchassé de façon inextricable à la communauté humaine et nous en sommes totalement tributaires. Or, c’est de ce cosmos commun, comme un tissu intellectuel et spirituel auquel chacun appartient de façon indissoluble, que jaillit la responsabilité. Et c’est à l’intérieur de ce tissu commun que la liberté d’action s’exerce – après coup.

En fait, sur la base de ce cosmos commun, il devient évident que la responsabilité est première et constitue la couche fondatrice sur laquelle émerge, dans un deuxième temps, la liberté. Tous les instruments et les institutions de la vie me sont transmis en premier lieu par les humains, et c’est seulement après coup que j’exerce parmi ces instruments et véhicules ma liberté de choix et d’action. Les sociétés anciennes, tant en Occident qu’en Orient, ne s’y sont pas trompées en comprenant la société en premier lieu non pas comme un enchevêtrement inextricable de libertés et de droits, mais comme un tissu de responsabilités et de devoirs.

Ce n’est que très tardivement, grâce à la réflexion chrétienne sur le message évangélique durant le Haut Moyen-Âge, que nous avons élaboré une philosophie totalement originale et inédite des droits et libertés individuelles. Il en a émergé le discours tout à fait légitime de la liberté du citoyen, libre d’exercer son action sans craindre l’arbitraire et la répression d’un État oligarchique constitué autour des seuls intérêts des puissants. Ce fut la naissance de nos démocraties modernes. Et encore une fois, cette dimension de la liberté, est tout à fait justifiée, légitime et nécessaire. Mais cela ne doit pas nous faire oublier la dimension qui précède la liberté d’action : c’est le libre arbitre.

C’est la possibilité intérieure, dans l’intimité et le « silence articulé » de la conscience, de choisir entre l’action bonne et l’action mauvaise, entre l’action égoïste et l’action responsable. La notion prévalente de liberté en tant que liberté d’action, notion sœur de celle de pouvoir, nous a lentement orientés vers une myopie qui nous fait voir la liberté comme s’exerçant seulement dans l’aire du choix gratifiant et égoïste, tandis que le choix qui s’exerce en faveur de la responsabilité et du devoir est vu comme une contrainte et une obligation.

C’est une vue très adolescente de la liberté. Car, au-delà de la liberté qui nous fait opter pour l’action qui nous gratifie ou qui exalte notre sensation de pouvoir, il y a une liberté plus noble et plus grande : c’est la liberté de choisir la voie responsable, celle du bien commun, que nous commande d’emprunter le libre arbitre à la lumière de la conscience. En fait, c’est la première et la plus haute liberté : celle qui nous fait reconnaître notre appartenance à la communauté humaine et qui nous engage dans son soutien et son affirmation.

(Je traiterai la semaine prochaine des conséquences néfastes qui découlent de notre vision partielle et unilatérale de la liberté.)

Cet article, sous le titre « Au nom de quelle liberté ? » a été publié le 30 janvier 2011 par Yan Barcelo. (Photo: site Visipix.com)

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