L’improgrammable

Il faut établir clairement la distinction entre tertiaire et improgrammable et mettre en place une structure du secteur tertiaire qui satisfasse aux exigences de la gestion de TOUTES les activités du tertiaire. Cela dit, quelle que soit la part des activités du tertiaire qui sera éventuellement programmée, c’est toujours en fonction de la part qui ne le sera pas que la structure de gestion du tertiaire devra être orientée. C’est toujours la composante inprogrammable qu’il recèle qui est l’important et qui doit être la priorité.

Que se passe-t-il, en effet, lorsque est programmée une activité qui jusqu’alors ne l’était pas ? L’automation a chaque fois, par définition, l’effet de vider cette activité de presque toute sa main-d’oeuvre, laquelle reflue vers le segment non encore programmé de l’économie. La machine met le travailleur en congé: elle est venue pour ça ! Le phénomène n’est pas nouveau, il se manifeste depuis des siècles. Il marque la voie vers l’abondance.

La programmation de quelque activité tertiaire que ce soit ne changera pas significativement le rythme de migration de la main-d’oeuvre vers les activités inprogrammables, car les activités du tertiaire qui rejoindront le bloc des activités programmées n’emmèneront avec elles qu’une toute petite part de la main-d’oeuvre.

Une part d’autant plus minime que cette programmation aura été bien réussie. Même si un nombre croissant des activités du tertiaire sont programmées, ce sont les tâches non encore programmées qui continueront seules d’occuper presque tous les travailleurs et qui exigeront toujours une attention prioritaire. Et ce n’est pas seulement la main-d’oeuvre, d’ailleurs, qui restera attachée aux activités inprogrammables…

La valeur y restera aussi. Seul le travail crée la richesse. Celle que semble produire la machine n’est que le résultat du travail efficace antérieurement investi dans la fabrication de la machine ; ce sont les tâches non-programmées – et, éventuellement, uniquement celles qui sont inprogrammables – qui, tôt ou tard, produiront seules aussi presque toute la valeur ajoutée. On verra les effets de ce phénomène se manifester à mesure que la complémentarité, rendant chaque travailleur de plus en plus indispensable, fera diminuer la rémunération relative du capital.

L’importance du tertiaire tient surtout à l’inprogrammable qui s’y loge. Il faut le dépister et y prêter attention. Il semble facile de déceler l’inprogrammable et de lui accorder l’attention qu’il mérite, mais le passé récent a fourni bien des exemples où la machine a atteint de nouveaux sommets et l’intelligence artificielle peut nous réserver des surprises.

Le propre d’une tâche digne d’un être humain est qu’elle fasse appel à la créativité, à l’initiative à l’empathie. Mais le travail-machine peut porter des masques.. N’importe quel processus aléatoire peut simuler ou émuler la créativité. L’initiative n’est pas vraiment un obstacle pour les machines, seulement une frontière qu’on leur impose, à la limite de ce qu’on prétend pouvoir prévoir des effets des critères de décision qu’on insère dans leurs programmes. Quant à l’empathie, mieux vaut ne pas y penser.

La technologie nous dira ce que l’on peut programmer, mais est-il possible d’avoir une pierre de touche strictement pratique, pour départager ce que l’on DEVRAIT de ce que l’on ne devrait pas programmer ? Oui: l’apport de la personnalité du travailleur au résultat.

Dans le secteur primaire ou le secondaire industriel, cet apport est nul ou du moins présumé nul. Même si on peut en tirer parfois un avantage de marketing, une pomme n’a pas à véhiculer avec elle, à travers les réseaux de distribution, la marque du travailleur agricole qui l’a cueillie, ni un stylo celle des ouvriers qui l’ont fabriqué. S’il n’y a pas cette parfaite indifférence au-delà de l’utilitaire quant a la façon dont la chose a été faite, on parle d’art et non plus d’industrie…

Le produit est bon s’il sert à sa fin. C’est cette valeur strictement objective du produit fabriqué, d’ailleurs, qui rend la démarche si difficile quand on cherche, par exemple, à faire porter le stigma du travail des enfants à un vêtement venant d’un pays du tiers-monde dont on réprouve les méthodes de travail.

Quand il s’agit des services au secteur tertiaire, au contraire, quelles que soient les normes auxquelles on tente de les assujettir, la satisfaction qu’ils procurent et qui pour un service est sa raison d’être tient pour beaucoup à l’attitude, voire à a personnalité de celui qui le rend. Une dent arrachée est un problème réglé, mais le client a aussi d’autres critères pour choisir son dentiste. Qu’un garçon de café travaille ou non de façon impeccable, ne dépend pas seulement des contrôles qu’on met en place pour vérifier son travail, mais aussi et surtout de son désir de l’exécuter parfaitement.

En matière de services, la qualité dépend, pour une part significative, du travailleur qui le rend et de sa façon de le rendre. Le critère à suivre est donc simple. Si la valeur du service qui est créé et offert dans le secteur tertiaire est indissociable du travailleur lui-même, on est dans le domaine de l’inprogrammable. Si, peu importe qui l’exécute, le produit a la même valeur, ce service sera tôt ou tard programmé et le plus tôt sera le mieux. Ceci est vrai de tous les cas et constitue une pierre de touche pour l’inprogrammable. Dans la mesure, bien sûr, où c’est l’utilisateur qui en juge.

Conséquence de cette importance de la manière de rendre un service ? Une revalorisation du facteur travail, longtemps relégué au rang d’une matière première. Quand le secteur tertiaire envahit et occupe presque toute la structure économique, comme il achève de le faire, le travail devient I N E V I T A B L E M E N T le facteur crucial de la production. Il faut accepter une nouvelle façon de travailler.

Pierre JC Allard

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