Loisiveté

Ne cherchez pas le mot au dictionnaire. Il n’y sera que quand on ne voudra pas qu’il y soit. Les loisirs vont prendre une importance énorme dans la société qu’on est a bâtir, puisqu’ils sont à la convergence de deux espoirs enfin réalisés… et le signe précurseur d’une catastrophe qu’on ne sait comment éviter.

Le premier espoir, vieux comme le monde, c’est celui non seulement d’avoir tout, mais de l’avoir sans effort. Le travail disparait,  il n’occupe plus presque tout le temps de veille de presque tout le monde, comme ce fut le cas durant presque toute l’histoire de l’humanité, mais un partie décroissante d’une fraction elle-même décroissante de la population d’un pays développé. Le tiers du temps de la moitié des gens… et ce n’est plus le dur labeur d’autrefois.

Le deuxième espoir, c’est de s’amuser. D’abord avoir le temps de s’amuser, puis la liberté, surtout, de choisir soi-même comment on s’amuse. C’est cette liberté sans contrainte qui est l’essence du loisir.

Occuper le loisir sera notre première préoccupation dans une société d’abondance. Ne fera-t-on que plus de ce qu’on fait déjà, ou aurons-nous un grand bond en avant ? La première distinction essentielle à faire est entre loisirs actifs et passifs.

Les premiers jouissent d’un préjugé favorable, réminiscence des efforts qui en faisant un athlète faisait un soldat, mais il n’intéressent qu’une minorité de la population et leur avenir ne peut que s’assombrir. Le nombre ceux qui trouvent vraiment plaisir a rogner un centième de seconde du temps d’un record est limité. Le nombre de ceux qui par désir d’identification s’y intéressent comme spectateurs est énorme, mais on est alors dans le monde du loisir passif

Evidemment, on peut compter le sexe parmi les loisirs actifs, lui donnant alors la première place, le sexe exprimant ou simulant l’instinct de sympathie en nous. Mais dès qu’on s’éloigne de la pulsion instinctive immédiate pour penser au loisir comme à une activité réfléchie, on constate que le loisir actif, sexe inclus, se « raffine », se dématérialise pour que de plus en plus ce soit l’érotisme qui remplace même la passion.

On peut dire la même chose du sport exprimant notre instinct d’agressivité. De la boxe au hockey, au football, au tennis, au golf…. au bridge, aux échecs au jeu de go. A ce déplacement  – qu’on peut voir comme un triomphe en nous de l’Ange sur la Bête – correspond, bien entendu, un passage insidieux de l’actif vers le passif alors que l’être en loisir se dédouane de ses pulsions instinctives immédiates.

Il se dédouble pour se voir plutôt comme la vedette que le protagoniste des drames/comédies qu’il met en scène. Jusqu’à ce qu’il devienne pur spectateur, de son spectacle et de ceux qu’on lui présente. Où vont les loisirs ?

D’abord, il est normal que l’on cherche a tirer parti des techniques. La plus évidente est la TV 3-D dont la réalisation parfaite réside dans la projection de deux images sur les deux lentilles des lunettes que porte le spectateur. Qu’on n’utilise pas encore ce procédé est pour moi un mystère.

Ensuite, image et son étant parfaits, puisque réglés par le spectateur lui-même, les raffinements sensoriels à ajouter ne dépendent que de l’imagination qu’on veut y mettre. Vous voulez « ressentir » un tremblement de terre ? Avoir l’odeur des roses du Gulestan ou celle du surlendemain des tranchées de Ypres ? Ca peut s’arranger.

Le bond suivant en avant, c’est quand on travaille sur la perceptions elle-même. Les drogues qui les avivent sont déjà bien connues et je n’en ferai pas la pub, mais il est totalement illusoire de croire que ces prohibitions resteront là bien longtemps, leur durée de vie sera d’autant plus éphémère que l’on découvrira les occasions de les intégrer à l’industrie du divertissent pour en potentialiser les effets.

Ensuite, bien sûr, la drogue elle-même. Votre spectacle est en vous et de quoi se mêle une société qui veut interdire à l’adulte consentant le paradis artificiel de son choix en réponse à l’enfer dont on a fait cette terre ? Et la chimie, c’est encore bien « nature ». Margaret Ferguson, il y a une générations, a déjà parlé des émetteurs de fréquence qui reproduisent au cerveau l’effet de toutes les drogues.

Rien ne limite le plaisir que le désir de limiter le plaisir; moitié puritanisme, moitié volonté de garder disponible un frustration pour pousser à l’action et une récompense inédite dans la besace. Nous avons déjà les remèdes a toutes les souffrances et a toutes les angoisses. Nous n’avons pas seulement les moyens du loisirs, mais aussi les moyens du plaisir dans le loisir. Juste un petit coup de pied et le toboggan part dans la glissade. Pourquoi pas ?

C’est qu’il y a aussi la catastrophe. La catastrophe finale. La confirmation d’une absence totale de sens dans notre aventure humaine, car quand le choix du loisir remplace celui de l’action, c’est bien que, privé d’un projet d’éternité, l’humanité ne peut garder la joie ou même le plaisir que dans une instantanéité qui est sciemment vidée de toute continuité.

Que reste-t-il alors à la conscience qu’une oisiveté morose ou une jubilation artificielle affectée, reposant sur l’oubli de sa condition humaine ? Un monde de drogues, un monde d’auto-hypnose, de divertissements feints… ? Il y a quelque chose de désolant dans l’importance que prend le loisir, cette « loisiveté » qui est l’affirmation du présent limité sur le devenir qui est infini.

Je n’interroge souvent sur la maladie de Alzheimer qui est peut être une bénédiction pour la victime sinon pour ses proches: une rupture avec une notion apprise du réel qui n’est qu’une illusion de continuité. Peut être l’humanité se dissoudra-telle dans l’équivalent collectif du Alzheimer, le bonheur étant qu’il n’y ait ni hier ni demain, jusqu’au jour ou demain n’existe vraiment plus.. ce qui est alors tout à fait sans importance.

C’est peut-être ça qui est à la fois la pénitence et le pardon du péché originel qui était de vouloir savoir la « différence entre le bien et le mal » et de vouloir être « comme des dieux »… quand on n’est pas des dieux…

Mais je me dis aussi souvent que l’humanité est bien jeune. Il n’y a pas 5 000 ans qu’elle a appris a lire. Qui sait ce que nous pourrions faire si on ne se se perdait pas trop en loisirs ?

Mais cela,comme dirait Kipling, est une toute autre histoire…

A suivre

Pierre JC Allard

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