Maudite complotite !

Vous avez lu la métamorphose de Kafka ? Il y a un type qui s’eveille un beau matin et se voit devenu une coquerelle (cancrelat). Ne plus être soi-même, mais quelque chose de différent, tout en continuant à penser « Je ». Une sensation bien troublante… Comment je le sais ? Il y a quelques jours, écoutant les Nouvelles de RDI, je me suis senti devenir un Américain. Troublant.

Oh, juste un peu américain. Pas obèse, pas fana du base-ball ni de Jésus, pas convaincu d’avoir toujours raison, mais atteint des premiers signes d’une naissante paranoïa. Cette paranoïa, endémique au sud du 45e Nord, qui les fait se regarder aux rayons X dans les aéroports, puis en conduit tant à s’acheter un pistolet qu’on porte sur soi et à marcher plus vite quand il y a un non-blanc sur le trottoir derrière eux.

Parce que j’ai été immunisé jeune contre le racisme – et que je sais que, dans une situation délicate, sortir un petit pétard face à un pro est un ticket pour le cimetière – mes symptômes ont été différents. Dans mon cas, la paranoia est venue par le biais d’un attaque soudaine de « complotite » aigüe.

Notez que je suis, dans mon état normal, aussi « complotiste » que doit l’être aujourd’hui quiconque n’est pas trop bête : je mets en doute tous les faits et les événements que rapportent les médias et je ne crois évidemment à aucune des interprétations qu’ils en offrent. Je SAIS, aussi, que peu de décisions sont prises, peu de gestes posés et peu de contrats accordés sans que le bénéficiaire n’ait vu à ce que le décideur y voit son propre avantage. Rien de pathologique dans ce « gai savoir » : la simple lucidité, acquise avec l’âge, au contact du train-train quotidien et du « business as usual »

Ainsi, ce n’est pas dingue, quand on entend parler de massacres en Syrie, de ne pas être convaincu que ce soit le fait du gouvernement ou celui des insurgés. Il semble bien qu’en Egypte c’ait été surtout le gouvernement derrière les mitrailleuses et en Libye des mercenaires déguisés en insurgés. Alors, en Syrie, allez savoir….

On ne sait pas. On ne peut pas savoir. Alors on s’accroche à un salutaire scepticisme…. On se dit que c’est quand vient la certitude qu’on est toqué ; quand on oublie une minute que celui qui raconte l’histoire – qu’on parle de Syrie, de Wall Street ou de la vie amoureuse des politiciens – ne cherche pas la vérité, mais son propre intérêt. On se dit que deux personnes qui savent quelque chose et ont un intérêt à ce que vous ne le sachiez pas vont vous mentir… et que c’est déjà un complot. Donc ne pas cesser de douter ! Quand on ne doute plus, on est berné … et un peu fou.

Tout ça est raisonnable et prudent, mais attention, danger! Il ne faut pas être TROP complotiste. Top complotiste, c’est quand ça vous rend malheureux. Il y a une foule de choses auxquelles on a intérêt à croire, pas nécessairement parce qu’elles sont vraies, mais parce qu’on est plus heureux quand on y croit. Ainsi Dieu, la Liberté, le patriotisme, l’égalité, la fraternité et toutes ces idées pour lesquelles on s’entretue, est-ce qu’on tuerait pour elles, si on ne savait pas qu’on ne peut pas vivre sans elles, sans au moins UNE d’entre elles… ?

Alors attention ! Quand on voit des incohérences dans les événements, tant de fissures dans les raisonnement qu’on sent des courants d’air partout et que monte en soi une petite peur déraisonnable d’être outrageusement manipulé, il ne faut pas s’énerver: simple réaction d’intolérance aux mensonges. Une crise passagère de complotite. Ça se soigne.

Quand monte la méfiance, ne cherchez pas compulsivement à calfeutrer les fenêtres de votre vie contre toutes les faussetés. Car pour mettre votre raison à l’abri de TOUTE foi et de toute irrationalité, il faudrait que vous la rendiez parfaitement étanche… et elle en mourrait suffoquée.

Ma crise de complotite à moi est venue en écoutant RDI,quand je me suis demandé si la contestation étudiante au Québec  – qui sert si bien le Parti Libéral du Québec en occultant le scandale de la corruption durant la Commission Charbonneau et en faisant du PLQ le défenseur de l’Ordre – aurait pu aller si loin si longtemps, avec autant d’intransigeance, si on n’avait pas inséré dans sa structure des taupes qui en ont finalement déterminé et gradué l’action. Quoi de plus facile à infiltrer et à manipuler qu’un mouvement démocratique ? Une foule ou une association sans chef est une chienne en rut qui attend Rin-tin-tin. Pense-t-on que les stratèges politiques ne le savent pas ?

Pourquoi les manifestations ont-elles débouché sur un tintamarre de casseroles plutôt que sur des fracas de vitrines de banques ? Maturité ? Sagesse populaire ? … Ou parce que les médias ont habilement parlé ad nauseam des casseroles, agitant la muleta à côté de la vraie cible ?

Pourquoi – sinon pour faire peur – a-t-on laissé des pétards fumigènes inoffensifs stopper le métro pendant des heures… alors qu’on aurait pu les éteindre en quelques minutes ? Et qu’est-il arrivé de ce groupe se disant responsable de cet incident du métro et « plus radical que la CLASSE », qui avait donné un interview à Yves Boisvert de La Presse… et qui s’est volatilisé depuis ? Dissous ? Ou attend-t-il d’autres instructions… et une avance pour frais ?

Vous voyez où ça peut mener la paranoia à l’américaine ? Beaucoup aux USA se sont dit que, pour faire tomber le World Trade Center, il a fallu que les gardiens de moutons enturbannés, bondieusards et misogynes, soient aidés par des gens plus retors… Une idée bien troublante, car ils ont perdu la foi et se sont demandé s’ils avaient raison d’aller tuer chez eux des Irakiens, des Afghans, des Libyens, bientôt des Syriens…. Ça les a rendu malheureux.

De la même façon, si un accès de complotite vous fait penser que quelques habiles ambitieux, dans la finance et la gouvernance, ont aidé les jeunes à entailler nos érables ce printemps au Québec, en serez-vous plus heureux ? N’est-il pas plus gratifiant de penser que notre belle jeunesse s’est éveillée seule de sa torpeur et s’est vaillamment dressée seule contre la tyrannie ? Allons ! Chassons ces mauvaises pensées de complots. « C’est quoi, la vérité » – demandait Pilate ? Souhaitons nous le gai savoir, une grande santé et soyons heureux.

Pierre JC Allard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *