Mediator : Xavier Bertrand en flagrant délit de schizophrénie

De la « complaisance » des autorités sanitaires et du ministre de la Santé au service des intérêts économiques du laboratoire Servier, contre la santé publique, pour un scandale qui remonte en réalité à 1963 !

D’après une nouvelle étude, le Mediator, loin des 500 morts d’abord estimés, aurait pu tuer jusqu’à 2000 patients. « Il y a de fortes présomptions de défaillances graves dans cette affaire, accuse le ministre (du Travail, de l’Emploi et) de la Santé, Xavier Bertrand. Je veux tout savoir de ce qui s’est passé depuis la mise sur le marché du Mediator en 1976. Je veux comprendre pourquoi, malgré certaines mises en garde, malgré une parenté chimique avec des molécules interdites, ce médicament est resté sur le marché pendant trente-trois ans. Je veux aussi des recommandations pour transformer notre système de mise sur le marché des médicaments, ainsi qu’un renforcement de la pharmacovigilance. » On va voir ce qu’on va voir !

Pour donner quelques pistes au ministre, le Journal du dimanche revient en détail sur les longs errements des autorités dans ce dossier : « Sur France Info, l’avocat des familles des victimes de ce médicament, Me Charles Joseph-Oudin, a en effet affirmé mercredi que les autorités sanitaires connaissaient le danger de cet antidiabétique – également prescrit à des personnes en surpoids – depuis 1998, soit onze ans avant son retrait du marché français. « J’ai un certain nombre d’éléments qui montrent que dès avril 1998, le comité technique de vigilance de l’Afssaps [Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, NdA] notait que le Mediator avait des liens très étroits avec l’Isoméride », précise-t-il. L’Isoméride était un coupe-faim, retiré du marché en 1997, car il causait entre autres de « graves hypertensions artérielles pulmonaires et des atteintes valvulaires extrêmement graves ». Selon l’avocat, le comité technique de pharmacovigilance avait donc demandé que des « enquêtes officielles » soient menées sur le Mediator, « compte tenu de la suspicion » existante à l’époque. Or, cet avertissement ne semble pas avoir été suivi d’effets, puisque ce médicament n’a été retiré du marché que fin 2009. (...) Mais ce n’est pas tout, puisque Le Canard Enchaîné publie également un document, datant de 2006 cette fois, qui met une nouvelle fois en avant des « effets indésirables graves ». Les experts de la Haute autorité de santé (HAS) à l’origine de ce texte ont alerté le ministère de la Santé, arguant que le benfluorex était un dérivé de deux autres produits déjà retirés du marché. Un mois plus tard, la commission explique à propos du Mediator qu’il « ne présente pas d’intérêt en termes de santé publique », indique l’hebdomadaire satirique. Pourtant, l’antidiabétique continue à être remboursé à 65% par la Sécurité sociale. » Facteur aggravant, trois pays européens avaient réagi depuis belle lurette : « Alors qu’en France, le Mediator a été retiré de la vente en novembre 2009, la Suisse avait pris les devants dès 1998, suivie par l’Espagne en 2003 et l’Italie en 2004. »

Puisque Bertrand veut « tout savoir », il sera certainement intéressé par la raison qui a conduit le ministre de la Santé de l’époque à maintenir le produit incriminé, malgré toutes ces mises en garde, sur la liste des médicaments remboursés. Et qui donc était alors en poste, qui va devoir répondre de son comportement à Xavier Bertrand ? Un certain… Bertrand Xavier. Fascinant cas clinique de schizophrénie ! Sa responsabilité est soulignée par un autre article du JDD : « Pour Xavier Bertrand, le temps des réponses presse donc. D’autant que sa responsabilité est elle aussi remise en question. Le ministre assure, dans son interview au Figaro de lundi, avoir eu connaissance du dossier le 14 novembre dernier. Or, selon Le Canard enchaîné, la commission de la transparence de la Haute-Autorité de santé avait, dès 2006, évoqué l’inutilité du Mediator. Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé, n’avait pas réagi. « Ignorer, pour un politique, c’est une faute. Un ministre doit être responsable de son administration, quelle qu’elle soit. Il doit donc être au courant. S’il n’est pas au courant, c’est qu’il y a une faille dans la transmission », a accusé lundi, sur Europe 1, Bernard Debré, médecin et député UMP parisien. » Lorsque le journaliste de France Inter, Patrick Cohen, l’avait asticoté à ce propos, le 6 décembre dernier, il s’était du reste fâché tout rouge. La séquence vidéo est en ligne ici : le sujet est abordé au bout de 6 mn 40 et Bertrand s’énerve, vers 9 mn 10, lorsque Cohen ose : « A un moment, on soupçonne les pouvoirs publics et les autorités sanitaires de complaisance à l’égard du laboratoire Servier » [fabriquants du Mediator, NdA]. « Ah c’est très grave, non, non, attendez Monsieur, c’est très grave, non, non, attendez, oh oh oh oh, stop ! », proteste le ministre. Mais le journaliste ne lâche pas l’affaire et reformule clairement : « Selon quels critères vous décidez le maintien du remboursement à 65% alors qu’il y a une autorité de santé qui vous dit que ça n’a aucun intérêt médical ? » La question qui tue ! Evidemment, Bertrand ne répondra pas, se contentant de monter sur ses grands chevaux : « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? » Cohen : « Ben, heu… Absolument, oui ! », laissant échapper un petit rire. « Complaisance ?« , interroge l’UMPiste. « Oui, complaisance, complaisance ! », insiste Cohen, ne se démontant pas. « Vous plaisantez ou quoi ? », tente Bertrand – qui ne veut surtout pas répondre. Et le matinalier d’Inter de persister : « non, je ne plaisante pas. Les experts de l’Afssaps, de l’autorité de santé sont liés par des rémunérations aux laboratoires pharmaceutiques, c’est dans toute la presse, j’invente pas les termes, hein, Xavier Bertrand… » « Monsieur Cohen ? » « Oui ? » « Le 15 janvier, le lendemain du rapport qui sera présenté par l’Igas [Inspection générale des affaires sociales, NdA], invitez-moi et on commentera ce qu’il y a dedans, d’accord ? » Le ministre se contentera ensuite de noyer le poisson et le journaliste n’aura pas sa réponse ! Sauf que, sur Inter, après l’interview proprement dite, il y a ensuite les questions des auditeurs (deuxième vidéo ici).

Un médecin du travail, ancien de l’industrie pharmaceutique, formule l’accusation de « protection » du Mediator « parce qu’il émane d’un grand laboratoire français ». Là, Bertrand va se surpasser : « Ce que dit Monsieur Cohen tout à l’heure, il faut vérifier les informations, est-ce que le Mediator a été proposé au déremboursement en 2006 ? Eh bien on va voir  la réponse de l’Igas. » Il nie, donc, incroyable ! Cohen l’interroge : « Mais quelle est la vôtre ? » « Non, non, M’sieur, vous me demandez, eh bien on va attendre le rapport de l’Igas et vous verrez. Faut vérifier les faits. » Voilà que le ministre se permet de donner des leçons de déontologie journalistique – remarquez, c’est le même qui accusait Mediapart de « méthodes fascistes » ! Cohen rappellera alors les informations du Canard, concernant l’alerte sur la dangerosité du médicament et le fait que les autorités médicales avaient pointé son inefficacité thérapeutique, et Bertrand refuse de démentir – ou de confirmer -, demandant à plusieurs reprises : « est-ce que vous, journaliste, vous êtes allé vérifier sur le site ? » « Merci de cet aveu », triomphera-t-il lorsque Cohen précisera qu’il n’est pas allé voir lui-même. Mais la manoeuvre est pitoyable : il bluffe, vérifiez vous-même que l’avis défavorable est bien en ligne sur le site de la Haute autorité de Santé. Qui commence par rappeler l’avis précédent, de novembre 1999, et le maintient. Récapitulatif dans un communiqué du 1er décembre 2010, soit 5 jours avant l’émission de radio dans laquelle Bertrand pratique un négationnisme implicite pour se défausser : « la HAS s’est déclarée défavorable au remboursement de ce produit dans un avis du 10 mai 2006, publié sur son site internet. Cet avis a maintenu l’avis de la Commission en date du 17 novembre 1999 qui concluait à un avis défavorable au remboursement de ce produit (service médical rendu insuffisant pour une prise en charge par l’assurance maladie). » Et Bertrand est passé outre ledit avis pour maintenir le remboursement. Il a beau s’indigner lorsqu’on évoque de la « complaisance », ce n’est pas sa réaction minable et son refus de répondre qui auront convaincu de contraire !

Que Bertrand soit en l’occurrence fautif est par conséquent établi. Mais le scandale lui est bien antérieur, comme le récapitule un spécialiste en pharmacovigilance, le docteur Marc Girard*, dans un long et passionnant article : « Il s’avère que chimiquement – et commercialement – Mediator est très proche de deux coupe-faim du même fabricant (Groupe Servier), Pondéral et Isoméride, et qui – eux – ont été administrés à des dizaines de millions de patients : en suivant le même type d’estimation «à la louche», on pourrait cette fois évaluer à plusieurs millions de par le monde le nombre de patients affectés par des troubles cardio-vasculaires… Il s’avère cependant qu’il a fallu des dizaines d’années pour qu’on commence, en France, à admettre la réalité de complications aussi graves et fréquentes, alors qu’elles avaient été répétitivement décrites dans la littérature internationale bien avant. Il s’avère enfin que lorsque ces complications de Pondéral et d’Isoméride ont été connues, l’administration française – à l’ébahissement du monde pharmaceutique – a pris des mesures tendant à privilégier ces médicaments au détriment d’autres coupe-faim qui, pourtant, étaient exempts d’une toxicité aussi terrible. (…) Soutenue par ses meilleurs-experts et jamais contredite par ses inamovibles «pharmacologues» (sans qu’il soit possible, une fois de plus, de faire la part de la corruption et celle de l’incompétence), l’administration française – et durant des années – a continûment adultéré l’évidence épidémiologique pour imposer à nos concitoyens comme à nos partenaires européens des décisions criminelles au bénéfice exclusif d’une firme franco-française. Rien d’étonnant qu’ils soient désormais nombreux à vouloir rectifier l’histoire. On nous dispensera, par conséquent, de proposer le palmarès de ceux qui tirent le plus d’intérêt aux falsifications rétrospectives et à la réécriture du passé (…).«  En gros, le scandale du Mediator n’est rien comparé à ceux de Pondéral et Isoméride, la magouille dure depuis 1963 avec la complicité des autorités sanitaires et politiques et si cette affaire-là sort aujourd’hui, c’est que le gouvernement est décidé à lâcher le laboratoire Servier, dirigé par un vieux Monsieur de 88 ans, pour que son repreneur puisse l’acquérir à vil prix, sa valeur baissant en proportion de l’opprobre médiatique : telle est la thèse du docteur Girard ! « C’est ici qu’il faut faire preuve d’imagination : une fois la transmission assurée à un prix défiant toute concurrence, le Parquet – dont on a rappelé l’indépendance par rapport au gouvernement – peut opérer un subtil revirement et s’apercevoir, pourquoi pas, que tous ces emmerdeurs qui ont porté plainte n’ont pas fourni des preuves suffisantes ni d’exposition, ni de causalité (suivez mon regard…). Variante du même scénario : le valeureux racheteur peut se voir assurer off the record qu’une fois l’opération réalisée, le gouvernement proposera de créer un fond d’indemnisation. » L’avenir dira s’il avait raison.

*Le docteur Girard n’est pas un inconnu pour les plumonautes, puisque nous avions largement puisé dans ses travaux une partie de la matière de nos articles sur la grippe A.

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