Menteur comme un préfet d’extrême droite

Qui est vraiment Pierre Monzani, le préfet de l’Allier que nous accusions hier d’avoir fait embastiller un syndicaliste pour empêcher ce dernier de manifester pendant la visite dans son village de Nicolas Sarkozy ? Son démenti est-il crédible ? Eléments de réponse, à travers l’interview qu’il a accordée au quotidien La Montagne – qui vaut son pesant de cacahuettes – et l’examen de son passionnant profil politique. Billet mis à jour après son hallucinante intervention sur France Inter.

« Donc il n’y a pas eu d’arrestation de Monsieur Le Marrec, que je ne connais pas, qui m’indiffère totalement ; il n’y a pas eu de garde à vue puisque le délai pendant lequel on peut garder une personne dans un commissariat ou une gendarmerie est de quatre heures, pour des mesures administratives, etc. Au-delà de quatre heures, ça s’appelle une garde à vue. » Pierre Monzani commence donc par implicitement contester la chronologie, parlant de « non-événement ». Frédéric Le Marrec, lui aussi interrogé par La Montagne, maintient sa version d’une retenue de cinq heures, précisant que les gendarmes, avant de le laisser repartir, lui ont expliqué : « On attend les ordres ». Puis de lui faire cette confidence : « Il ne vous aime pas », s’agissant du préfet : c’était donc lui directement qui donnait « les ordres » en question, en l’occurrence de ne pas le laisser quitter la gendarmerie. C’est parole contre parole, sauf que celle du militant est corroborée par les sources de l’enquête du journaliste du Monde.fr, Benoît Vitkine, professionnel si compétent qu’il fut récompensé du « Prix de l’enquête internationale » en 2008. Jugez vous-même qui est le plus crédible.

« Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est l’exploitation qu’on essaye d’en faire, poursuit Monzani. C’est-à-dire qu’on présente une mesure d’ordre public – par rapport à des affichages illégaux, etc. – comme une mesure qui serait attentatoire aux libertés, etc. Nous sommes en plein délire paranoïaque de valorisation d’une action gauchiste. [Mais qu’est-ce qu’il dit ? NdA] J’ai moi-même dans ma jeunesse collé un certain nombre d’affiches – je vous rassure, je ne le fais plus depuis que je suis préfet ! -, j’ai passé un certain nombre d’heures au poste pour collage d’affiche, parce que les collages  illégaux d’affiches entraînent le fait que vous alliez au poste de police ou de gendarmerie. Mon épouse a été retenue au commissariat de Neuilly pour un collage d’affiche illégal : commissariat de Neuilly, c’est pas banal ! C’est le fief du président de la République… Alors la différence entre Monsieur Le Marrec, les gens de Sud, mon épouse et moi, la différence entre les gaullistes que nous sommes… que nous étions [oups !], puisqu’un préfet doit être neutre… et les gauchistes, c’est que nous, on est sport. C’est-à-dire que quand on passe du temps dans un commissariat ou une gendarmerie parce qu’on a collé des affiches, on dépose pas plainte. [Le Marrec nie sa participation au collage, disant n’avoir « rien à voir avec le NPA. »] Parce qu’on sait que le combat politique s’accompagne de certains risques, d’ailleurs fort modérés dans une démocratie comme la nôtre. Monsieur Le Marrec (…) a été invité par les gendarmes à aller à la brigade de gendarmerie, il y est resté, il y est resté ensuite de son plein gré, on lui a dit – le procès-verbal le fait apparaître – qu’il était libre, heu… et il est resté là, il a bu le café avec les gendarmes… Je suis préfet, je suis en tant que citoyen gaulliste. Je n’ai aucune leçon à recevoir en matière de libertés. J’appartiens à une famille spirituelle qui a rendu la République à la France. Alors moi, voir des gens commenter sur Internet mon action républicaine – ferme mais républicaine – en faisant référence à ça, ces réactions m’inspirent du mépris. »

Quel morceau de bravoure ! Plusieurs remarques, en vrac. Les gaullistes n’étaient pas tout seuls à avoir « rendu la République à la France », il y avait aussi ce qu’on pourrait appeler, puisque le mot plaît tant au préfet, des « gauchistes » : les communistes. Ensuite, prétendre qu’un gaulliste n’a pas de leçon à revevoir en matière de libertés (sous-entendu publiques), simplement parce qu’il est gaulliste, c’est oublier les barbouzeries du Service action civique, le célèbre Sac, que le maître de conférences en histoire contemporaine François Audigier, dans son ouvrage Histoire du Sac, Service d’action civique – La part d’ombre du gaullisme (Editions Stock, 2003), présente ainsi : «  Organisation à la fois légale et occulte, le service d’ordre de Pierre Debizet, Charles Pasqua et Jacques Foccart accompagna bien des déchirements qui secouèrent la France des années 1960 et 1970, jusqu’à la sanglante tuerie d’Auriol en juillet 1981. [Jacques Massié, chef du Sac de Marseille, est assassiné avec toute sa famille (six meurtres), dont son fils de sept ans à coups de tisonnier, par ses hommes qui le soupçonnent de vouloir les trahir au profit de la gauche, dans un contexte d’extrême paranoïa anticommuniste, synthétise Wikipédia.] On crut apercevoir son ombre derrière les commandos anti-OAS à Alger et anti-gauchistes en mai 1968 ; on le soupçonna d’être impliqué dans l’enlèvement de Ben Barka, l’affaire Markovic ou l’étrange suicide de Robert Boulin. Son implication dans des opérations d’infiltration, de provocation et d’espionnage clandestin était, elle, attestée. Comme la propension de ses militants à terroriser les partis de gauche. » Voilà ainsi la tradition dans laquelle s’inscrit Monzani, qui dit de Pasqua : « c’est comme mon père, je pourrais me faire tuer pour lui ».

Cette citation est tirée d’un article du Monde de 2007, réservé à ses abonnés mais repris par Spyworld : « Les chercheurs de l’Inhes accusent Nicolas Sarkozy d’avoir nommé Pierre Monzani, porte-parole d’une composante de l’UMP, à la tête de leur institut pour y opérer une reprise en main idéologique. Lieu stratégique et politiquement sensible, l’Institut national des hautes études de la sécurité (Inhes) fait l’objet, depuis quelques mois, d’une reprise en main par le ministère de l’Intérieur, qui suscite des remous. L’Inhes accueille en son sein des chercheurs, publie des travaux et abrite l’Observatoire national de la délinquance, qui traite les statistiques de la criminalité. » On connaît la propension de Sarkozy à manipuler les chiffres pour faire croire qu’il lutte efficacement contre la délinquance – ce qui est faux ; Monzani a en l’occurrence agi comme son factotum : « Tout est verrouillé par la droite dure. Il ne faut aucune contestation pendant la marche sur Rome de Nicolas Sarkozy », commente Frédéric Ocqueteau, chercheur au CNRS et membre de l’Observatoire national de la délinquance. Et l’un de ses ex collègues, Christian Mouhana, démissionnaire de l’institut, précise : « Pour le directeur, on est une bande de gauchistes fous. Il y a une volonté claire de contrôler l’information et de faire de la communication, ce qui reflète bien les réticences de M. Sarkozy vis-à-vis des chercheurs travaillant sur la police. » L’article parle de droite dure, de laquelle s’agit-il ? « Se définissant comme « gaulliste », « souverainiste » et « pro-israélien », il est proche de Rachid Kaci, président du mouvement La droite libre. Il est aussi porte-parole de ce mouvement libéral et souverainiste, qui réunit des orphelins du RPF [parti fondé par Pasqua et Philippe de Villiers] et qui est devenu une composante de l’UMP. (…) Sur le site Ladroitelibre.com, M. Monzani propose souvent ses d’analyses. Ainsi, le 6 décembre 2005, au moment de l’accès de violences urbaines, le futur directeur de l’Inhes liait ces événements à l’immigration et exposait ses vues en matière de sécurité. « D’abord donc briser, par la répression et les mesures adaptées de redressement, comme l’on disait jadis, ce noyau des plus durs », écrivait-il, en affirmant plus loin que « les élites ont laissé se développer une immigration massive, avec l’erreur fatale du regroupement familial il y a trente ans. » La suite de ce billet est citée par le chercheur Laurent Mucchielli (note de bas de page 51), et il vaut mieux s’accrocher : « …et que ces mêmes élites ont laissé fleurir un discours et des pratiques antinationales […]. Je réécris avec force cette évidence : on ne peut pas se mettre au garde-à-vous devant un drapeau laissé à terre. Des années d’autodénigrement du sentiment national, durant lesquelles les européistes n’ont pas ménagé leurs efforts conjugués à ceux des gauchistes culturels et autres mondialistes mondains, ont saboté notre tradition assimilatrice. » Pur discours d’extrême droite. Et Sarkozy a nommé ce type-là préfet ! Ajoutons pour la bonne bouche que « M. Monzani a été mis en examen pour « complicité de blanchiment », en septembre 2004, par le juge Philippe Courroye. Il est soupçonné d’avoir participé, début 2002, à un montage pour l’obtention d’un prêt de 450 000 euros auprès d’une banque chypriote, afin de financer la campagne présidentielle de l’ancien président du Rassemblement pour la France (RPF). Ce prêt aurait été garanti par des fonds d’un montant égal, confiés à la banque, dont l’origine n’a pas été déterminée par les enquêteurs. »

Pour vous donner une idée de ce qu’est La droite libre dont Monzani fut porte-parole, elle a soutenu aux présidentielles américaines de 2008 le grotesque ticket John Mc Cain-Sarah Palin ! Autre exemple de ses positions idéologiques, cet éditorial de novembre dernier signé de son co-fondateur, Alexandre Del Valle : « Il est faux de dire que le communisme est mort, qu’il « fait désormais rire », que ceux qui le dénoncent encore sont des ringards « réacs » ou nostalgiques de la Guerre froide. L’idéologie rouge tue partout, au moins autant et souvent plus encore que les religions et les mouvements identitaires de tous bords. (…) Il est donc temps que la Droite cesse d’être intimidée, culpabilisée ou influencée par une gauche qui, par le simple phénomènes des désistements réciproques PSPCNPA et des « unions de gauche », est globalement complice des pires monstruosités idéologiques et politiques de l’Histoire de l’Humanité avec le nazisme qui se référait d’ailleurs lui aussi au socialisme. » C’est ça, oui : le PS, Staline et Hitler, même combat ! Cette même vision manichéenne de la politique qu’exprime Del Valle, englobant toute la gauche dans le camp des sanguinaires, cette éternelle autant que viscérale haine des rouges, des gauchistes, comme au bon vieux temps du Sac, voilà ce qui transparaît dans l’interview du préfet de l’Allier. Parce qu’il a beau se reprendre et se dire gaulliste au passé « puisqu’un préfet doit être neutre », il l’oublie ensuite pour se revendiquer ouvertement comme partisan, tout impartial serviteur de l’Etat qu’il est censé être. Droit dans ses bottes, il n’oublie pas au passage de nous prendre pour des abrutis, en prétendant que Le Marrec est resté à la gendarmerie « de son plein gré ». Il se trahit du reste dans l’article de La montagne qui accompagne l’interview : « Comme pour tout déplacement présidentiel, les forces de l’ordre doivent prendre en compte tous les dangers potentiels », déclare-t-il. Mais on croyait que le syndicaliste n’avait pas été arrêté ! Voilà le formidable aveu : pour prendre en compte tous les dangers potentiels, on appréhende les gauchistes préventivement. Au mépris du droit de manifester inscrit dans la Constitution. Exactement ce dont se plaint Le Marrec. Et que ce préfet méprisant, croyant le nier, confirme.

Mise à jour du 11 décembre : pour ceux qui douteraient, malgré les éléments contenus dans cet article, de l’extrémisme de Pierre Monzani, voici le verbatim de son intervention du 10 décembre sur France Inter. Le préfet a tout bonnement craché sa haine devant des millions d’auditeurs : « C’est peut être atypique dans la bouche d’un préfet mais je connais bien les manipulations gauchistes. Je ne me laisserai pas faire. Sur le fond, s’agissant d’un dispositif de maintien de l’ordre d’une visite présidentielle, le rôle du préfet est que la visite ne soit pas perturbée. Si vous pensez que le préfet a le temps de vérifier si c’est M. Le Marrec, Mme Duchemol ou M. Dupneu qui est train d’essayer de poser un tract ici, de coller une affiche illégalement là, eh bien ces gens-là n’ont jamais fait d’ordre public, et n’ont jamais fait mon métier. Et je dis aux gauchistes qui essayent d’utiliser cet évènement, vous n’y arriverez pas, je ne suis pas dupe et vous êtes des minables ! Est-ce que c’est clair ? La démocratie, ce n’est pas la cacophonie quand la voix de la nation s’exprime… C’est mon rôle, mon rôle imminent d’y veiller, j’y veille. Et j’ai réussi. J’ai été dans le passé, vous le savez, un militant gaulliste. Eh oui, le préfet ne cache pas son passé. Moi, j’ai collé des affiches aussi. J’ai aussi passé du temps dans des postes de police. J’ai jamais déposé plainte. C’est la différence entre un gaulliste et un gauchiste : un gaulliste est plus sportif. Je n’ai de leçons à recevoir en matière de libertés publiques et de République, de personne… Vous m’entendez bien ? De personne ! » Si vous n’en croyez pas vos yeux, fiez-vous à vos oreilles : l’extrait sonore est à écouter ici (merci au blog Saint Pierre des Corps, c’est où ça ?). Est-il besoin de commenter ? Oui, juste d’un mot : sans s’appesantir sur la violence du propos, soulignons que Monzani révèle une deuxième fois qu’il a menti en prétendant : « on présente une mesure d’ordre public – par rapport à des affichages illégaux, etc. – comme une mesure qui serait attentatoire aux libertés ». Or c’est bien le cas, puisqu’il avance textuellement comme justification : « s’agissant d’un dispositif de maintien de l’ordre d’une visite présidentielle, le rôle du préfet est que la visite ne soit pas perturbée« . Or ladite visite ne saurait être perturbée par un affichage illégal survenu… la veille ! C’est pourtant le prétexte utilisé pour convoquer Frédéric Le Marrec à la gendarmerie et l’y retenir jusqu’à ce que Sarkozy soit reparti. Nous sommes par conséquent bien en présence d’une interpellation préventive attentatoire aux libertés publiques, en l’occurrence au droit constitutionnel de manifestation.

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