Misla, Reine de Paris

FERGUS

« Reine de Paris », tel est le titre qu’a donné la presse de la Belle Époque à cette femme flamboyante. Jusqu’aux Allées Folles, Misia, elle-même pianiste accomplie, a été au centre de la création artistique et littéraire. Découvreuse de talents exceptionnelle et mécène averti, elle a aussi été une grande séductrice…

L’affiche de la Folle Journée de Nantes 2013 montrait huit hommes assis autour d’une table dans un jardin verdoyant : huit compositeurs français et espagnols de grande notoriété, de Fauré à Ravel, en passant par Albéniz et De Falla. Parmi eux, une femme dont la présence a étonné de nombreuses personnes, peu familières du monde des Arts de la Belle Époque. Une certaine Misia. Bien qu’elle n’ait jamais écrit la moindre partition, cette belle jeune femme a joué un rôle éminent dans le destin musical de quelques compositeurs illustres. C’est à ce titre qu’elle a mérité de figurer dans la réunion d’éminents musiciens mise en scène par les organisateurs de la Folle Journée pour composer l’affiche de leur célèbre festival annuel de musique classique.

L’histoire de Marie Godebska débute par un drame le 30 mars 1872 à Tsarskoye Selo (près de Saint-Pétersbourg) où son père, Cyprien Godebski, sculpteur de renom d’origine polonaise, enseigne son art au sein de l’Académie des Beaux-Arts de la capitale russe. Hélas ! pour l’enfant, sa mère, Sophie Servais, décède en la mettant au monde. Dès lors, la petite fille est confiée aux soins de sa grand-mère en Belgique.

C’est dans ce pays, près de Bruxelles, que Misia, diminutif polonais de Maria, passe les dix premières années de sa vie. Là qu’elle découvre la musique au contact de cette grand-mère, veuve d’un compositeur et violoncelliste belge, Adrien-François Servais, qui jouissait alors d’une belle renommée. Stupéfait par les performances instrumentales de Servais, Hector Berlioz était même allé jusqu’à qualifier le virtuose belge de « Paganini du violoncelle ». Un bel hommage pour cet homme au talent quelque peu oublié de nos jours. Autre modèle musical pour Misia : son grand-oncle Franz Servais était lui-même compositeur et chef d’orchestre. Et pour couronner le tout, il arrivait que l’on donnât des concerts dans la grande maison familiale de Hal avec le concours de musiciens de qualité dont Franz Liszt, ami de la famille, fut l’un des plus illustres participants.

Dans un tel milieu, il était écrit que Misia aurait avec la musique un rapport privilégié. Et de fait, c’est à Bruxelles que la petite fille commence à apprendre le piano et à développer son goût pour les différentes formes de la création artistique. Revenu s’installer à Paris avec une nouvelle épouse, Cyprien Godebski entend reprendre la charge de sa fille. C’est ainsi qu’en 1882, Misia prend le chemin de la capitale française. La mort dans l’âme, elle est confiée aux bons soins des Sœurs du Sacré-Cœur de Jésusdont le couvent, alors installé dans l’Hôtel Biron, est devenu en 1916 l’actuel musée Rodin.

Misia passe 6 ans au sein de cette communauté, et sans doute y aurait-elle péri d’ennui si elle n’avait bénéficié, durant cette période, de cours de piano donnés un jour par semaine par un éminent professeur, Gabriel Fauré. Entretemps, le caractère de la jeune fille s’est forgé et, à force d’opiniâtreté, Misia réussit à s’extraire du couvent pour vivre chez son père, mais ses rapports avec sa belle-mère sont difficiles. En 1890, à la suite d’une dispute avec celle-ci, Misia s’enfuit à Londres avec l’argent qu’elle s’est débrouillée pour emprunter ici et là. Elle est alors âgée de 18 ans. De retour à Paris après quelques mois passés dans la capitale britannique, elle s’installe dans son propre appartement malgré son jeune âge. Grâce aux élèves que lui envoie Fauré, Misia entame alors une existence de professeur de piano. Mais la demoiselle à des ambitions que l’enseignement des accords de tierce ou de l’accompagnement en arpèges ne peut suffire à assouvir…

Le papillon sort de sa chrysalide

Ses ailes déployées, c’est une flamboyante créature qui paraît dans les cercles mondains. Misia attire les hommes. Elle le sait, et elle en joue. Séduit par cette belle jeune femme au caractère bien trempé qui partage avec passion son goût pour les arts, Thadée Natanson, l’avocat socialiste fondateur de laRevue Blanche, l’épouse en 1893. Misia et son mari reçoivent alors, tantôt dans leur confortable domicile parisien de la rue Saint-Florentin, tantôt à La grangette, leur villa campagnarde de Valvins*, quelques-unes des plus illustres personnalités de la peinture et de la littérature, de Pierre Bonnard àHenri de Toulouse-Lautrec, et d’Anatole France à Jules Renard, en passant par Claude Monet etMarcel ProustClaude DebussyAlfred JarryOctave Mirbeau et bien d’autres figurent également parmi les familiers du couple. Se joindront par la suite à tous ces artistes et écrivains les intellectuels « Dreyfusards » qui, à l’instar de Natanson, se battront pour soutenir l’officier juif.

Misia, au centre des regards, virevolte parmi ses invités et enchante par son dynamisme et son charisme. Encourageante avec les timides, apaisante avec les écorchés-vifs, elle adopte d’instinct la bonne attitude en veillant à ne blesser personne. Les peintres la veulent comme modèle. Elle pose pour Toulouse-Lautrec, chargé de réaliser des affiches pour la Revue Blanche, mais aussi pour Bonnard, Vuillard et quelques autres dont elle devient la muse. Elle posera même pour Auguste Renoir. Proust également se montre fasciné par cette femme aux nombreux talents et à la forte personnalité. Le romancier s’en inspire pour créer le personnage de Madame Verdurin dans son chef d’œuvre « A la recherche du temps perdu ».

Si la météo mondaine est au beau fixe, ce n’est pas le cas de celles des affaires de Natanson. Contraint de trouver de nouveaux financements pour assurer la pérennité de la Revue Blanche, le mari de Misia se tourne vers Alfred Edwards, le richissime patron du journal Le Matin. L’homme d’affaires, devenu l’amant de Misia, accepte d’aider Natanson, mais au prix d’une condition non négociable : que celui-ci divorce dans les plus brefs délais de son épouse. Natanson refuse et perd sur tous les tableaux : la Revue Blanche disparait en 1903, et son épouse obtient le divorce au terme d’une procédure tumultueuse. Redevenue libre, Misia épouse Edwards en 1905.

Maîtresse de maison d’un luxueux appartement de la rue de Rivoli offrant une vue superbe sur les Tuileries, Misia continue plus que jamais de recevoir peintres, écrivains, poètes et musiciens dans son salon. C’est à cette époque que Maurice Ravel, subjugué, lui dédicace plusieurs œuvres dont Le Cygne, 3e volet de ses Histoires naturelles. À cette époque également qu’elle accompagne au piano le grand Enrico Caruso venu divertir les invités de ses chants napolitains. L’union avec Edwards ne dure toutefois pas, Misia lui reprochant – ce qui ne manque pas de sel, eu égard à sa propre légèreté de conduite – son infidélité, et plus encore son goût immodéré pour les femmes vulgaires et les demi-mondaines. Le divorce est prononcé en 1909.

En 1914, la « Reine de Paris », comme la désigne alors la presse, épouse en 3e noces le peintre José-Maria Sert. Elle est alors connue de tout le gratin mondain de la capitale pour être l’égérie de nombreux artistes, mais aussi l’amie de personnalités comme ColetteJean CocteauStéphane MallarméPablo Picasso et surtout Coco Chanel avec qui elle noue des liens étroits et durables. Découvreuse de talents hors pair, Misia met en lumière de nouveaux peintres, littérateurs ou compositeurs, dont la plupart tombent peu ou prou amoureux de cette femme exceptionnelle. Parmi eux, Erik Satie devient un temps l’amant de sa fougueuse et baroque amie. De son côté, Sert n’a rien à reprocher à son épouse, la fidélité n’étant pas, loin s’en faut, sa qualité première. Sert a notamment une liaison notoire avec une séduisante princesse géorgienne, Isabelle Roussadana Mdivani pour laquelle, à l’image de Coco Chanel, Misia éprouve elle-même une très grande attirance. Par crainte d’être supplantée, elle encourage la liaison de son mari avec celle que l’on surnomme « Roussy » dans les salons parisiens. On parle même d’un ménage à trois !

Une ambulance de marque… Rolls-Royce

Entretemps, guerre oblige, Misia, guidée par son humanisme et sa générosité, contribue à la création d’un convoi d’ambulances en réquisitionnant des véhicules de livraison appartenant aux mesures de couture dont elle est cliente. Elle va même jusqu’à transformer à cette époque sa propre Rolls-Royce en ambulance ! Si l’on en croit le peintre Jacques Émile Blanche, malgré « la mitraille et les flammes », elle se rend jusque dans Reims bombardée en compagnie de son ami Jean Cocteau, porteur d’un uniforme d’ambulancier dessiné par le grand couturier Paul Poiret. Épuisée, Misia passe ensuite le relais au Comte Étienne de Beaumont qui crée une Section d’ambulances où Cocteau sert comme volontaire en compagnie de quelques autres artistes. Le souvenir de cette époque inspirera en 1922 à Cocteau le personnage de la très mondaine princesse de Bormes, elle-même devenue ambulancière dans « Thomas l’imposteur ».

1918. Tandis que la France se remet de la Grande Guerre, la vie mondaine reprend de plus belle. Parmi les familiers de Misia, Ravel se montre assidu et toujours aussi admiratif de cette femme, au point qu’une hypothèse récente indique que le compositeur aurait, en forme d’hommage, transposé en deux groupes de notes les noms « Godebska » et « Misia », groupes de notes que l’on retrouverait dans un grand nombre de ses œuvres. Avis aux amateurs de musicologie. Retour au Ravel des Années folles : en 1920, il dédie à Misia La valse, une œuvre qu’il interprète en présence de Serge de DiaghilevIgor Stravinsky et Francis Poulenc. Le dédain montré par Diaghilev envers la création du compositeur entraîne une brouille entre les deux hommes. Misia n’en reste pas moins leur amie. Amie et plus que jamais mécène : sans l’aide financière qu’elle apporte à l’organisation des Ballets russes en ces années d’après-guerre, Petrushka de Stravinski n’aurait sans doute pas vu le jour.

L’étoile de Misia ne survit pas aux Années folles. Certes, elle reste une personnalité du Tout-Paris mondain, mais elle n’est plus au centre des conversations, des passions et de la création artistique. Peu à peu, les ailes du papillon ternissent, et l’usage de la morphine – dont elle partageait naguère la prise avec Coco Chanel – n’arrange évidemment rien. Progressivement devenue aveugle, Misia décède le 15 octobre 1950 après de longues années de solitude, dans une indifférence quasi générale d’autant plus mal vécue par l’ex-Reine de Paris qu’elle s’est, des décennies durant, grisée de l’effervescence d’une vie mondaine artistique dont elle a longtemps été la principale égérie. Misia est, comme son grand ami Mallarmé, enterrée dans le cimetière de Samoreau (Seine-et-Marne), à quelques pas du poète.

Intelligente, croqueuse d’hommes, envoûtante, nymphomane, visionnaire, séduisante, baroque, ensorcelante, capricieuse, flamboyante, Misia a sans doute justifié par la vie qu’elle a menée tous les qualificatifs dont elle a été parée. Parmi tous ceux qui ont écrit sur elle, hors sa propre biographie, réalisée en collaboration avec son confident et fournisseur de drogue Boulos Ristelhueber, c’est peut-être l’un de ses amis, l’écrivain Paul Morand, qui, en une phrase, définit le mieux la personnalité de cette femme, et cet extraordinaire ascendant sur les artistes de son époque qui l’ont caractérisée : « Effervescente de joie ou de fureur, originale et emprunteuse, récolteuse de génies, tous amoureux d’elle. » Cela aurait pu constituer une belle épitaphe pour la Reine de Paris.

Valvins, situé sur la commune de Vulaines-sur-Seine (rive droite de la Seine) appartenait naguère à la commune d’Avon, attenante à Fontainebleau (rive gauche de la Seine).

Note : le musée d’Orsay a consacré une exposition à Misia d’octobre 2012 à janvier 2013

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