Noël à la dérive

JEAN PIERRE BONHOMME

C’était inévitable : plus d’un mois avant Noel les citoyens, commerçants ou simples résidents avaient commencé à «décorer» boutiques ou commerces un peu partout sur le territoire. Mes voisins à moi avaient illuminé balcons et fenêtres avant même que les Américains aient fini de célébrer leur Thanksgiving, leur Action de Grace.

C’est l’annonce de cette grande période d’excitation commerçante qui aboutira au jour du Boxing Day où l’on ira dégurgiter une partie des emplettes.

Le caractère mercantile de la fête s’avère si l’on songe que le Mouvement Desjardins a magnifiquement «décoré» son Complexe pendant le mois de novembre. Même si le Mouvement Desjardins a été fondé dans des sous-sol d’église, par esprit communautaire, jadis, les décorations n’ont pas été montées en majesté par charité chrétienne. On le sait.

C’est au point, ces dernières années, où la Chine utilise tout cet appareil symbolique pour stimuler sa propre consommation. Je l’ai vu à Shenyang, au mois de décembre, dans ces grandes surfaces où les boules de Noel et les barbes blanches avaient l’air de dire : «Nous aussi nous allons utiliser le système occidental et son symbolisme pour mousser la vente des aspirateurs et des bouteilles de champagne»!

Je n’ai rien contre le succès commercial. Mais il me semble que le mélange des genres est rendu un peu trop loin. La fin de l’année, ici, en zone nordique, est sombre et triste. Il me semble qu’il y aurait lieu de vivre cette période de l’année comme un moment de réflexion profonde qui nous renvoie consciemment à nous-mêmes; comme un moment «neutre» qui permet de prendre acte de nos gestes. Pas un moment de pré-célébration ou  de fête allongée comme le commerce veut nous le faire croire.

Le symbolisme religieux l’a compris, lui qui fait des quatre dimanches précédent Noel, un temps de l’«avent», justement, où tout est vécu en noir. C’est le jour de Noel lui-même, son dimanche, où le décor devient lumineux, doré, blanc. Car il s’agit alors de célébrer la naissance, la renaissance en un moment privilégié. Cette naissance, pour trouver un sens, pour éviter la déprime et le goût du suicide, est naturellement celle de l’enfant en soi qui veut prendre l’air.

Ceci a l’air d’un prêchi-prêcha, mais, au fond, l’église romaine – comme l’anglicane – n’ont fait qu’honorer des coutumes antérieures à la vie de Jésus où l’on vivait l’ombre de novembre et de la mi-décembre en attendant le solstice d’hiver…

En Europe, en France notamment, en ce pays que j’appelle encore la mère-patrie – en ai-je le droit? – la période de Noel est commercialisée et décorée. Mais cette illumination est moins frappante, moins étirée.  La veille de Noel au soir, pour ce que j’en ai vu, on allume quelques bougies plus ou moins républicaines et, le lendemain on passe à autre chose. On ne laisse pas les «décorations» allumées sur le balcon pendant un quinzaine, comme pour prolonger le party.

Ici, en Amérique, ne sommes nous pas un peu trop fêtards? Un voisin, près de chez moi, a laissé ses décorations de Noel allumées jusqu’à la fin du mois… d’aout. Ca donne le goût d’aller vivre ailleurs.

Les événements de la vie, le symbolisme des choses, les réjouissances doivent avoir un «sens». A cet égard les manières de faire au Québec ne sont pas encourageantes. Le 24 juin, par exemple, au solstice d’été les manifestations ont perdu leur sens. Le grand feu de la Saint-Jean, à Montréal, par exemple, a été éliminé. Pourtant, ce feu-là vient de la Normandie et de la Scandinavie. Il célébrait la lumière de l’été… en attendant l’avent, justement.

Les feux d’artifice, aussi, sont donnés au peuple comme des Jeux romains pendant tout l’été, mais ils ne célèbrent rien. Ils divertissent les citoyens qui s’ennuient et le jour principal, celui de la fête nationale des Québécois il n’y en a pas de feux. Pas de feux de bois, pas de feux d’artifice…. Ce serait trop dangereux; le peuple pourrait se solidariser et se rappeler. Quand nous nous promenons sur les quais de la Seine, le 14 juillet, il y en a un feu d’artifice. Et il est payé par l’État, pas par les commerçants ou les casinos. Les Français savent pourquoi il y a un feu d’artifice – gigantesque – ce jour-là. C’est celui du Peuple.

Ne pourrions nous pas, comme peuple, donner un peu plus de sens à notre vie, un peu plus d’espoir commun à la collectivité? Cette question est du reste reliée au débat qui a cours, présentement, sur l’enseignement de l’histoire. Je me souviens que les enseignants de mon temps m’ont donné beaucoup de cours sur notre passé collectif. J’en ai gardé la marque. L’histoire nationale serait maintenant disparue des cours obligatoires. Ce désintérêt est nourri par une certaine indifférence des formations politiques – celle du Parti québécois tout autant que celle des libéraux.- quand avons-nous vu le PQ monter aux barricades  pour réclamer un enrichissement du parcours scolaire et une amélioration de l’élocution? C’est comme s’il fallait se contenter, ici, d’un vague patois informe!

Cela a-t-il un «sens»? Serions nous devenus de simples américains consommateurs?

Moi je me le demande.

En tout cas le sens de Noel, celui qui nous intéresse pour le moment, c’est le marketing du renouveau de l’âme, pas celui de l’expansion du commerce et de la fête.

 

2 pensées sur “Noël à la dérive

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    13 décembre 2012 à 12 12 10 121012
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    Non, je ne fais pas partie de ce « nous » informe. L’histoire compte et j’en suis, contrairement à tous ces rigolos de Québécois sans histoire et sans culture. J’ai célébré le Noël orthodoxe en Russie en 2012. Quelle sobriété et quelle spiritualité! Au Québec, rien de tout ça. Que de l’informe et du clinquant! Du fond de ma campagne profonde, j’écoute les voix de l’âme et je prie Dieu – même si je suis athée – qu’il éclaire notre route pourtant invisible…

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    13 décembre 2012 à 13 01 31 123112
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    Je crois que cette semaine nous apportons de l’eau au même moulin… 🙂

    PJCA

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