Nos deux chums hospitaliers

Jean-Pierre Bonhomme

Juste avant Noel un ministre québécois est venu dire à la population que le gouvernement du Québec consentirait à ce que le nouvel hôpital national – un méga hôpital  communément appelé un «chum» – coûte 2 milliards $, c’est-à-dire deux fois plus que prévu au début. Le tout «en partenariat» avec l’entreprise privée.

Les journalistes, tout socio-démocrates qu’ils sont, se sont demandé s’il n’aurait pas été mieux de réaliser cette œuvre dans le domaine public comme cela se faisait autrefois et comme cela se fait encore. Et ils se sont demandé pourquoi la construction ne semble pas lever plus tôt. Les palabres, disent-ils, n’en finissent pas… Malgré tout cela l’opinion journalistique convient que l’affaire n’est pas si mauvaise et le ministre, lui, laisse entendre que le milliard supplémentaire est en quelque sorte un cadeau de Noel.

Le problème, pourtant, est ailleurs et l’opinion de presse, tout autant que l’opinion en général, font semblant de ne pas s’en rendre compte. Le problème c’est qu’il n’y a pas UN chum, il y en a DEUX.

Le deuxième chum, (centre hospitalier universitaire de Montréal ou «de McGill» comme on le dit), lui, est en train de lever de terre «en partenariat» avec l’entreprise privée – on le savait depuis longtemps – dans la partie centrale de la ville (près de Westmount). Et la gauche québécoise fait semblant de ne pas le savoir; elle n’a pas levé le petit doigt pour dénoncer cette «collusion» avec le capital et elle ne voit pas, en cette affaire, une injustice sociale flagrante, comme elle le fait pour le premier «chum».

Car injustice et problématique il y a! Injustice culturelle au moins.

Le deuxième «chum», n’est pas l’hôpital de l’Université McGill, comme on le dit. C’est  un hôpital anglais d’envergure pan-québécoise et… canadienne payé par l’État québécois et par les nombreux possédants privés et publics reliés à l’État fédéral. En ce cas particulier les journaux n’ont pas suivi la trace des augmentations de coûts. C’est comme si l’argent, pour lui, tombait du ciel. Les augmentations de coûts ne se produisent pas que dans le monde français. Silence sur cette question. C’est comme si le chum anglais se construisait en Sibérie! Pourtant, en définitive, le méga hôpital anglais sera d’envergure «nationale». Il desservira le Québec en son entier; mais en anglais; ce qui consacrera le Québec en son entier comme un État bilingue. Est-ce bien cela que notre gouvernement «national», à Québec veut? Les faits montrent en tout cas que le chum anglais devait desservir les huit pour cent d’anglos de souche à Montréal et les immigrants anglicisés – une majorité – et vivant à Montréal. Que voilà un équipement de luxe pour ces communautés somme toute restreintes auxquelles nous versons un milliard et demi, peut être plus!

Le premier chum, le français, lui, nous a dit le ministre, juste avant Noel – le chum de la minorité française d’Amérique – ne sera prêt à accueillir les malades que cinq (5) ans après le chum anglais. Comme les chiffres doublent souvent, il faut se préparer à ouvrir «notre» méga hôpital que dans 10 ans après l’autre, celui de la majorité canadienne. L’auteur de ces lignes l’avait craint il y a cinq ans lorsque les décisions furent prises. Il considérait alors que si ces choses s’avéraient cela serait rien moins qu’un scandale.

Il est certain que les Québécois sont une race forte; mais il est certain aussi qu’ils ont un aussi grand besoin d’être traités en milieu hospitalier que les autres citoyens du Canada et que 10 ans, dans l’histoire d’une vie c’est assez long merci.

Il ne faut jamais oublier que le méga hôpital français, dont la construction devrait commencer bientôt, n’est pas le «chum», l’hôpital de l’Université de Montréal, comme on le dit. C’est le grand hôpital national du Québec, devant desservir toute la nation. N’aurait-il pas été normal, vue la situation minoritaire de cette nation en Amérique, que sa construction se fasse en priorité et qu’il soit ouvert longtemps avant l’autre, celui des minorités vivant au Québec? Et que l’hôpital des minorités anglaises soit beaucoup plus modeste que l’autre?

Je le répète. Cette aventure, au total, rend le Québec bilingue – officieusement au moins – et elle contribue, comme d’autres institutions anglaises privilégiées, à l’anglicisation fulgurante de la ville de Montréal. Il en découle que le Québec est maintenant divisé en deux. Tout cela, faut-il le signaler, est la responsabilité de gouvernements, à Québec, qui n’ont qu’une vue courte de la situation culturelle du territoire et qui se laissent guider par de puissantes forces économiques et politiques étrangères aux intérêts du Québec proprement dit.

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