Nous sommes tous fascistes !

La réaction des dignitaires de la Sarkozie de plus en plus acculée par le bettencourtgate, se déchaînant contre Mediapart et la presse en général, est aussi grotesque que stupide. Juan la résume efficacement sur son blogSarkofrance : « Le cercle proche du président a usé des mêmes éléments de langage fustigeant Mediapart : Xavier Bertrand a parlé de « méthodes fascistes », Nadine Morano qualifié Mediapart de « site de ragots », Christian Estrosi l’a comparé à « une certaine presse des années trente ». Benjamin Lancar, le patron des Jeunesses sarkozyenne a comparé les articles deMediapart aux montages photo soviétiques sous Staline.

L’outrance et la calomnie sont des réponses attendues du camp sarkozyste. » Grotesque, parce qu’une telle violence discrédite forcément ceux qui l’utilisent, aussi sûrement que pareilles accusations déshonorent ceux qui les profèrent. Et stupide parce que ce tir de barrage ne peut avoir comme effet que de voir les jcmjournalistes serrer les rangs (hormis l’inénarrable Ivan Rioufol), comme l’illustre la revue de presse matinale signée Jean-Christophe Martin sur France Info : « Quand la température atteint la surchauffe, la tentation est grande de casser le thermomètre, c’est ce que fait remarquer Dominique Garraud dans la Charente libre… Dans les affaires politico-financières, le thermomètre, c’est la presse et le feuilleton Woerth-Bettencourt n’échappe à cette règle stupide. Aujourd’hui, la presse est aussi sur internet, et pour la Charente libre, ce qu’on a vu hier, c’est un véritable déchaînement de la garde rapprochée de Nicolas Sarkozy, sabre au clair contre le site Mediapart et la presse.

Comme le fait remarquer Xavier Panon dans la Montagne, c’est la preuve que les appels au calme venus du président ont fait pschitt… Bref, les appels au calme, c’était pour la galerie… Comme toujours écrit la Montagne, quand le déni de réalité se double de panique, on tente de faire diversion auprès de l’opinion et la presse qui révèle, donc qui dérange, est rendue responsable de la crise, absurde pour la Montagne. Pour Laurent Joffrin aussi dans Libération, l’UMPn’a rien inventé. Quand un pouvoir est embarrassé par une affaire, c’est toujours la même riposte en quatre temps parfaitement rôdée, le B-A-Ba de la communication de crise : un, on dénonce la cabale de la presse, 2, c’est un complot de l’opposition, 3, il y a des questions bien plus graves comme le chômage et les retraites, 4, toutes ces affaires font le jeu des extrêmes… 4 points démontés un par un par Libération, vu le déroulé de l’affaire, pour Laurent Joffrin, tout ça n’est que littérature ou écran de fumée, et le gouvernement n’a qu’une chose à faire maintenant, c’est répondre aux vraies questions posées par l’affaire Woerth-Bettencourt. » Si les sarkozystes espèrent stopper le grand déballage en insultant la corporation journalistique, c’est peu dire qu’ils se fourrent gravement le doigt dans l’oeil jusqu’au coude ! Un peu comme on agite le chiffon rouge face au taureau, ces idiots s’exposent au contraire, piquant ainsi l’orgueil d’une profession, de la voir encore plus assidue à « porter la plume dans la plaie« *.

Les « éléments de langage » distillés par les UMPistes, dont @rrêt sur imageslivre le montage en vidéo, sont aussi gravissimes qu’affligeants de mauvaise foi. Commençons par celle qui ne loupe jamais une occasion de raconter n’importe quoi, avec un aplomb d’autant plus vertigineux qu’est nminsondable la bêtise du propos, la ministre de la Famille, Nadine Morano. « Quand vous citez Mediapart qui se dit site d’information, ça n’est pas un site d’information, estime-t-elle. C’est un site de ragots, un site de déclarations anonymes, puisque la dernière en date, Madame T., (…) ancienne comptable qui aurait été licenciée par Madame Bettencourt, qui fait une déclaration sans preuve contre Eric Woerth, contre le président de la République, où on est ? » Pan sur le bec, Nadine : Madame T. se nomme Claire Thibout, est bien l’ancienne comptable de la milliardaire et a témoigné aussi bien devant Mediapart que devant la police. Que reste-t-il alors de l’accusation de « site de ragots » et « de déclarations anonymes » ? Nous serions de Mediapart, nous exigerions des excuses de la part de l’imprudente, dont la défense des personnalités en cause est si maladroite qu’elle est aussitôt discréditée.

Laissons le Syndicat national des journalistes-CGT remettre à sa place la nuisible : « Au-delà de sa haine pour les journalistes faisant leur métier d’investigation et ne se contentant pas de relayer la communication gouvernementale ou sarkozyste, comment une ministre peut-elle mentir à ce point ? Oui,Mediapart est un site d’information ; oui, ses journalistes sont titulaires de la carte d’identité des journalistes professionnels ; oui, ils ont vérifié leurs sources, recoupé les propos tenus par l’ex-comptable de Lilianne Bettencourt en se basant sur les livres de compte, comme le précisait dans le reportage qui précédait l’interview le journaliste de Mediapart Fabrice Lhomme. La profession n’a pas besoin que la ministre d’un gouvernement et d’un président de la République aux abois, emmêlés dans les affaires de fric roi, vienne nous donner des leçons« . On imagine la harpie calmée ? Ce serait mal la connaître ! Elle récidive, toute honte bue : « Aujourd’hui, ce sont des méthodes des années 30 » avec « des sites internet qui utilisent des méthodes fascistes« , inventant « une espèce de collusion médiatico-politico-trotskyste« . Trotskyste ? « Allusion à peine voilée au passé de militant d’extrême-gauche d’Edwy Plenel« , le patron de Mediapart, explique @si. Trotskyste un jour, trotskyste toujours ? Le Premier ministre François Fillon semble le penser, qui dénonce « ceux qui ont toujours cherché à abattre nos institutions« . Mais à ce compte-là, son gouvernement comprend plusieurs agents de l’extrême droite !

cexbPoursuivons notre jeu de massacre avec les déclarations jumelles – pour rester dans la logique du passé, reproché à Plenel, égalant le présent – du coureur motocycliste inculte et du petit VRP en assurances,Christian Estrosi, ministre de l’Industrie, etXavier Bertrand, Secrétaire général de l’UMP. « Lorsque je vois ce fameux site, là, qui me rappelle dans son comportement une certaine presse des années 30 (…) Un de ses responsables, Fabrice Lhomme [déclare] : « Nous n’avons aucune preuve mais ça parait plausible… (…) jusqu’à quel point on peut se faire les rapporteurs de quelqu’un qui dit « c’est peut-être plausible mais je n’ai aucune preuve« , commence le premier. « Certains médias, notamment un site, utilisent des méthodes fascistes, à partir notamment, je le dis, d’écoutes qui sont totalement illégales, avec justement des rumeurs colportées… Je crois que ce soir, sur l’une des antennes, l’un des responsables de ce site dit : « Ah écoutez, on n’a pas de preuve mais c’est plausible« , non mais attendez, dans quel monde on est ?« , lui fait écho le second. Comme Morano plus haut – qui se demandait elle aussi où l’on était, mais en Sarkozie, chérie ! -, nos braves défenseurs de la patrie en danger mettent en avant l’absence de preuve. Argument absurde : distribuer de l’argent liquide, à la différence d’un virement ou d’un chèque, ne laisse évidemment aucune trace, donc aucune preuve !

C’est à présent à la police puis à la justice d’enquêter, ce que cette première a commencé de faire, avec une rétractation très partielle de l’ex-comptable à nouveau auditionnée hier soir, ce qui n’empêche pas Mediapart de maintenir son article et de promettre d’autres détails (voir Le Point). Mais en tout état de cause, puisqu’il s’agit de liquide, une décision ne pourra se baser que sur de fortes présomptions et une intime conviction, pas sur des preuves par définitions impossibles à obtenir. Dans ces conditions, que Fabrice Lhomme mette en avant le caractère « plausible » du témoignage – de première importance, elle est quand même l’ex-comptable de Bettencourt ! – n’a rien pour susciter le grand air scandalisé que nous jouent les deux pipeauteurs. Du reste, le ministre de la Persécution des étrangers, Eric Besson, réagissant lui aussi sur l’affaire, nous offre un clin d’oeil aussi involontaire que délicieux : « Je suis quand même frappé par la façon dont les choses sont distillées [parMediapart] et effectivement parfaitement reprises le jour-même par le Parti socialiste. Ça donne, de l’extérieur, l’idée d’une très grande concertation mais je n’ai pas les preuves. » Il a oublié de dire que c’était « plausible » !

sarklownBertrand se scandalisait d’écoutes « totalement illégales« . Le mauvais exemple venant toujours d’en haut en Sarkozie, comme le poisson pourrit par la tête, le président lui-même reprend cet argument pour demeurés mentaux : « Edwy Plenel, dont on connaît les affinités politiques et qui a fait pleurer Margot pour être victime des écoutes, il utilise des écoutes illégales d’un maître d’hôtel viré, a-t-il déclaré devant les députés Nouveau centre, dixit Le ParisienIl s’est drapé dans le rôle du martyr des écoutes de Mitterrand et maintenant il les utilise sans réserve éthique ni méthodologique. Au niveau déontologie, c’est inimaginable. Mais ça va lui retomber sur la tête. Imaginez si moi, j’écoutais les journalistes, qu’est-ce qu’on dirait ! »

Notons au passage que Sarkozy menace Plenel – voilà comment sont traités les journalistes sous son régime, accusés de méthodes fascistes et menacés par le chef de l’Etat lui-même ! -, avant de démonter rapidement ses propos clownesques. Plenel n’a pas fait poser le dictaphone ayant enregistré les conversations entre Bettencourt et son conseiller financier. Il en a publié les éléments correspondants à sa mission, qui est d’informer. Invoquer le (mauvais) exemple de Mitterrand, et a fortiori le sien, est donc particulièrement idiot. Enfin, interdire d’utiliser lesdites conversations sous prétexte qu’elles ont été illégalement enregistrées revient à militer pour la règle du « pas vu, pas pris ». Le fond du problème est bien celui-ci : on se fiche royalement, pour connaître la vérité, de savoir que les enregistrements sont illégaux ; la seule question qui vaille est celle de leur authenticité. Qui n’a pour l’instant aucunement été remise en question par quiconque.

Voilà ainsi comment la garde rapprochée des sarkozystes, ayant bien mérité collectivement de notre rubrique Ferme ta gueule !, essaie de noyer le poisson pour sauver le soldat Woerth et, au-delà, son chef bien-aimé, quitte à déverser un honteux torrent de boue sur libertéMediapart. Les confrères ne s’y trompent du reste pas, comme l’atteste la collection de réactions de professionnels représentatifs recueillies par le Nouvel Observateur : « Ainsi, François Malye, journaliste au Point et président du Forum des SDJ (sociétés de journalistes), pour qui ces attaques sont « intolérables » explique : « Nicolas Sarkozy nous a appris ça : dès qu’une affaire sort, c’est forcément la faute des médias. On accuse le messager« .

Selon lui, les critiques très violentes adressées à Mediapart par le gouvernement montrent la paniquedans laquelle il se trouve. « Cela ne trompe personne. Les gens ne sont pas idiots, ils comprennent qu’il s’agit là d’une stratégie vieille comme la gauche et la droite. Elles permettent d’enfumer quelques minutes mais pas plus. » (…) Selon Sylvain Courage [président de la Société des rédacteurs du Nouvel Observateur], la presse a joué son rôle en dénonçant de possibles abus. « Il faut rappeler que les hommes politiques lancent des accusations mais que pendant ce temps, on ne répond pas point par point aux arguments avancés« , indique-t-il. Sylvain Courage insiste : « le site Mediapart fait bien son travail. Il s’agit d’un site dirigé par des journalistes chevronnés qui ont déjà fait des révélations. C’est absurde ». (…)

De son côté, Stéphane Durand-Souffland, président de la Société des rédacteurs du Figaro, explique que ces références aux excès des années 30 sont « une vieille rengaine utilisée par tous les camps dès que les journalistes font leur travail. Je trouve cela dangereuxde manipuler des références à d’autres périodes de l’histoire autrement plus difficiles. Cela me semble extrêmement déplacé. » (…) Les propos de Xavier Bertrand et Christian Estrosi sont  » tout à fait outranciers, totalement inappropriés » et même « excessivement dangereux« , déclare Philippe Bidalon, président de la société des journalistes de L’Express. « Mediapart pose des questions, on attend les réponses. Le gouvernement dramatise considérablement la donne, explique-t-il. Selon lui, Mediapart est dans son rôle de retracer car « dans cette affaire, il n’y a pas de secrets de l’instruction mais des informations.«  Mediapart a apporté « un témoignage à une affaire et il appartiendra à la justice d’en décider« . En tout cas, « ce n’est pas en tapant sur la plaie qu’elle cicatrise« , ironise le président de la société des journalistes. « Mais cela prouve sans doute un sentiment de panique au sein du gouvernement, précise-il. Dans tous les cas, l’attaque ne grandit pas monsieur Bertrand. » Citons enfin Jean-Michel Dumay, ancien président de la Société des rédacteurs du Monde et ancien président du Forum des SDJ : « Ceux qui crient aux loups contre la presse indépendante en faisant référence à l’histoire, devraient plutôt s’interroger sur ce que l’histoire retiendra des années Sarkozy en matière d’indépendance de la presse« .

logoBertrand ne s’en tirera en tout cas pas comme ça : Plenel porte plainte pour diffamation – il devrait attaquer aussi morano. Voici le communiqué des avocatsde Mediapart qui explique sa position – que nous soutenons évidemment sans la moindre espèce de réserve : « Le quotidien numérique en ligne Mediapart a pris la décision de saisir le Doyen des Juges d’instruction du Tribunal de Grande Instance de PARIS d’une plainte en diffamation à la suite des propos tenus par Monsieur Xavier Bertrand, secrétaire général de l’UMP, lequel a cru pouvoir qualifier de « méthodes fascistes » le travail de la direction et de l’ensemble des journalistes professionnels de Mediapart. On rappellera que par ordonnances en date du 1er juillet 2010, le Tribunal de Grande Instance de Paris a rejeté les demandes faites par Madame Liliane Bettencourt et Monsieur Patrice de Maistres de censurer les enregistrements reproduits par MEDIAPART et commentés par sa rédaction aux motifs que leur sélection, qui excluait toute atteinte à l’intimité de la vie privée des personnes, ne répondait qu’au but légitime d’informer.

Depuis, la révélation de certains contenus d’enregistrements au demeurant, non réalisés par Mediapart, établit définitivement le caractère public et édifiant des informations retransmises. Les éléments d’enquête postérieurs relèvent de la pure investigation journalistique sans qu’il puisse être reproché d’avoir manqué à la déontologie. La presse d’information remplit un rôle essentiel dans les sociétés démocratiques. L’information n’est pas la propriété des journalistes ni des dirigeants politiques. Elle est d’abord le bien de tous les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes et de tous les citoyens. Les propos de Monsieur Xavier Bertrand, émanant d’un dirigeant d’un parti du gouvernement, sont dès lors d’une exceptionnelle gravité. C’est pourquoiMediapart saisira le Juge, gardien constitutionnel des libertés, afin qu’il s’en explique. » Et qu’il rende gorge !

* »Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (Albert Londres, Terre d’ébène (La Traite des Noirs), récit, Paris : Privat/Le Rocher, 2007, coll. « Motifs »), une formidable formule qui résume notre propre conception de la mission du journaliste.

Olivier Bonnet

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